VICTOR IIL'GU INTIME
Nous n'avons pas fini avec les fantaisies de celle étrange fille — qui faisait à Tentourage du Maître d'extravagantes confidences sur ses (Mats d'àme. 0 les ingénues!...
On se couchait de bonne heure, à Ilauteville- Ilouse. Or, le 24 septembre, M. Lockroy, qui était assez noctambule, vint réveiller M. Lesclide pour causer. Il lui apportait en grand secret un carnet — encore! — le carnet de AI"^ Glaire, qui priait l'ami Richard d'y graver ses adieux, car son impitoyable père devait l'emmener le lendemain matin.
Gomme il faut toujours être aimable avec les gamines, môme quand elles veulent pousser trop vite, M. Lesclide rendit l'album, où il avait griffonné deux adieux. Il connaissait les exigences de M'"" de Saint-Victor. Voici les deux quatrains :
Adieu, blonde, adieu, belle !
Je penserai souvent A vous, mademoiselle, Quand il fera du vent.
Allusion délicate à une in(hscr('t.ion de la bourrasque, la jeune lillc ifayant pas suffisamment veillé aux écarts de ses jupes lors d'une visite à la Maison visionnée, celle dont il est question dans Les Travailleurs de la Mer.
DKKXIKME ADIKU
(,>inUaiit la ville (iu'éclaire lluiro Y)ouv Luièce, Claire De Vano à l'autre a passé...
liesquicf^cat in pace.
Mais il ne devait pas en être quitte à si bon compte. M"^ de Saint-Victor, tout en larmes, vint le trouver un peu avant le départ, et, devant M""^ Lockroy qui, n'était son esprit, aurait pu être choquée de ces façons d'agir dont elle s'étonna pourtant, la jeune écervelée remit à M. Lesclide un petit papier mystérieux, en l'assurant qu'elle n'avait confiance qu'en lui.
Le petit papier contenait un ordre, qui fut courtoisement et ponctuellement exécuté par la suite. Il y fut même ajouté quelques vers, dont la coquette fille, qui ne se serait pas laissé embrasser le bout des doigts, comprit certainement le sens.
Nous en avons fini avec les fantaisies de cette tumultueuse jeune personne qui remplit pendant quelques jours la demeure du poète de ses boutades et de ses aimables tyrannies.
Paul de Saint- Victor, — c'était le point essentiel — emporta de son séjour une excellente impression.
Le matin même du départ de M. de Saint-Victor, le bateau de Southampton amenait à Guernesey ^L Paul iMeurice et ses charmantes filles.
Ce vieil ami de la famille eut la joie de constater une très sensible amélioration dans l'état du poète.
A peine M. Meurice était-il arrivé que M. Lesclide découvrait dans son propre appartement un album intime oublié par le Maître : il renfermait
lui VICTOR lllfrO INTl.Mi:
des Icllit's de M'"' DruiK't cl des vers faits depuis l"arii\éc i\i' l;i petite culunic.
Eii bien î ees vers valaient luus leurs devanciers. ]\LM. Aleurice et Lesclide ne savaient que penser de leur trouvaille, car leur illustre ami ne s'était pas remis ouvertement au travail.
Mariette, appelée en consultation, déclara que les pages dataient du mois d'août.
Cette heureuse surprise causa une grande joie dans la maison.
Que savaient donc les médecins qui, avec un ensemble alarmant, avaient considéré l'état du malade comme désespéré ? Ou plutôt quelles énergies recelait cette merveilleuse organisation?... Le poète avait retrouvé son cxeelhMit iipjtélit et ses beaux sommeils. Il parlait même de rentrer à Paris pour les élections sénatoriales.
La gaieté renaissait avec l'espoir à Hauteville- House.
Un après-midi, pendant la promenade, Victor Hugo demanda à son secrétaire pourquoi il ne faisait pas de vers aux demoiselles Meurice, quand il en avait u fabriqué de toutes les couleurs pour Jeanne et môme pour M"^ de Saint-Victor. »
— C'est par timidité, répondit celui-ci.
— Vous manquez à tous vos devoirs, dit le poète.
— Je suis à vos ordres, cher Maître.
Le soir même, M. Lesclide remettait à M"^ Paul^ une page griffonnée en voilure avec un crayon prêté par son père.
LA VIE A riUERNESEV 105
Voici ce qu'elle contenait :
Quelle tige fleurie, Paule, Marthe, Marie !
Et quel bouquet vermeil !
On irait jusqu'au pôle, Î^Iarthe, Marie et Paule !
Sans en voir un pareil.
Ah 1 que nulle ne parte !
Paule, Marie et Marthe Soyez notre soleil.
Sur ce, Victor Hugo déclara quïl fallait faire aussi des vers aux deux autres jeunes sœurs — naturellement ! Voici la pièce qui échut à M"« Marie :