LA RECHUTE DU 13 OCTOBRE
donna aux enfants la séance de lanterne magique annoncée.
Les drôleries puériles que Ton débita pour la circonstance et dont Jeanne et Georges rirent aux larmes, remontèrent un peu le moral du malade. Il ne pouvait croire, en effet, qu'on ferait toutes ces folies s'il était sérieusement atteint.
Pendant un intermède, M""^ Lockroy, qui tenait le piano, passa derrière le rideau, car on avait installé une lanterne magique en transparence, et rejoignit les opérateurs.
— Le père semble s'amuser, dit-elle, mais il faut que cela dure une heure encore.
Une heure!... et la série des verres était épuisée!... Bien que leur exhibition eût été accompagnée des histoires les plus extravagantes du monde, elle n'avait guère duré plus d'une heure. Que faire?...
— Encore !... criaient les enfants transportés. Pourtant on ne pouvait pas recommencer.
II vint alors à l'idée des organisateurs de la soirée de faire eux-mêmes des ombres chinoises. Ils passaient devant le cercle lumineux en imitant les jockeys, la garnison anglaise, les diables volants, les nourrices, en un mot tout ce que leur imagination pouvait leur suggérer de drôleries.
Les enfants s'amusaient follement.
L'aïeul Eivait des réveils devant ces transports juvéniles.
Enfm. le canon du fort Georges tonna, comme chaque soir, à neuf heures et demie. Georges et
|-î() VICTOR HUGO INTIMH
Jeanne snuliailèrenl \v bonsoir aux hôtes de la maison et se relirèrenl, bicntùl suivis du grandpère et de AP^ Drouet.
Alors, J\1M. Lockroy et Riehard Lesclide, restés seuls, se regardèrent, consternés.
Leurs efforts avaient obtenu un succès relatif auprès du malade, mais qu'inventerait-on pour le lendemain?... et les jours suivants?... les sorties étant défendues et les amis éloignés!
Que pourrait-on bien imaginer qui put intéresser le poète?
Tel est le i)roblème que se posaient, un soir d'octobre, à IJauteville-House, deux hommes (Fun grand cœur et d'un profond esprit.
Par quels moyens, puérils ou autres, arriveraiton à distraire, puisque cela faisait partie du traitement du docteur Gorbin,' Fillustre vieillard dont l'œuvre impérissable avait conquis le Monde ? ■ Telle élait la iiueslion...
Les hôtes d'Hauleville-House avaient épuisé toute la série de divertissements que la fécondité de leur imagination avait su leur inspirer.
Depuis quelques jours on s'était rabattu sur les dominos et le loto, pour apprendre « les chiffres » à Jeanne.
Quant aux dominos, les enfants se livraient sur eux à des essais d'architecture qui finissaient invariablement par des tapes et des envolées de projectiles à travers le salon. On dut y renoncer.
Le poète s'était d'abord passionné pour ces jeux enfantins, mais il s'en lassait visiblement ; ils l'agaçaient quand il n'y gagnait pas. Son état de santé restait critique, bien que les crachements de sang eussent à peu près cessé.
L'automne enveloppait l'île d'une vague mélancolie. On était à la veille de s'ennuyer. Le printemps éternel qui règne sur cette terre privilégiée prenait des tons gris et les plus belles journées n'étaient pas exemptes d'averses.
On cherchait quelque innovation qui pût vaincre
la noslalgic de Victor Hugo. L'idée vint de jouer kl comédie, mais pas la comédie banale, apprise mot à mol, la comédie à la mode italienne, la Comedia del arte ou comédie improvisée, qui consiste à jouer les pièces sur le vu (rmi simple scénario affiché dans les coulisses.
Ce tour de force n'en est pas un au fond, ijuelle est la société de gens bien élevés oii l'on ne réussisse à jouer des charades? Il suffit que Tiiululgence des spectateurs soit acquise aux exécutants.
Ce n'est pas l'indulgence qui pouvait manquer aux interprèles ni à l'imprésario, esprit ingénieux qui ne s'embarrassait de rien.
Seulement, pour jouer un drame, il faut un théâtre, des décors, des costumes, des accessoires, et — naturellement — un drame.
Or, on n'avait rien de tout cela. Pourtant ces détails n'étaient pas faits pour arrêter longtemps des esprits aventureux.
La pièce fut fabri(iuée en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, ce qui signifie que le sujet du drame, découpé par actes et par scènes et vaguement indiqué, fut conununiqué à chaque tableau aux artistes chargés d'interpréter un rôle dans l'ouvrage qui eut pour titre : CannUe ou le S(nil('}raiti.
M. Lockroy se chargea des décors, consisUuit en écriteaux et de l'affichage. M""^ Lockroy s'occupa des costumes et fut un orchestre excellent. Richard Lesclide fit la pièce et Adolphe Pelleport l'iit pour attribution la mise en scène.
Les deux rôles principaux étaient tenus par les petits-enfants du maître du logis. En réalité, le drame avait pour but de mettre en relief leur intelligence précoce et leurs grâces naïves.
Voici le libellé d'une somptueuse affiche due à M. Lockroy, un dessinateur doublé d'un coloriste de premier ordre :