E. LOCKROY
Et celle-ci, encore, de M. Alphonse I^ecanu, un des bi'illanls liisloriograplies de Hauleville-llouse :
(( Bois-lc-Iiol, 17 aoùl 1878.
(( Mon cher monsieur Eesclide.
« Je n"ai reçu voire lelhv ([udiier, en allant à Paris, et j'ai de suite fait voire commission.
« Ij'édition de Victor lliujo cJicz lui est presque épuisée. [j\s quelques exemplaires qui restent sont la propriété du graveur Lalanne. C'est donc à lui <|"'' .!•' "!'' suis adressé. A7)us n'imaginez i)as la .jnic que je lui ai faite en lui procurant l'occa-
sioii d'envoyer les deux exemplaires en hommage à Mctor Hugo. L'envoi sera remis rue de Douai 22, selon votre désir.
a Vous m'avez rendu bien heureux en m'envoyant un peu de Tair de Guernesey. Que de souvenirs! Le génie de la France exilé, les chers êtres qui se pressaient autour du Père, les dévouements et les affections qui ne le quittaient pas... Jamais ne s'était vu un rayonnement plus puissant de la grandeur historique et intime tout à la fois. Aussi n'est-ce pas seulement le poète que j'aime, en Victor Hugo, le grand esprit ({ui a pétri toutes nos pensées et qui restera comme le père des esprits à venir ; c'est encoj'e l'homme, l'homme qui met dans l'intimité toute la bonté, toute la grâce et toute la tendresse répandues dans ses œuvres.
« Vous pouvez mesurer par là toute la joie que vous me faites quand vous avez occasion de m'écrire. J'espère bien que vous en trouverez d'autres prochaines, n'est-ce pas?...
Dites à nos amis que je les embrasse tous, comme au temps de l'exil.
« Tout à vous.
a Alpli. Lecanu. »
A Léon Cladel maintenant. D'une lettre intime adressée à Richard Lesclide le 24 août, nous extrayons le passage suivant, sur les bruits que l'absence prolongée du poète faisait courir à Paris.
« ...Pour([uoi ne me dites-vous pas un mot du Maître. Il court ici des bruits ridi<"ules sur sa
l'ji VICTOR HUGO INTIME
saiilt' : ])liisi('iirs fois même, j'ai dû iVrjiicr l;i boiiciK* à des drôles cjui colportaient d'étianges nmieiirs.
<( Ayez robliii'c.inee de ine rappeler à son Ixni souvenir et de lui demander de ma i)art en (juoi j"ai démérité de lui. Comment, il a bien voulu dédier son œuvre i>oéti(iue à « son ami Léon Cladel » et voici qu'il adresse son discours d'ouverture à Monsieur Léon Cladel. Je ne tiens pas à cette qualification de « monsieur ». et surtout de la part de celui que j'admire et que j'aime entre tous et par-dessus tous. Il y a là. ce me sem])le, une erreur à rectifier et je prierai notre Homère de me traiter plus familièrement dès son retour à Paris. Présentez à M"^ Drouet, je vous prie, mes respectueux hommages et ceux de ma femme.
(( En octobre paraîtra en librairie Ompdraillcs le lombcau des Lutteurs. Superbe édition ornée de 12 eaux-fortes hors texte ; i2 francs le volume in-8°. Je vous destine un exemplaire magnifique de cet ouvrage commencé en 68 et fini en 78...
« Ouf! rêvasser dix ans sur le même griffonnage ! et dire que je mourrai incorrigible !...
a Léon Cr.ADEL. ))
Au tour de l'éditeur Lemerre :
(( Paris, 6 septembre iS7S.
« Monsieur T^eS(qide, (( Mille fois merci des bonnes nouvelles que vous me donnez de notre cher et illustre poète.
QL'ELgUES LETTRES 145
Nous étions tenus au courant par les vrais amis de rillustre fatigué, et nous savions tous, sauf les rédacteurs de Villemessant, que cela n'avait heureusement rien de grave...
(( Présentez, je vous prie, tous mes respects à Victor Hugo et à M""^ Drouet et croyez, cher monsieur Lesclide, à mes sentiments les plus dévoués et les plus .^ympatliiques.
« A. Le M ERRE. ))
Et cette autre lettre, toute vibrante d'enthousiasme et de vénération, signée Gustave Rivet :
(( Paris le 20 septembre.
« Mon cher ami,
(( Je voulais depuis longtemps causer un peu avec vous, mais je craignais que vous n'ayez quitté Guernesey. Le petit mot charmant que j'ai reçu hier de notre Maître illustre, et l'adresse où j'ai reconnu votre écriture me montrent que vous avez encore la joie d'être dans l'île épique, auprès du poète souverain...
« Heureux, trois fois, mille fois heureux mortel d'être auprès du Maître, — dans cette intimité charmante et redoutable ! — Faut-il vous dire combien nous envions votre bonheur. — Je ne vous ai pas envoyé mon livre, mon cher ami, et je vous en demande pardon : ma femme l'avait porté, dès son apparition chez vous, où vous le trouverez.
Nous ignorions à ce inoinnil (jiie vous étiez parti avec le Mjnlie, car n'ayant plus ce lieu de rendezvous adonible : le salon de Tavenue de Glicliy, nt)us SI nnnes sans Uduvcllcs de vous et de nos aniib...
(( Et vous, et le Maîlre ? quand pensez-vous reniedre le pii.Hi en France?... \'ous savez que nous n'avons pas cru un mot des petits canards stupides lancés par Figaro^ Gaulois et O^ sur l'indisposition de Victor Hugo. Qu'il se repose dans le giand air de l'océan et dans la solitude pour conserver sa perpétuelle jeunesse. Il nous reviendra de Guernesey avec un nouveau volume achevé, yen suis sûr. — Et vous voyez Téclosion, ou plutôt l'accroissement successif de c^-tte œuvre superbe, homme chéri des dieux!
« Si nous n'avions pas crainte d'être indiscrets, nous nous serions envolés, ma femme et moi, pour Guernesey. Nous serions descendus dans quelipie hôtel de l'île sacrée, — et nous serions allés un jour frapper à la porte comme des visiteurs inconnus! — puis le lendemain nous aurions repris le bateau pour revenir à Paris, heureux d'avoir entrevu le lion dans son antre, l'aigle sur son roclier, le Dieu sur son ()lyiii}H'.
'( AP^ Lockroy est-elle toujours là-bas, avec ses enfants. Et M™^ Ménard? Je suis allé, il y a (jucique tenq^s, demander son adresse rue Taitboul. imiir lui cinoyci' iiinn \olume, on m'a répr)ndu (jircllc était en An.uictcrre. Et c'est tout.
(( Nous sommes tout à fait ignorants de ce (jui
se fait et se dit à Guernesey, et c'est un grand vide pour notre cœur et notre esprit.
« Voulez-vous vous cliarger de nos hommages bien respectueux pour les illustres, chers et charmants hôtes de Guernesey. Si vous parlez de nous au Maître, ne dites pas trop de mal et offrez nos respectueux souvenirs à M""^ Drouet, à Al""^ Lockroy, à IVP^ Ghenay, — ainsi qu'à M. Georges et à M"^ Jeanne.
« Si vous avez quelques minutes de loisir, écrivez-moi, pour me parler du Maître, de Guernesey et de vous.
« Votre tout amicalement dévoué,
« Gustave Rivet. »
Et, pour clore la série, cette dernière épître d'un neveu de Victor Hugo, M. Paul Foucher, dont le verbiage enthousiaste égayait la famille. Nous publions sa lettre humoristique :
(( Paris^ 8 octobre.
(( Mon cher Lesclide,
(( Je lis votre lettre et j'y réponds tout de suite. Et d'abord, merci pour les jolies fleurettes bleues de Guernesey. Avec une délicatesse charmante, vous avez compris que si je ne demandais rien, cela ne voulait point dire que je ne désirasse rien. Ah! mon cher ami, si j'avais l'espoir de voir se réaliser mes vœux, je demanderais en premier
souliait tic (lisi>ai'aUie c( de ddimcr à iiioii oiick' la saiih- ijuc j'ai cl les jours (|iii iiic j-cslciU à vivre ; iiuii, je ne me découragerai jamais, sachez-lejamais, jamais! Je crois en moi-même, Dieu merci! mes sensations, mes sentiments sont d'une vivacité extrême et plus j'avance en âge, plus j'ai de facilités à les exprimer. Tvles vers valent ce (lu'ils valent, mais ils sont toujours sincères, applaudis par ceux pour lesquels je les écris, et pour ainsi dire improvisés. Je n'écris jamais que sous rimpression d'un sentiment vrai et cela me rend le travail extrêmement agréable et rapide. Oui, j'ai foi en moi! oui, je crois que j'arriverai sans mensonges, sans intrigues, sans trahisons, sans capilul.dions de conscience, sans hypocrisies, sans prendre ni la place ni le bonheur d'un ami, sans attrister personne, au grand jour, le front levé, en pleine lumière, par moi-même!...
(( Ceci dit, et je choisis mon milieu pour le dire, car je trouverais ailleurs des gens qui ne me comprendraient point. — je vous expliquerai en deux mots pourquoi j'écris à M™^ Chenay. C'est tout simplement parce que M"^ Ghenay est la sœur de m(»n père, et que dès lors, mon devoir de parent accompli est de la compromettre, comme vous me le dites avec un sourii'(\ Si réellement vous avez souri, c'est à toj't. Vous ne vous figurez point combien je suis compromettant, et je ne me le figure probablement pas moi-nicme. Je fais incessamment d'innombrables victimes — et cela sans m'en douter, sans penser à mal, comme dit le
personnage des Précieuses. J'ai beau m'en aller au diable, faire mes vingt-huit jours, revenir, travailler tous les soirs chez moi jusqu'à minuit, mettre ensuite mon bonnet, me coucher sagement et m'observer jusque dans mes rêves, compromettant je suis, compromettant je resterai. En vérité, si j'étais fat, j'aurais là une jolie occasion de me vanter, ce dont le ciel me préserve, car j'ai pour les dons Juans une haine et un mépris farouches, et je respecte assez les femmes que j'ai l'honneur de connaître pour n'être jamais obligé de mettre sur mes lèvres, quand je parle d'elles, un camée à figure dUarpocrate. Pour ma bonne tante, elle m'a demandé si souvent de la compromettre le plus souvent pos'^ible que je n'éprouve plus aucun scrupule à cet égard. Permettez-moi donc, mon cher ami, de continuer à lui écrire toutes les choses tendres qu'elle mérite. Il me semble que Victor Hugo et vous devez la faire enrager quelquefois là-bas...
« Je vois que vous êtes en bonne, belle et gracieuse compagnie. Ernest Lefèvre est un admirable esprit, qui ferait un ministre d'une science et d'une sagacité peu communes. Son fils, Pierre, m'a toujours étonné. Il aura, je crois, le plus grand avenir, car il est difficile de trouver un jeune homme plus sérieux sous des dehors plus aimables. Je rengage seulement à se surveiller, — les dons très rares dont il est doué le destinant à être encore plus compromettant, infiniment plus compromettant que moi, qui cepen-
ciaiil le SUIS à la l'nlic \'()us mv dites (iiic vous ue connaissez « l'ien de doux et de suave comnio (( Al"^^ Paule, Marthe et Marie, trois anges du plus « bel azur » et je me bornerais à reproduire cet éloge si je n'avais pour ces trois charmantes sœurs une sympathie toute spéciale. Ma gaucherie est incurable. Je ne serai jamais un brillant cavalier comme Pierre Lefèvre. J'ai toujours eu pour les exercices physiques, par exemple, la danse, une horreur profonde (]ue rien ne peut atténuer. L'idée de voir sautiller la brochette de croix d'un monsieur grave m'inspire intérieurement une hilarité qui fait que je ne puis plus rien prendre au sérieux et que je donnerais ma vie pour éclater de rire. Que les jeunes gens dansent, je le comprends, mais que le parfait avoué fasse du quadrille un sacerdoce et du. cotillon un apostolat, voilà qui me paraît dépasser les limites habituelles du drô];ili(iue. Puis, représentez-vous cette scène, qu'il me faut bien raconter sous peine de compromettre trois innocentes et gracieuses jeunes lilles : je suis assis sur un canapé, regardant le Ilot des danseurs. Le parfait avoué, le pontife du cotillon, le grand'pretrc à la broclielt(\ riiomme estimable précité, s'avance vers moi... Avec une courtoisie d'automate féroce, il saisit ma main gantée de sa main beurre frais, ^'ictilne obéissante, je me lève. Que l'aisait-du ? Je n'iMi sais jieii. 'l'niit lonniait sous des rubans niultirolores. Les (juatre ou cinq premi(!rs tours, je ui'cii acquittai tant bien que mal. (Comment m'eni-
broiiillai-je? Qu'arriva-t-il? Ne me le demandez pas. Toujours est-il que j'entendis une voix entrecoupée, lamentable, lourdement tonnante, pleine à la fois de douleur et d'indignation concentrée et qui me criait : « Que faites-vous, monsieur ! Monsieur!... De grâce, monsieur, faites donc attention ! Au nom du Ciel, monsieur, prenez garde !... Vous embrouillez la figure. Ah! grand Dieu! il embrouille la figure!... » c'était la voix de l'homme à la brochette. Pour le coup, je perdis la tête. De ce qu'on peut faire un article de journal, un volume de vers, ou un drame, il ne s'en suit pas nécessairement qu'on ait les ailes de ]\r'® Fiocre. Sans J\r^® Marthe, qui avait la bienveillance de diriger mes pas errants et qui ne put réprimer un sourire à cet : Au nom du Ciel ! suivi de cet : Ah ! grand Dieu ! je crois que je serais rentré sous terre. C'était vrai. Je troublais tout. J'étais un monstre abominable. On m'adjurait, au nom du Ciel, d'avoir à rectifier au plus tôt cette vague fantaisie chorégraphiques, ce pas de Vhomme éperdu, que j'esquissais avec un découragement croissant. Ali! cela est inouJDliable! Vivrais-je cent ans que j'entendrais toute ma vie cet : Au nom du Ciel! scandalisé, suivi de cet : Ah! grand Dieu! où se traduisaient tou.teâ les angoisses d'un horrible désespoir. Je me sentais perdu. J'étais un homme fini, car il vaut mieux, au point de vue de l'étiquette, être un scélérat correct, comme Morny, que d'avoir troublé un cotillon. Voilà mon histoire. Voilà mon crime. J'espère cependant que
152 VICTOR HUdO INTIME
Dieu me parduiiiUM'a, tant sa misùricorde est grande. Mais je n'en jurerais pas car, lorsqu'il s'agit de valser, je me défierais môme de la justice de Dieu, si je ne croyais encore à la justice des aimables demoiselles Meurice qui, dans ces circonstances douloureuses, ont été pour moi d'une bonne grâce idéale, — et au bon sens de tous ceux qui comprennent (pie la vie, avec ses affections, ses devoirs, son avenir de préoccupations et de luttes, n'a rien de commun avec un tour de valse et ne saurait dépendre de la réussite d'un cotillon.
(( Aies dévotions à mon oncle bien-aimé. Mille choses aimables à M'"^ Lockroy, à M""^ Dorian, aux enfants adorés et célèbres, à ma lanfe. qui va certainement m'écrire, à M'"^ Drouet, dont je désirerais une lettre, à M. Ernest Lefèvre et à son aimable fils, — à la famille Meurice.
(( ^^otre ami bien sincère,
(( Paul FouciiER. »
M. Paul Fduclier avait raison : Viclor Hugo et ses Ilotes ne se gênaient pas pour taquiner la bonne AV^^ Ghenay, qui ne manquait jamais l'occasion de faire une gaj[e, pour parler l'argot mondain. Une preuve entre toutes : vers la lin de septeiiibie, le Cirque Tourniaire, (lui était resté sous la protection de Napoléon III, vint donner à Guernesey une série de représentations. M™^ Ghenay, par ses manières doucereuses, finit par décider le poète, très sollicité, à patronner une représenta-
tion de œ cirque, dont elle connaissait les directeurs, qui se rendaient fréquemment dans l'île. Victor Hugo se refusait naturellement à accoler son nom resplendissant à celui de Tliomme du 2 Décembre. Encore moins voulait-il chausser ses souliers. Mais il ne savait rien refuser aux enfants et AP^ Chenay connaissait ce point vulnérable de son beau-frère. Il y avait précisément dans la troupe Tourniaire une gamine de six ans d'une intelligence remarquable. Elle introduisit donc la petite fdle à Hauteville-House, à linsu de tout le monde, et la conduisit au poète à qui l'enfant arracha une promesse imprudente. Il lui donna cent francs et promit d'assister à la représentation. Ce J3as de clerc fut vite ébruité. Tout le monde fut consterné de la maladresse de la tante Chenay, qui ne semblait pas comprendre la portée de l'impair qu'elle avait commis. On résolut d'assister pourtant à ta soirée pour ne pas contrarier le poète qui avait ses petits-enfants dans son jeu. Mais Victor Hugo mécontenta ses bonnes, qu'il voulut envoyer aux places à douze sous. Elles se drapèrent dans leur dignité et préférèrent rester à la maison. Seulement, elles méditaient une revanche. L'occasion ne tarda pas à se présenter.
Quelques jours plus tard, quand arriva Paul de Saint-Victor, on décida d'aller finir la soirée au cirque Tourniaire, qui allait quitter le pays. Victor Hugo donna l'ordre à Mariette d'envoyer retenir des places pour tout le monde.
La domestique chargée de la commission fit
loi VICTOR HUGO INTIML
hicii 1rs L'iioscs. Kllc l<tu;i une L:ran<l(' loi^c pour elle et ses compagnes (coût 30 francs) et rapporta à son niaîlre de simples stalles pour lui et ses invilés.
\'ictor Hugo trouva la plaisanterie médiocre, pourtant il ne s'en fûcha pas. En beau joueur, il finit même par s'égayer de l'aventure.