CHAPITRE VII
Il ne fallait pas que le grave clérangemenL du poète s'ébruitât. En conséquence, très peu de visiteurs furent admis à Hauteville-House, en dehors de l'entourage habituel du Maître, pendant le long séjour qu'il y Ut.
Quelques indiscrets parvinrent pourtant à forcer les portes, si closes qu'elles fussent, entre autres M. AntoninPérivipr, alors petit rédacteur au Figaro. Ce reporter eut Thabileté de se faire présenter par le bonhomme Marquand, sous les auspices duquel il reçut tout un jour une hospitalité cordiale, qu'il reconnut d'ailleurs à sa façon.
Décidément, M. Marquand ne manquait jamais l'occasion de faire quelque bévue. Après la malencontreuse histoire de la rue des Cornets, qui revenait sur le tapis à propos de tout et à propos de rien, la présentation d'un journaliste parisien violant une retraite sacrée, car on peut supposer qu'aucun inconnu n'eût été reçu sur renonciation de ce titre plutôt suspect.
/S VICTOR HU(iO INTIME
L'iieurc t'iail mal choisie.
M. l'crivicr l'cconnul l'accueil courtois de Vicloi- Hugo ]»ai' la pnblicalion, clans le Figaro, d'un article tel (ju'oii diil supprimer le journal à Tintéressé. Le pis est que Jji Gazelle de Gucrnesey en daji^ du 31 août avait reproduit in extenso le factum dont d'autres journaux s'emparèrent à leur toui'.
Ce fut \)i\v miracle que les bavardages de M.-Pcrivier ne toud3èrent pas sous les yeux du poète, qui ne voulait pas être malade.
Connue conséquence de cette déplorable indiscrétion, qui pouvait amener toutes sortes de complications, les portes de l'c^rmitage de Victor Hugo fuicnl \)\\\< ('■h'oitemenl surveillées et personne ne franchit le seuil de Hauteville-IIouse sans avoir montré patte blanche.
Les seuls visiteurs admis dans Tintimilé du Maître furent une amie de M'"*' Lockroy, M™® Ménard-Dorian, qui passa un mois à Guernesey avec sa fillette, Pauline, jolie enfant de l'âge à peu près de Jeanne et d'une remaniuable intelligence ; jypie Pauline INÎénard (Bibiche pour ses amis) devait épouser par la suite le petit-fils du poète, rprelle appelait par anticipation « mon petit mari », — en dépit des calottes que Georges, ([ui avait la main leste et pas la moindre velléité de galanterie, partageait généreusement entre elle et sa jiroprc .-reur.
Vinrent ensuite M. Perrin, puis les neveu et petit-neveu de M*"^ Drouet, M. Koch et son fils,
LES IIOTE.S
René; Paul de Saint-Victor et sa fille, Glaire; Paul Meurice et ses filles Paule, Marthe et Marie ; M. Lefèvre et ses fils Pierre et Ernest, qui présidèrent depuis aux desfinées du Rappel enfin, Adolphe Pelleport, fami de Garibaldi et fun des fanatiques de Victor Hugo, en rhonneur de qui il composait des vers quotidiens qu'il récitait d'une voix à faire trembler les vitres.
Jeanne traitait comme la boue de ses souliers et faisait aller comme un tonton cet excellent garçon, qui la taquinait quelquefois et qu'elle maltraitait cruellement en paroles. C'est à lui qu'en un moment de nervosité, la terrible gamine dit en plein salon des aménités qui peuvent se traduire presque littéralement par ceci : qu'il était vieux, bète, ennuyeux, criard, gros comme un tonneau, et qu'il devrait bien s'en aller, car elle ne l'aimait pas du tout parce qu'il était toqué, et que tout le monde se moquait de lui. surtout quand il n'était pas là.
Pelleport, navré, en pensa faire une maladie, mais on lui prouva que l'espiègle disait tout ce qui lui passait par la tête sans y mettre de méchanceté. Il ne fallait pas la contrarier, voilà tout.
Ce fut encore Pelleport qui demanda pardon.
D'ailleurs, ces beaux enfants, la joie et la lumière de l'aïeul illustre, qu'ils traitaient comme un bonnet de nuit, faisaient passer à leurs parents de jolis quarts d'heure quand la fantaisie leur en prenait.
Un oxiMiiplo entre tous :
Un suir, le gouverneur de Tîle, le shérif Martin, avec «lui ^'ictor Hugo était en affaires, fut prié à dîner à Hauteville-House.
L'infurtunt' shérif était atteint d'une terrilde infirmité : il avait le nez rongé par la rorjnc, maladie inconnue en France, mais qui donnait à son appendice nasal des proportions formidables. Pour peu qu'on le vît, on était tenté de s'écrier, comme dans la chanson :
Ali ! quel nez !...
L'objet était, en effet, d'une laideur repoussante.
On se doute de ce qui arriva.
Georges et Jeanne, à qui l'on avait fait la leçon avant (ju'ils vinssent à table ne purent détacher les yeux de cet ornement phénoménal dont l'aspect insolite attirait tous les regards. Ils hrent visiblement des miracles pour se contenir, mais à la fin, n'y tenant plus, ils furent pris d'un tel accès de fou rire qu'on dut les emporter.
Victor Hugo fut navré de ce croc-en-jand)e donné à la civilité puérile et lionnète. Mais qu'y faire ?...
Parmi les hôtes de Hautéville-House, figure une physionomif^ très curieuse : celle du docteur Corbin. fjui soigna le poète.
Quelques jours après l'installation de l'auguste malade, le docteur Allix était reparti pour Paris
laissant le Maître aux mains du premier médecin de l'île, le docteur Gorbin, homme du monde accompli, expert en toutes choses et pratiquant son art en amateur.
Le docteur Gorbin devint bientôt Fami et le commensal de la maison, où il soigna un peu tout le monde, môme M. Lockroy qui buvait par dilettantisme, entre deux voyages, les potions composées pour les enfants.
Le docteur Gorbin vivait dans une merveilleuse propriété entourée de bois et de terres, entre sa femme et sa fille, Rose, qui chantait comme une fauvette, et qui devint bientôt la grande amie de Jeanne, bien qu'elle fût dïige à prendre la. fillette sur ses genoux.
Le docteur Gorbin portait ses soixante ans avec une vigueur et une verve toutes gauloises.
On pourra se faire une idée de l'esprit de cet Anglais, — qui en avait à revendre, — par le récit d'une consultation qu'il donna à un familier du poète, lequel se plaignait à lui de fièvres d'imagination intenses accompagnées de douleurs voluptueuses dans l'épine dorsale. Cette consultation peu banale nous a été rapportée par l'intéressé luimême. La voici en substance :
— Les troubles que vous me signalez sont assez fréquents à votre âge, dit le docteur, et je n'y connais qu'un remède : prendre une jeune femme qui vous réchauffera aux points douloureux et avec laquelle vous serez aussi chaste que possible.
— G'est fort bien dit, docteur, mais la chasteté
que vous prescrivez ne serait peul-èlre pas du goût de la personne.
— Cela ne me regarde pas, répondit M. Curbm. Vous nie demandez une ordonnance, je vous la donne. Si vous la suivez, vous vous en trouverez bien; si vous ne la suivez pas, vous vous en trouverez mal, voilà tout. Vous autres Français, vous êtes des impies et cela nr('ni[>è('lie de vous citer des autorités. Mais souvenez-vous que tout est dans la Bible. Croyez-vous que ce soit pour le plaisir de dire une légèreté que TEcriture sainte rapporte l'histoire d'Abigaïl?... Non, c'est de l'hygiène. On fait coucher le roi — il avait votre âge — avec une jeune hlle vierge qui le caresse et le réchauffe, en tdut bien luul honneur, car, dit le Saint-Espril, « il ne la connut point ». Vous en ferez donc ce (pie vous voudrez.
— Alors, vous seri(^z d'avis que notre illustre malade?...
— Non, point du tout! Autre âge, autres mœurs. On ne l'a que trop réchauffé, et il n'a point observé la seconde partie de l'ordonnance. Elle est tellement sérieuse qu'il me serait égal de vous voir coucher avec un jeune garçon.
— Pas à moi, docteur!
— C'est une sorte d'emplâtre vivant que je vous conseille. C'est une médication qu'on a appliquée à Louis XV. Voyez Portai.
— Alors, vous croyez qu'une femme de trente ans, par exenqile...
— Pas (\u tout! Que dit l■i^^ritu^e nu sujet d"Abi-
gaïl : « Une jeune Sulamite fort belle, qui était vierge. » Or la virginité se pei^dait de bonne heure chez les Sulamites, comme en témoigne le cantique de Salomon : « Dès que tu verras se gonfler la poitrine d'Oliba, bâtis sur elle une tour d'ivoire... » Je cite la traduction parce que le texte est un peu cru.
— Oui. docteur, c'est un joli texte, mais je suis curieux de savoir si vous vous êtes appliqué l'ordonnance, et ce qu'en a dit M""^ Gorbin.
— Oh! oh! vous m'en demandez trop!... Mais voici ce qu'il y a encore dans TEcriture, puisque tout vous est prétexte à légèreté : « Saraï, voyant qu'elle avait passé l'âge ou les femmes sont marquées par le sang, dit à Abram, son mari : Couche avec notre servante, afin que j'aie des enfants par elle... »
— J'ignorais, docteur, qu'en ces temps reculés ( n connût les bonnes à tout faire, et je n'avais pos considéré l'Ecriture sainte à ce point de vue- Quelle agréable manière de faire son salut!...
Mctor Hugo, arrivé sur ces mots, se divertit fort de la consultation donnée par son médecin. Ne méritait-elle pas de passer à la postérité?...
A la collection d'aimables insulaires qui fréquentèrent chez le poète, il fbut ajouter untî amie de M""^ Chenay, miss Clarke, blonde, rose, jolie, toute menue, à cheval sur le cant et parlant le français avec un accent l)ritnnnique des plus se-
diiisaiits. Puis le révérend Breliaust et su feniiiie et le photographe André. Un point, c'est tout. Nous sonnnes loin de l'énorme alïluence de la iiie de Glichy.
Mais, non, pourtant ! Il y eut encore un autre visiteur, un dentiste d'Avranches qui déposa sa carte à l'heure du dîner. Une carte absurde, surchargée de qualifications ridicules. Il fallut bien annoncer l'importun, ({u"on voulut éconduire, l'affaire du Figaro ayant rendu les gens défiants ; mais outre que le maître de céans ignorait cette histoire, il était ce soir-là, en velléité de taquinerie.
— Non pas, dit-il, je veux recevoir ce monsieur tout à l'heure. Qu'on le lui dise.
En vain lui fit-on observer ([u'il n'avait rien à faire de ce dentiste, lui qui possédait des dents superbes, qu'au surplus, ce visiteur dérangerait les jeux des enfants, rien n'y fit. Il n'y avait pas à insister. L'importun revint vers neuf heures et tomba comme un bolide au milieu des rondes et des danses enfantines, car Georges et Jeanne, après le dîner, jouaient et dansaient pendant que leur jeune mère, musicienne accomplie, tenait le piano.
Rondes et jeux cessèrent à l'arrivée de l'intrus. C"('lMil un entreur en cuishic qui se mit à raconter son histoire et celle de toutes les personnes de sa famille.
Les enfanls s'endormirent. On les emporta, sans que cela déconcertât ce visiteur tenace. Tout le monde mourant d^ rire — ou d'ennui — finit
par prendre la porte discrètement. Le Maître, AP^ Drouet et Richard Lesclide seuls tinrent tête à ce fâcheux, dont l'histoire durerait peut-être encore s"il n'avait eu l'heureuse idée de démolir TEmpereur du Brésil. Cette démolition rendit le raseur suspect à Victor Hugo, qui aimait fort don Pedro. Le dentiste fmit par comprendre qu'on Tavait assez vu. Il se retira en disant à M™^ Drouet. à qui il avait vainement essayé de se faire présenter :
— Madame, je vous souhaite de jouir des avantages que vous possédez.
L'amie du poète, sur cette impertinence, eut envie de jeter l'imbécile à la tête de Victor Hugo.