UN COIN DE LA VIE GUERNESIAISE
flots sont changeants. La tourmente s'apaisa, le vent tomba, le calme se fit, et, le lendemain, on finit par apercevoir le vaisseau royal qui croisait devant Tîle et semblait vouloir entrer dans le port. Grand scandale. Le lendemain du samedi, c'est le dimanclie. Et le dimanche, à GuernQsey, on n'entre pas, on ne sort pas, on ne va nulle part, on fait de la musique sacrée en famille et l'on chante des psaumes au temple.
Nous n'avons aucune raison pour douter de l'orthodoxie de la feue reine, qui, si je ne me trompe, était un peu pape dans son pays. L'auguste passagère, fatiguée de la traversée, déclara qu'elle débarquerait volontiers. Le bâtiment royal doubla le Ghàteau-Cornet et entra à toute vapeur dans le bassin de Saint-Pierre, tandis que le canon du fort Georges envoyait aux échos le salut olTiciel.
Le reste de l'île resta silencieux. Au lieu des acclamations qu'elle attendait et de la foule qui se pressait ordinairement sur son passage, Tillustre visiteuse se vit entourée d'une, solitude muette. Pas un chat. Le quai était désert. Elle semblait aborder à une île inliabitée. Où donc étaient les loyaux sujets de la duchesse de Normandie? A l'église. Le mot avait été donné, et l'île entière, animée d'un saint zèle, infligeait une leçon de sa façon à l'impie qui profanait le jour du Seigneur. Des prédicants. du haut de la chaire, la comparaient à Jézabel et la foudroyaient de textes évangéliques. La population de Guernesey tournait le dos à la reine d'Angleterre. Seul, un promeneur,
les nuiins dans ses poches, le regard un peu rêveur, errait sur la plage abandonnée. Il vit une femme descendre du steamer, mettre pied à lerrc et s'avancer de son côté. Il salua. Sa gracieuse Majesté répondit au salut par le plus aimable sourire.
— Quel est donc ce gentleman dont le visage m'est certainement connu ? demanda la reine.
— Majesté, c'est ^^ictor Hugo.
La souveraine rendit son salut au poète exilé.
Nous ne croyons pas que ^^ict^r Hugo ait eu l'occasion de revoir la reine d'Angleterre. Le grand proscrit n'était pourtant pas sans relations avec le gouvernement anglais, à qui sa maison doit payer encore une redevance féodale de deux poules par an. Cette dîme s'appelle le droit de jwnJarjc. Ce mot, bizarre comme la coutume à laquelle il s'applique, inspira à un familier du Maître — que nous ne désignerons pas plus clairement — ce quatrain irrespectueux et peu galant, écrit de la main de l'an leur au bas d'un portrait de la vieille reine :
Elle a droit de poulage Sur Hugo, grande voix :
Quel que soit du pou, l'âge, Il gratte quelquefois !
Victor Hugo, qui adorait les calembours, s'amusa fort de cet impromptu. Mais ces vers innocents, colportés par un indiscret, firent quelijue bruit en haut lieu.