‹ Victor Hugo intime [par] Mme. Richard LesclideChapitre 14 sur 41 · CHAPITRE VI MADAME DROUET · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI MADAME DROUET

Au premier rang des personnes qui exercèrent sur la destinée de Victor Hugo une influence considérable, il faut citer AI™^ Juliette Gauvain, que son intimité de cinquante ans avec le poète et sa merveilleuse beauté rendirent doublement célèbre sous le nom de M""^ Drouet.

La part qu'eut dans la vie du poète cette femme supérieure, — et il fallait qu'elle le fût pour garder dans sa main un homme de cette trempe, — l'ascendant qu'elle prit sur lui, le dévouement dont elle l'entoura jusqu'à sa mort, sa longue affection pour M"'^ Victor Hugo, le tact et la délicatesse par lesquels elle sut s'imposer à l'entourage du Maître, qui la considérait comme un membre de la famille — Georges et Jeanne, dans leur langage enfantin, l'avaient surnommée « Roumé » et lui gardèrent ce nom — méritent que nous lui consacrions un chapitre spécial.

]\^jme ]3pouet fut, en effet, le bon et le mauvais ange du Maître. Mais le bon ange l'emporta et

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nous lui devons bien ({ueliiuo chose : la lèle do Victor Hugo.

Quand le poète connut la jeune femme, en 1833, elle était alors en plein épanouissement de sa beauté sculpturale.

Elle possédait une ma^ifique chevelure noire, qu'elle portait comme un diadème, même après que ses cheveux eussent prématurément blanchi. Elle les vit se décolorer rapidomenl à. TAge de vingt-cinq ans et prendre une teinte de neige dorée qui s'harmonisait à ravir avec son teint d'une pâleur éblouissante. Elle avait un profil de médaille, mais rien n'était comparable à la beauté de ses mains et aux lignes impeccables de ses épaules, qu'elle aimait fort à montrer.

L'éditeur Poulet-Malassis, qui n'était certes pas des amis de la dame, affirmait qu'à cinquante ans M""^ Drouet avait les plus belles épaules de Paris. Ce fut elle qui serait de modèle au statuaire Pradier, dont elle était l'amie, pour la statue de Lille, érigée place de la Concorde, et qui la représente d'une manière frappante.

Elle avait eu de sa liaison une fille. Glaire Pradier, une belle enfant qui mourut de la poitrine à dix-huit ans et à laquelle Victor Hugo voua tardivement une tendresse toute paternelle. C'est à elle qu'il adressa les vers intitulés a à Claire P... ».

On comprend quelle impression fit sur cet homme d'élite, épris de beauté, et pour qui toutes les femmes étaient de vivants poèmes à la manière antique, cette créature merveilleuse, rencontrée

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au théâtre où l'avait poussée une irrésistible vocation dramatique.

M-^^ Gauvain — on sait que Mctor Hugo a donné ce nom à l'un des plus sympathiques personnages de son admirable Quatre-vingt-treize — était d'une excellente famille.

Elle avait failli entrer en religion. Elle n'échappa au cloître que grâce à l'intervention bienveillante de Mgr de Quélen, h qui elle en garda une profonde reconnaissance, et qui semble avoir quelque parenté idéale avec Mgr Myriel, des Misérables.

Orpheline de bonne heure, la petite Juliette fut recueillie par son oncle, le général Drouet, dont elle porta toujours le nom.

Embarrassé de ce surcroît de famille, le général crut bien faire en mettant la fillette au couvent.

Ce fut l'avis, d'ailleurs, de la générale Drouet, personne d'une dévotion quelque peu gênante pour autrui.

A seize ans. on songea à faire prendre le voile à la jeune fille, alors dans toute la floraison de sa merveilleuse beauté.

M"® Drouet essaya de s'accoutumer à cette Idée. Sans fortune, elle ne pouvait que se résigner au sacrifice qu'on exigeait d'elle.

La veille de la prise d'habit, disent Les Projios de Table de Victor Hugo, Mgr de Quélen, archevêque de Paris, se rendit au couvent pour examiner les postulantes. C'était un usage établi ; il adressait aux pauvres filles quelques mots d'encouragement et leur montrait le ciel en perspec-

tive. La nièce du général fut présentée au prélat. Il la regarda avec étonnement.

— J'étais assez embarrassée, dit M™'' Drouet, qui racontait cette histoire, et il me sembla que quelque chose allait se décider dans ma vie.

Après quelques questions bienveillanles, Monseigneur me dit :

• — Alors, mon enfant, vous avez la vocation?

— Oh! non, Monseigneur! répondis-jc en secouant tristement la tête.

— Comment ! s'écria Mgr de Quélen, en se redressant dans son fauteuil, qu'est-ce que cela veut dire?...

E(, se retournant vers la supérieure qui assistait à cet examen :

— Révérende mère, pouvez-vous m'expliquer cela?

— Monseigneur, répliqua la religieuse, nous avons dû suivre les instructions des parents de la jeune fille; elle est orpheline et sans fortune. Regardez-la : que voulez-vous qu'elle devienne dans le monde avec cette figure-là?

— N'importe, dit l'archevêque, cela n'est pas une raison. Tout vaut mieux qu'une mauvaise religieuse.

Juliette Drouet chancelait.

Le prélat se leva et la rassura :

— Ne vous inquiétez de rien, mon enfant, vous aurez Ijientôt de mes nouvelles.

Le lendemain, en effet, il revii^t avec le général

Drouet qui sacra quelque peu, appela sa nièce « grande sotte » et l'emmena.

Voilà par quelle influence quasi providentielle ]y/[me Dpouet échappa au cloître.

Nous retrouvons la jeune femme en 1833 à la Porte-Saint-Martin, où Victor Hugo allait faire représenter Un souper à Ferrare, titre primitif de Lucrèce Borgla.

Le rôle de Lucrèce était confié à M"^ George et l'auteur hésitait à offrir à M""" Drouet, étant donnée sa valeur, le rôle très effacé de la princesse Negroni. Ce fut elle qui le lui demanda.

Le poète apprécia la haute intelligence de son interprète autant que sa beauté irrésistible, et de cette époque date la liaison de Victor Hugo et de ]yjme Drouet.

Ils s'aimèrent follement, d'une passion absolue, tyrannique et jalouse, qui mit bien des nuages dans le ciel de leur amour.

Victor Hugo persuada à la jeune femme de quitter le théâtre. Elle lui porta assez de tendresse pour y- consentir et se retirer à l'ombre de sa gloire naissante. Dès lors commença pour elle une existence vouée à la renommée du poète, une existence dont elle aimait à raconter, aux jours de sa vieillesse, les anecdotes les plus amusantes, sans parvenir à épuiser le trésor de ses souvenirs de cinquante ans passés aux côtés du Maître.

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El cepeiulniil, bien (iu\'llc n'en imiKii jamais, ces années de lélieilr furent souvent assombries par des jours du désespoir le plus navrant, jours où son ami lui fit cruellement expier son dévouement à toute épreuve et le culte dont elle l'entourait.

Cette femme jeune, belle, spirituelle, si inféodée à celui qu'elle aimait d'un amour exclusif, connut à son tour toutes les angoisses, toutes les fièvres, toutes les détresses morales causées par la jalousie, car le poète qui chanta si bien l'amour eut tous les succès féminins. Il aima cent autres femmes à côté de son double ménage. Cette inconstance que rien ne pouvait vaincre affolait AP^ Drouet. Aux heures de crise et de déchirement, elle ({uilla plusieurs fois son volage amant, mais toujours pour lui revenir, car elle ne pouvait vivre loin de son rayonnement.

]\/[me Victor HugO', cette créature supérieure, bonne autant que belle et si saintement dévouée aux siens, M™^ Victor Hugo, cette exquise Adèle Foucher que le poète avait épousée après de longues années de constance et qui lui avait donné quatre beaux enfants, qu'il adorait, d'ailleurs, était au courant de la liaison de son mari.

Et jamais la différence^ de caractère existant entre ]"('p(»us(' cl j.i nmîlivs^c, ne s'affirma mieux que dans les crises intimes.

Tandis que les deux fenunes souffraient le juai'tyre à chncune des infidélités de celui qu'elles aimaient, la première, ipii admettait parfaitement

que le soleil eût des taches, ne trouvait rien à reprocher à son mari et supportait l'épreuve avec une résignation vraiment héroïque, mais la seconde manifestait son désespoir par les scènes les plus violentes.

Toutes deux se sont cependant éteintes en adorant l'homme qui avait torturé leur cœur et qu'elles ne cessèrent un instant de croire un demidieu.

Ce ne fut qu'en 1852 que les deux femmes se rencontrèrent. NP® Drouet devait, en cette année fatale, donner toute la mesure de son héroïque amour.

Le coup d'Etat venait de passer sur la France avec son souffle de haines et son cortège de vengeances dirigées contre ceux qui n'admiraient pas la politique du jour. Victor Hugo, qui s'était opposé de toute son éloquence et de toute la loyauté de sa foi républicaine au guet-apens du 2 Décembre, se trouvait le premier désigné aux fureurs vengeresses de l'homme qui devait fmir par l'abdication honteuse et flétrissante de Sedan.

La tête du poète fut mise à prix. 25 000 francs à qui Tarrêterait ou le tuerait. La prime était alléchante et Mctor Hugo était si populaire déjà qu'il avait peu de chances de se tirer sain et sauf de l'aventure.

^me Di^ouet se fit alors son ange gardien. Puisant dans ses angoisses et dans son amour des forces surhumaines, elle voulut que son ami lui dût sa sécurité. Au péril de sa vie, la vaillante

IVinnic alla frapper à ioulcs les i)ui'lcs où elle pensait qu'on pourrait cacher le poète en danger.

Tout un jour, elle erra en fiacre à travers la ville dont les ruisseaux charriaient encore le sang des victimes du 2 Décembre, ayant auprès d'elle, rejeté au fond de la voilure, celui que le malheur lui rendait plus cher encore. Il s'agissait de sauver Hugo ou de mourir avec lui.

Ah ! le terrible calvaire, au milieu des canons braqués, des barricades démolies, des patrouilles ivres, des limiers en quête d'une proie à saisir !...

L'atroce journée, où les deux amis, brisés par rémotion, épuisés par les fatigues et par la faim, passèrent par toutes les affres du désespoir.

L'indomptable énergie de M""® Drouet triompha pourtant du mauvais sort. Elle ne se laissa rebuter ni par Taspect hostile des maisons oii elle frappait, ni par les humiliations qu'elle dut essuyer en cette journée mortelle. Les portes qui semblaient devoir le nheux s'ouvrir furent celles qui restèrent le plus obstinément rebelles, car toutes demeurèrent closes, sauf une : celle d'un ami du nouveau régime, directeur de journal, chez qui, certes, on n'aui;iil jamais pensé aller chercher l'homme mis hors ];i loi.

Ca' fut une de ces inspirahons connue on en a seulement aux heures désespérées, qui sauva \^ictor ITugo.

Cette inspiration, ce fut M'"'' Drouet qui l'eut.

La porte liospilatièi-e fui celle du mai'quis de

MADAME DROUET bo

MontfeiTier, parent du poète, que des divergences d'opinions avaient séparé de lui.

Le marquis n'hésita pas à faire son devoir d'honnête homme. Il cacha pendant cinq jours chez lui Victor Hugo, qui lui dut la vie et la liberté.

La France doit au marquis de Alontferrier tous les chefs-d'œuvre de l'exil.

Ce sauvetage émouvant est raconté avec une profonde émotion dans l'intéressant volume de M. Gustave Rivet : Victor Hugo chez lui.

(( ÎVP® D..., écrit-il, se fait anoncer chez la marquise.

(( Sans rien laisser paraître de sa fatigue, de ses angoisses, elle entre, le sourire aux lèvres, et cause de choses banales. Le nom de Victor Hugo, prononcé incidemment, laisse la marquise indifférente. Dévorée d'inquiétude et la mort dans le cœur, AP^ D... allait prendre congé, quand le marquis entra.

(( -- Ah! madame, rassurez-moi! Il court tant de bruits contradictoires ! On m'a dit que Victor Hugo s'était embarqué à Calais, est-ce vrai ?

« — En effet, marquis, il est sauvé !

(( — Ah! quel bonheur!... On m'avait dit, d'un autre côté, qu'il était assassiné.

(( Pendant que la marquise donnait un ordre, i\P® D... fait un signe au marquis; il s'approche et, rapidement, à voix basse, elle lui dit :

« — Eh bien ! non, il n'est pas parti, il est à Paris !

()() VICTOR HUGO intiml;

(( — Alil II-' iii.ilhciiicux! Esl-il au moins en sûreté? Où csl-il?

« — En bas, dans un liacir.

(( — S. n. (1. D! cria le niai'iiuis, et vous ne le disiez pas ! »

(( Ce juron énergiiiuc fut pour M™® D... plus agréable à entendre que la plus douce des promesses. Le cœur battant de joie, elle courut à la voiture. Le soir était venu et le gaz n'était pas encore allumé. Victor Hugo put quitter le fiacre et monter chez le marquis sans être remarqué même du concierge.

(( 'La chambre du marquis et celle de la marquise étaient séparées par la salle à manger. On donna à A'ictor Hugo la chambre de la marquise, dont on masqua la porte en poussant un huflVt. On acjieta le silence de la cuisiniciv cl ^'ict()^ Hugo fut prisonnier.

(( Il demeura ainsi cinq jours entiers.

(( Il entendait de sa chambre, pendant le dîner, la conversation des amis du marquis. On parlait de lui : Victor Hugo est tué. — Non, il est sauvé. — Il est en Angleterre. —Il est à Paris. — Alors, qu'il se cache, car si Bonaparte peut le faire arrêter, il est perdu.

(( Pendant ce temps, le marquis s'cl.'iil procui'c un passeport et, le 12 décembre au soir, il accompagnait à la gare du Nord Victor Hugo, déguisé de son mieux.

(( Le marfjuis venait de quitter son prisonnier et le train allait partir quand, dans la salle des

Pas-Perdus, il rencontra un homme de son journal, soupçonné depuis quelque temps d'être un espion de Bonaparte.

« — Tiens! vous voici, monsieur le marquis, lui dit son rédacteur en Tabordant. Que faites-vous à cette heure à la gare?

(( Il nous a surpris, nous sommes perdus, se dit le marquis. Puis, souriant : — Je viens de reconduire un jeune cousin de province qui a passé deux jours à Paris, et j'ai une migraine atroce. Mon cousin n'a pas dîné à la maison et pour le reconduire moi-même, je n'ai pas pris le temps de manger. Je meurs de faim et je rentre bien vite.

Alors il pensa : Mais si je le quitte, il va de ce pas avertir la police. Et. se ravisant : — Eh bien, non, je ne rentre pas chez moi, l'heure du dîner est passée, venez donc me tenir compagnie !

(( Et le marquis entraîna son rédacteur au restaurant Voisin.

« Il fit servir un souper délicat, combla son commensal de vins fms et de liqueurs, disant à part soi : Toi, mon bonhomme, je ne te lâche pas. Les bouteilles succédaient aux bouteilles et bientôt le rédacteur fut parfaitement gris.

« Enfm, trois heures du matin sonnèrent.

(( Le train est maintenant arrivé en Belgique, se dit le marquis, et il se leva pour sortir.

« Il solda l'addition, qui se montait à plus de quatre-vingts francs, emballa son rédacteur dans un fiacre et rentra chez lui.

a Le lendemain soir, le marquis recevait une

lettre de X'ictor Hugo. M""*" D... él;iil là, anxieuse. « — Il est sauvé ! sY-eria-l-il. Jl est à Bruxelles. Enfin!... VA il était l<tiit jiàlc (réniotion. Quel poids de moins j'ai sur le cœur, dit-il à M™^ D... Si on était venu arrêter Victor Hugo chez moi, je n'avais qu'un jiarli à prendre : eelui-ei — et il montrait un pistolet ; — le premier coup était pour le commissaire, le second pour moi ; car on n'aurait jamais voulu croire dans le monde que je n'avais pas vendu mon prisonnier. »

Dès que j\P^ Victor Hugo apprit l'héroïque conduite de sa rivale à l'égard de son mari, tout ce qu'elle avait souffert par die l'ut ouhliél Elle lui tendit la main, connue à une sœur.

A dater de ce jour, M""® Drouet devint une amie de la famille. Quand le poète fut installé à Guernesey, elle acheta la maison du n° 20, Ilauleville Street, pour vivre dans sa proximilé.

C'était peu de l'avoir sauvé, elle voulut partager son exil. Chaiiue malin, AP® Drouet ai'rivait fi Hauteville-House pour y passer la journée. Ce fut elle qui copia Les CJuUlments^ Napoléon Je Petit et le manuscrit volumineux et presque illisihle des Misérables, après avoir donné à son illustre ami tous les renseignements relatifs au couvent de Picpus, oi!i elle avait été élevée.

Victor Hugo lui dédia le tome second des Contemplations, dont le premiiM' volume avait eu pour inspiratrice M"*' Adèle Fiiuclicr. sa femme.

^[me i^pouet avait pour I\P° Victor Hugo, toujours malade, une profonde vénération.

Ces deux âmes d'élite, dès qu'elles se furent comprises, s'aimèrent à travers le poète et en lui. ]\'P^ Drouet attachait un prix inestimable à un camée qu'elle tenait de son amie et qui était orné du portrait même de NP^ Victor Hugo. Elle affectionnait ce bijou entre tous et le portait constamment. La mort prématurée de AP^ Victor Hugo, décédée subitement à Bruxelles des suites d'une maladie de cœur, causa à AP*" Drouet un réel chagrin.

Mais ce ne fut qu"au retour du voyage dont il est question dans ces pages, que la vieille compagne du poète alla vivre sous le même toit que celui qu'elle continua d'entourer d'une affection despotique, égoïste et jalouse qui ne désarmait pas.

Tout lui était prétexte à querelle, même à Guernesey où, pour se remettre de la terrible secousse qu'il avait éprouvée, le Maître avait si grand besoin d'être enveloppé d'une atmosphère de repos, de calme et de tranquillité.

Et cette femme, qui se serait fait tuer pour lui, passait sa vie à lui faire des scènes, — parce qu'elle ne pouvait pas se décider à vieillir.

Elle avait éloigné son ami de Paris pour le soustraire au fardeau de sa gloire et au surmenage forcé de la vie militante, et elle se plaisait à le cribler de coups d'épingles à la journée, quand elle ne l'ennuyait pas de ses tendresses séniles.

Sa jalousie, toujours en éveil, et encore exaspérée par la souffrance, — NP^ Drouet commen-

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çait à sentir les premières aKcinlcs du cancer de l'estomac qui devait l'emporter quelques années plus tard, — faisait au poète une existence impossible. La plupart du temps, il laissait passer l'orage avec une grande sérénité d'àme, qu'il puisait dans son indulgence pour les femmes, mais ce caractère absolu avait parfois de superbes réveils où il ployait tout, même son amie, sous son despotisme.

Il résultait de ces discussions éternelles des états d'agacement nerveux où l'illustre malade s'en prenait à tout le monde, et surtout à ses proches et à ses familiers, qu'il taquinait sans compte ni mesure. Le plus souvent, c'étaient j^jme nhonay qu Rlcliard Lesclide, si dévoués tous deux, qui payaient les pots.

Un matin d'août, à Guernesey, une crise éclata au sujet d'une lettre écrite par une ancienne bonne, Marianne, que Victor Hugo avait eue à son service en 1853 et que IV'P^ Drouet avait cru devoir congédier au bout d'un an. sous le prétexte que la jolie fille portait d'une manière un peu trop triompliante ses dix-sept printemps.

La vie, pourtant, n'avait pas réussi à la pauvre Marianne, qui demandait un secours à son ancien maître. M"'"* Diouct avai( ouvcil la lettre. D'où, pleurs et grincements de dents. On eut beau lui faire r(;mai'(iuer que Mai'iannc avait alors quaj'aiilc-lrois ans et (|U(.' c't'-lail faire injiii'e à sou illustre ami que de lui attribuer des succès féminins de ce genre, alors (|ue son œuvre génial met-

tait toutes les femmes à ses pieds, AP" Drouet fut intraitable. D'autant plus qu'au cours de la querelle, le Alaître avait commis Fimprudence de l'appeler « ma chère Blanche ». Le nom de Blanche venait raviver des souvenirs récents et rouvrir une blessure mal cicatrisée.

Blanche!... comme palliatif, ce lapsus venait fort à propos!... Car il y avait là-bas, à Paris, aux environs de Notre-Dame, une Blanche sous roche : celle auprès de qui le poète allait se reposer de sa gloire, quai de la Tournelle.

Il résulta de tout cela une scène émouvante, dont le. Maître, encore très affaibli au moral, pleura comme un enfant.

Tout le monde fut malade de cet éclat, à commencer par celle qui avait levé ce lièvre insolite.

Le calme s'était à peine fait qu'une tempête nouvelle assombrissait l'horizon. Elle se déchaîna au sujet d'une sacoche découverte dans une cachette du cabinet de travail où AP^ Drouet, qui permettait à peine qu'on y pénétrât, faisait de fréquentes incursions et mettait sans scrupule tout sens dessus dessous. La sacoche trouvée ce jour-là avait le double tort de renfermer 5 000 francs en or et de porter les initiales V. H.

A qui était destinée cette sacoche clandestine et quelles complaisances ces 5 000 francs devaientils payer ? Telle fut, dans sa brutalité, la question posée.

Victor Hugo entreprit de démontrer à son ombrageuse compagne qu'il n'y avait là aucun mys-

tèrc, qu'il avail trouvé 1(^ coulcnaut ri \c conlenu rue Drouot à la niorl de son lils. Franrois-Mclor, el (ju'il avait gardé le tout intact en souvenir de lenfanl bien-aimé. M""^ Drouct n'en crut pas un mot.

Une autre fois, la maison fut mise en révolution par une histoire de calepins remontant à cinq ans, découverts dans un coin, et portant des noms de femmes ; quelques-uns même avaient Tiiidiscrétion' d'être accompagnés de dates.

Ces femmes ne pouvaient être que des maîtresses du poète. D'oii, larmes, récriminations et brouille.

]\Iais ce qui mil le comble à la mesure, fut certaine histoire d^une certaine rue des Cornets. Guei-nesey, qui compte cent paroisses, a une rue des Cornets, n'en déplaise à la pruderie anglaise. Une rue des Cornets qui... une rue des Cornets que... une rue des Cornets?... Précisément. Shocking !...

Le Alaître avait eu rmiprudence de s'attarder dans celte rue i)i'ofaiie où de jeunes vendeuses d'amour passent le teJiii)s à folfitrer sur le seuil des portes.

Le malheur voulut (pic le inèiiie soir un vieil ami df l'exil, M. M;ii'(|ii;m(|. lonrd.iiid s'il eu fui. an InTiI dîner à llauteville-iiouse.

Il iaeonta qu'il avait fait emplette, à rintention de A'ichu' Hugo, de (puilic ])lals inuïienses, en cuivre l'epoussé, des plus aulhenti(jues, luais fort eJK^rs.

Lïuithenlicité des objets lui paraissant douteuse, le poète ne ratifia pas le marclié, ce qui parut contrarier vivement son convive.

Après le dîner, pendant que toute la maisonnée était rassemblée au salon rouge, M. Marquand eut rinconvenance de demander à brùle-pourpoint à Tamphitryon ce qu'il était allé faire, raprès-midi, dans la rue des Cornets.

Mctor Hugo, estomaqué, protesta qu'il ne s'était jamais arrêté rue des Cornets. NP^ Drouet, pendant ce colloque, passait par toutes les nuances de l'indignation la plus violente et il fut aisé de prévoir un éclat de premier ordre.

L'Anglais, qui avait son acquisition sur le cœur, voulut préciser.

A'ictor Hugo, lui coupant la parole, déclara formellement qu'il n'avait pas mis les pieds dans la rue des Cornets.

— Cependant, cher ami, on vous y a vu.

— C'est faux! s'écria le poète.

Devant la tournure que prenaient les choses, M. Marquand se montra moins atTumatif, mais il raconta, avec force réticences, qu'une dame lui avait dit ceci, et une autre dame cela, — elles s'étaient trompées, sans doute, — mais comme on pavait la rue des Cornets, il était fort possible que le maître de céans fût entré sous une porte hospitalière pour laisser passer un tombereau de pavés.

Et le maudit bavard, enchanté d'avoir lancé

/ï VICTOR HUGO INTIMK

le sien dans les jambes de son ami, prit congé de la société en disant au poète :

— Enfin, enlre nous, vous savez bien (|u"il y a quelque cbose de vrai là-dessous !

Gomme Victor Hugo avait refusé les plais de M. Maniuand, le bonlKimiiic se vengeait en mettant les pieds dedans.

Il était immanquable que les indiscrétions de M. Marquand amenassent un conflit. M"® Drouet, après une scène dime violence inouïe, déclara à son ami impénitent qu'elle était résolue à le quitter et que son parti était irrévocablement pris. Puis elle se leva et sortit sans qu'on songeât même à la retenir, au milieu de la consternation générale.

— Vous avez entendu, i)ère? demanda M°'^ Lockroy, qui gardait une égalité de caractère et une attitude vraiment admirables au plus fort de ces crises intimes. Que ferez-vous alors?

Le poète répondit, très sombre :

— J'irai la chercher.

— Même en Prusse, où elle veut aller ?

— Même en Prusse!

Ainsi, cet ho i mue prodigieux, d'une volonté si leinie en toute autre chose, tendait le cou au joug et ne craignait rien tant que de s'en affranchir.

Il f-t \i;ii (|iie ciu(]uante ;mnées d'inliuiité ])ou\aicul ])a>sej' pfnir une ludjitude ])ri>e.

Ce fut bien autre chose quand, au retour du séjour dont nous parlons, M"'*' Djouet vint habiter

avec son illustre ami riiôtel de l'avenue d'Eylau.

La compagne du poète, — dont la distinction naturelle était telle que les Guernesiais ne la désignaient entre eux que par cette appellation : « la vieille Comtesse », et que le maire de Barlleur Favait un jour mise en état d'arrestation croyant tenir la duchesse de Berry — ne se gênait pas pour distribuer de piquants rappels à l'ordre.

Nous tenons de source certaine qu'au cours d'un des dîners littéraires de l'avenue d'Eylau une jeune femme d'une plastique impeccable, soulignée encore par un décolletage savant, AP® Louise R..., faisait assaut de séductions et d'esprit dans l'espoir d'obtenir une faveur du Maître. Ce manège ne laissait pas que d'intéresser fortement le poète, arrivé à un âge où Ton considère les femmes comme de beaux enfants, mais les coquetteries de la dame agaçaient prodigieusement NP^ Drouet, qui rongeait son frein dans la crainte de se rendre ridicule.

A un certain moment la belle convive finit par se pencher vers l'épaule de son hôte, — sans doute pour être plus près de son oreille, — et lui dit ces mots qui mirent le feu aux poudres :

— Ah ! cher Maître ! que je voudrais donc vous toucher!...

— Eh ! madame, interrompit presque avec emportement A'P^ Drouet, il ne vous touche que trop!...

Et ce n'est point là un cas isolé.

Victor Hugo pardonnait généralement ces bou-

/b VICTOR HUGO INTIMi:

l.'icles îi sa vit'ilk' conipiigno, (jifil trailait ;ivec l;i plus grande coiirloisie. Il ne lui adi-essail la parole, môme devant ses amis les ])lus iuliuies, qu'en l'appelant « Madame ».

Terminons ce chapitre par un mot galant.

— Vous oubliez, monsieur, dit un jour, au cours d'une discussion, M™^ Drouct au poète qu'elle enchaînait, vous oubliez que vous avez filé à mes pieds.

— C'est vrai, madame, mais de temps à aulre je vous prenais la jambe, répondit le Maître humblement.

Et il flla... — mais à l'anglaise.

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