‹ Victor Hugo intime [par] Mme. Richard LesclideChapitre 17 sur 41 · A JEANNE · texte numérisé non relu

A JEANNE

Je suis gros, vous êtes mignonne ; Je suis méchant, vous êtes bonne ; Vos grands yeux sont illuminés.

Je lis, — vous faites cent tapages ; Vous, jouez — et j'écris des pages Avec des lunettes au nez.

Je suis gris et vous êtes rose ;

Vous êtes les vers, — moi, la prose ;

Je suis de glace, — vous, de feu ;

Tout vous sourit, — tout me condamne...

Vous voyez bien, petite Jeanne,

Que vous devez m'aimer un pou.

Victor Hugo, dont on connut la politesse exquise, se montra plein d'enthousiasme. Jeanne ne se contenta pas d'embrasser son ami, elle mit une fleur à sa boutonnière, — quitte à lui décocher le lendemain des coups de pied à toute volée en .iruise d'arguments, — et il f.illut <iu"il ]»roiiiît ;i rieorges d'inventer beaucoup de jeux innocents. 11 n'y manqua pas.

Que seraient devenus sans cela les Jtni.i de

tous les âges au château de Robert mon oncle^ (ju'il avait écrits et quelque peu inventés.

Paul de Saint-Victor et sa fille arrivèrent enfui. Les premières effusions calmées, Jeanne n'eut rien de plus pressé que de montrer son portefeuille à Af'*^ de Saint-\'ictor en lui conseillant d'en acheter un pour qu'on y écrivît ce qu'elle appelait « une machine à AI. Lesclide ».

La jeune fille était une grande gamine de dixsept ans, guère plus sérieuse que Jeanne, quoique tenue très sévèrement par son père.

Elle apporta sans désemparer un carnet à M. Lesclide en lui faisant part de son désir :

— Faites-moi, dit-elle, quehiue chose que je garderai toute ma vie.

— Tant que cela!

Et, au courant de la plume, il écrivit ceci :

('lierclions dans ce petit livre Un recoin pour y parquer Quelques vers qui puissent vivre Sans se faire remarquer.

O blonde vertigineuse

Vous n'avez donc peur de rien !

Ma pauvre muse glaneuse

N'a que ses vers pour tout Ijien...

La richesse des poètes, C'est le rêve hasardeux Et les rimes inquiètes Qui s'envolent deux à deux !

06 VICTOR IHT.O INTIME

Les songes dont je me Ijurce F'aut-il que voii;^ les ])i'eniez, Ainsi qu'un tapis de IVrsc, Poui- les nielti-e sous vos pieds '.'

A'otromain blanche et nacrée Me vole mes derniers sous Et dans ma tète égarée Met tout sens dessus dessous.

Cependant, il faut vous plaire !

Cliante, poète effaré, A ^Mademoiselle Claire Une romance à son gré :

Dis qu'elle a l'attrait, la grâce, L'élégance et la beauté, Et qu'elle laisse une trace D'intelligente clarté.

Dis qu'elle a le fier sourire Et le doux regard vainqueur...

Heureux qui pourra s'inscrire Sur la page de son cceur.

L'encre de ces strophes sans préteniion n'était pas séchée que l'étourdie courait les montrer au Maître et à son père.

— C'est fort joli! dit le poète.

Quant à Paul de Saint- Victor, il aborda l'auteur de ces vers innocents d'un iiir nioiiié plaisant moitié fâché.

— Je vous remercie, monsieur, (lit-il, du madrigal (jue vous avez écrit sur l'album de ma fille.

Imilile de dire que Claire, qui rappelait assez « la fille mal gardée », précisément pour l'être

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trop, menait par le bout du nez son terrible père.

Quelques jours plus tard, AF^ de Saint-Victor arrivait toute désolée dans l'appartement occupé par M. Lesclide. Elle venait de s'apercevoir qu'elle avait perdu ses gants, .son porte-monnaie et — naturellement ! le fameux album dont elle ne devait jamais se séparer...

Rien d'adorable comme ces serments d'étourdies.

Jeanne, qui était de l'expédition et ne mamiuait pas d'à propos, dit à son amie :

— C'est bien simple ! Envoyez chercher un autre album.

Cô que l\r'^ de Saint-Victor fit séance tenante.

Mais, chose grave, M. Lesclide demanda pour sa peine un baiser à la turbulente jeune personne.

Jeanne en fit de telles histoires qu'elles vinrent aux oreilles de Saint-Victor, qui prit des airs de Bartholo.

Glaire dut expli(|uer qu'il s'agissait d"un simple baiser sur ses gants. Elle oubliait qu'elle les avait perdus.

— A la bonne heure!

Donc. M. Lesclide écrivit dociletneilt sur le nou-^ veau carnet qu'on lui apporta les vers suivants, où perçait une pointe de malice :

J'ai souvent rêvé d'être âne Car ce modeste animal Sous l'épaisseur de son crâne Ne pensa jamâïs à mal.-

J'aime son air d'innocence, Son œil doux et circonspect, Et j'éprouve en sa présence Un sympathique respect.

On le dit lourdaud et l>éte :

Ces préjugés sont puissants ; Mais sa grosse et bonne tète Ne manque pas de bon sens.

Il a de longues oreilles Pour les esprits exigeants ; J'en ai connu de pareilles A de fort honnêtes gens.

Avec notre académie Ses rapports sont familiers :

Les quarante, troupe amie, Votent pour lui volontiers...

Si j'étais âne, du reste, Je songerais moins souvent A ces yeux d'un bleu céleste Que l'on revoit en rêvant ;

Et, n'étant ({u'une bourrique, On n'aurait pas le travers De me traiter en fabrique A faire de petits vers.

Je dirais à cette blonde Enfant aux yeux de bluets Qui tyrannise le monde, Que les ânes sont muets.

Patil de Saint-Viciur fil à Richard Lesclide l'honnciii- de lire, le soir, rii!i]»i-..mi)Ui adressé à sa jillc. Mais s'il salisfii le crilique, il n'eut pas riieiir de plaire ;i M"' Glaire. On ne peut conten-

ter tout le monde et son père, dit la Sagesse des Nations.

En tout état de cause, M^'^ de Saint-Victor pria M. Lesclide de lui « faire autre chose ». Il s'excusa, mais elle insista avec de telles agaceries de gamine vicieuse — la légende dit qu'elle tirait la langue aux personnes — qu'il fallut bien s'exécuter.

— Convenez, disait-elle à M. Lesclide, que vous avez embrassé l'écharpe rose que j'ai oubliée hier sur le pied de votre lit.

— Je n'ai fait que cela toute la nuit, mademoiselle.

Victor Hugo s'interposa :

— Après cet aveu, dit-il, vous ne voudriez pas désobliger cette enfant.

— Je n'y aurai garde, cher Maître.

Le soir, comme on jouait des charades au salon, NP^ de Saint-Victor remit son album à j\L Lesclide en lui déclarant qu'elle désirait d'autres vers pour le lendemain, mais quelque chose qui ne ressemblât pas aux précédents.

— J'y songerai, répondit-il.

Voici les quatrains extravagants qu'il écrivit à la suite des autres, et nous répondons qu'il dut prendre quelque peine pour en composer de cet acabit :

^lademoiselle Claire est charmante

Et j'espère que son opinion

Est qu'en toute occasion

Je chercherai à la rendre contente.

Je lui ai fait des vers sur les ânes Qui malheureusement lui ont déplu ; Je lui promets que je n'y reviendrai plus Et choisirai des sujets moins profanes.

Les vers qui étaient sur le carnet

Qu'elle a perdu étaient préférables

Peut-être à ceux que je mets au net,

Mais on n'est pas toujours en train, que diable!

J'ai beau barbouiller du papier, C'est comme si je chantais matines ; Bien sur à faire des bottines Arriverait plus vite un cordonnier.

Les poètes sont une triste engeance Difficile à faire marcher au pas On y perd son temps et sa peine,..

Il me semble que ça ne rime pas.

Excusez-moi, mademoiselle, Cela n'empêche pas, je vous le dis, Que vous ne soyez parfaitement belle A Guernesey comme à Paris.

20 septembre.

M"® de Saint-Viclor ne sr iiK'pi'it pas sur celle poésie révolulioiiniiire. Elle se proinil de lirer vengeance de cette « fumisterie ».

Après le dîner, dans le salun ronge où élaient réunis avec les commensaux, la famille Coj-bin et l'amiral Maxsé, ami de M. Lockroy, la jeune iille se montra d'une telle nervosité agressive que \'ictor Tlugo, NP" Drouet et Paul de Saint-Victor durent intervenir.

— Ali ! (;a, cria le poète en riant, dites que vous avez une passion pour M. Lcsclide, et n'en par-

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Ions plus I \'oulez-vous bien le laisser tranquille !

— Moi ! je le déteste.

— C'est que vous l'aimez.

— La haine n'est pas le contraire de l'amour, c'en est l'envers, a dit Balzac, donc vous m'aimez cl la folie. Quel dommage que je ne sois pas à marier !

— Vous êtes trop vieux ! et puis vous m'avez dit nvoir fait des vœux dans l'ordre de Malte.

— Claire î... rugit Saint-Victor à bout de patience.

Ainsi rappelée à l'ordre, cette pensionnaire, qui s'essayait naturellement dans les « grandes coquettes », tourna sa mauvaise humeur contre le pauvre Sénat.

Elle déclara tout à coup à AP^ Chenay, la protectrice naturelle du bon vieux chien, que Sénat sentait mauvais, que c'était une sale bête, qu'elle en avait horreur et qu'elle ne comprenait pas qu'on Tadmît dans la maison.

M""^ Chenay faillit étrangler d'indignation. Richard Lesclide défendit le pauvre animal au nom de son ancien maître, de son nom historique et de son grand âge. On le calomniait sûrement.

— Aoh ! nô, disait doucement M"^ Corbin, qui avait toutes les indulgences, le pôvre bête il sentait rien.

— C'est que vous avez le nez bouché ! criait M"^ de Saint-Victor exaspérée.

Malgré ces protestations. Sénat resta cousu aux jupes de son ange gardien.

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