‹ Victor Hugo intime [par] Mme. Richard LesclideChapitre 19 sur 41 · A M^^*' MARIE MEURICE · texte numérisé non relu

A M^^*' MARIE MEURICE

Toutes les neiges du pôle Ont dû tomber sur l'épaule De mademoiselle Paule Dont l'œil est plein de clarté ;

Jamais la flèche du Parthe Qui, si rarement s'écarte Du but, du regard de Marthe N'eut l'altière sûreté ;

Le jardin ni la prairie N'ont pas de fleur qui sourie Plus doucement que Marie Dans son exquise beauté.

— Toutes nos félicitations, dit le poète. C'est tout à fait charmant. Mais Marthe n'aura-t-elle rien ?

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— Pardonnez-moi, mon clicr Maître, mais bien qu'il ne s'agisse pas ici de la Légende des siècles, on n'a pas bâti Le rjroupc des Idylles en un jour.

Le lendemain malin, de nouveaux hôtes IMM. Lefèvre et ses fils arrivèrent à Hauteville- House et Ton souhaita à Jeanne une fête accompagnée de feux d'artifice.

M. Lockroy apporta tous ses soins à la confection d'un grand transparent, orné d'oiseaux et de fleurs chimériques, sur lequel on lisait : « A Jeanne ! »

M. Lesclidé se fit artificier, aidé dans sa besogne par MM. Meurice et Lefèvre. La fête devait être superbe ; elle le fut.

L'après-midi, au retour de la promenade au Gouffre, Richard Lesclidé griffonna les vers à M"^ Marthe, qui tourmentait un peu pour les avoir.

Les voici :

A m"^ MARTHE MEURICE

Au mont Ida, — je suppose Qu'on connaît ce fait divers, Offenbach l'a dit en prose, Homère fa mis en vers —

Un jour d'été, trois déesses Se disputaient pour savoir Laquelle de leurs altesses Était la plus belle à voir...

Il s'agissait d'une pomme Que devait donner en prix A la plus belle un jeune homme Qui décida pour Cypris.

Un débat survint entr'elles Assez long à raconter, D'où sortirent des querelles Où je ne puis m'arrêter.

Trois mille ans plus tard, — les ailes Du Temps ont un vol pressé — Entrèrent trois demoiselles Dans le port de Guernesey.

On les vit àHauteville, Noble maison où l'on sert D'une façon très civile, Des pommes pour le dessert.

Chacune conquit la pomme Due à sa chaste beauté, Mais vous allez savoir comme Aucune n'en a goûté :

Un bijou — petite Jeanne — Se glissa dans le verger.

Et, méfait que je condamne, S'avisa de tout manger.

On ne chercha point querelle A cette fillette, mais, On comprit que désormais Les pommes seraient pour elle.

Ces jolis vers obtinrent un succès mérité.

— Il faut faire aussi « une machine » à papapa ! s'écria Jeanne, transportée.

— Très bien !

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Kl M. l.c^clido, mis h coiiliiljulioii i>;ii' Ja joito. espiègle, écrivit au verso (ruiic image celte boutade sur riiabilude qu'avait le grand-pôre d'appeler l'enfant « mon petit amour. »

A PAPAPA

Appeler <( Amour » un marmot Pourrait paraître une chimère — Mais on comprend vite ce mot Lorsque l'on regarde sa mère.

Ce galant impromptu divertit fort M. Lockroy. Victor Hugo trouva ce quatrain très talon rouge, et ne fut pas le dernier à complimenter Fauteur.

Un tantôt que la pluie rendait impossible la sortie (piolidicnne, le poète, toui'menlé par Paul Meuricc, se décida à lire quelipu'S pages, écrites autrefois et encore inédites, de Toute Ja Lyre. On sait, depuis la publication de ce merveilleux ouvrage, que jamais Victor Hugo ne fd rien de plus beau.

Le lecteur s'arrêta à un certain passage pour pleurer, — signe étrange qui impressionna fortement l'auditoire, puis il s'excusa d'avoir lu devant les jeunes fdles une pièce : Dans Ja Forêt, qui est plus que galante. Mais les choses sont si merveilleusement dites qu'on peut les accepter — à la rigueur.

A table, nn revint sur ces vers, et le Maître, assombri tout à coup, demanda à ses convives oe qu'ils pensaient « de sa décrépitude. »

— Nous désespérons d'y atteindre, répondit

M. Lesclide et vous êtes absolument décourageant.

Un soir que la belle Madame Lockroy enchaînait tout le monde autour de son piano, le poète, mécontent, dit en vers de comédie :

Pour l'oncle et le tuteur, bonshommes tacitui-nes, Les sérénades sont des tapages nocturnes.

Mais Victor Hugo n'était ni oncle, ni tuteur et l'on avait bien vite raison de lui sur ce point, surtout s'il discutait avec une femme.

Il admettait la musique naturelle, le murmure des sources, les harmonies de la campagne, le souffle du vent dans les forêts, les grandes voix de la mer et d,e l'ouragan, mais pour peu que son adversaire eut la voix douce et la main bl;mclie. il se laissait convaincre.

Il faut convenir que le poète avait tous les droits possibles à considérer la musique comme un art inférieur. Telles de ses odes chantent avec plus d'harmonie qu'on n'en pourrait chercher dans certains opéras ; le début de la chanson d'Eviradnus, par exemple :

Si tu veux, faisons un rè/e, Montons sur deux palefrois ; Tu m'emmènes, je t'enlève.

L'oiseau chante dans les bois.

On a mis cent fois ce morceau en musique, car Victor Hugo accordait libéralement des autorisa-

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tiuns à ce ^ujct. Mais il nV'St pas de musique qui n'amoindrisse des vers pareils.

Terminons ce chapitre en donnant une autre composition du poète. Elle doit être inédite ; dans tous les cas, on ne saurait la trouver dans aucun recueil de ses poésies. C'est la chanson du nain Roullon, habitant un lac des montagnes des Vosges:

Mon petit lac engendre, en l'ombre qui l'habite, La riante Amphitrite et le noir Neptunus ; Mon humble étang nourrit, sur des monts inconnus, L'empereur Neptunus et la reine Ampliitrite.

Je suis le nain, grand'pèredes géants ;

Ma goutte d'eau produit deux Océans.

Je verse de 'mes rocs, que n'eflleurc aucune aile. Un fleuve bleu pour elle, un lleuve vert pour lui : J'épanche de ma gi'otte, où jamais feu n'a lui. Le fleuve vert pour lui, le fleuve bleu pour elle.

Je suis le nain, grand'père des géants ;

Ma goutte d'eau produit deux Océans.

Une fine émeraude est dans mon sable jaune ; Un pur saphir se cache en mon humide écrin ; Mon émeraude fond et devient le beau Rhin ; Mon saphir se dissout, ruisselle et fait le Rhône.

Je suis le nain, grand'père des géants ;

Ma goutte d'eau produit deux Océans.

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