CHAPITRE XII
La convalescence de Victor Hugo fut longue.
Cependant, le poète se remit relativement vite des deux assauts successifs qui l'avaient un moment terrassé. Le docteur Corbin considérait comme un miracle ce retour à la santé, mais il ajoutait qu'il ne fallait pas y avoir une trop grande confiance. L'excellent homme, très sincèrement attaché à son illustre client, était quelque peu alarmiste et ne semblait pas se douter que son malade était bâti à' chaux et à sable. Il en avait appelé, sans doute, mais combien de temps le phénomène accompli par la nature pourrait-il durer?...
M™^ Lockroy partageait un peu les idées du bon docteur et appréhendait les conséquences d'un trop prompt retour à Paris. Avec une diplomatie toute féminine, elle émit l'opinion d'un séjour en Italie, dont la santé de Georges se trouverait à merveille, l'enfant ayant été frappé d'un commencement de congestion pulmonaire. Quant au poète, il restait entendu qu'il se portait à merveille et qu'il
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n'aviiil inèiiic junidis clé malade. Ainsi rùp(jiidai(-il aux gens (Hii slnrormaient do son (M;il.
I^ourlaiit, un hivernage à Florence un à Naples, sous ce beau ciel italien plein de parfums et de soleil — et le soleil, c'était la moitié de la vie du poète — ne pourrait qu'elre salutaire au ?:randp5re comme au petil-fils.
M""^ Lockroy eut beau déployer toutes l€S finesses de son esprit et de son cœur — car deux chères affections étaient en jeu pour elle, toutes ses instances échouèrent devant la volonté du Maître.
Les élections du Sénat et de TAcadémie étaient proches. Il voulait être à'son poste. Il n'y avait pas à (liscnler.
Devant une résolution aussi ferme, M""® Lockroy ne son.s'ea plus qu'à presser le départ. Puisqu'il ('l.iit (l(''ci(l('' (ju'on rentrerait à Paris, il fallait en prendre son parti et s'en aller avant que la mer devînt tout à fait mauvaise. Et puis, la jeune fennrie. remariée depuis deux ans à un homme qu'elle aimait d'une profonde affection, avait hûte de rejoindre son mari, dont la santé lui causait de grandes incfuiétudes. Elle craignait que ces continuelles allées et venues, contre vewts et marées, de Paris à Guernesey, ne le fatiguassent énormément.
Le dépiirt fut donc fixé au 0 noveinbi'e.
Le poclc et sa lamille, en rentrant à Paris, allaient prendre possession d'une demeure in-
connue. En effet, AIM. Vacquerie et iMeurice, qui s'étaient inféodés au grand homme et avaient eu riiabileté de lui inspirer une confiance qu'il était loin d'accorder aux siens, avaient donné congé de l'appartement de la rue de Glichy et cherché une nouvelle résidence pour leur ami. Ils avaient rêvé d'isoler Victor Hugo de Paris. Ils avaient exploré, dans ce but, les hauteurs de Meudon, de Sèvres et de Bellevue, en quête d'une grande propriété où le Maître s'installerait avec ses petits-enfants, ^^me Drouet et M. et NP^ Lockroy.
Précisément, un haut fonctionaire des Beaux- Arts, ami du poète, M. Charles Edmond, possédait cl Bellevue une magnihque villa, libre alors, qu'il mettait à la disposition du Maître moyennant un prix annuel de 10 000 francs.
Victor Hugo, à qui la proposition fut soumise, fortement appuyée par MM. Vacquerie et Meurice, se refusa absolument à quitter Paris.
Cette question tranchée, les deux amis se mirent à la recherche d'un quartier paisible qui réunît à la fois les avantages de la ville par la situation et de la campagne par la pureté de l'air.
Leurs démarches les conduisirent dans les parages de Passy. Leur choix se fixa bientôt sur l'avenue d'Eylau, qui devait, quelques années plus tard, échanger son nom célèbre contre un nom plus retentissant encore.
L'essentiel était de soustraire le poète à l'existence effroyable et dévorante qu'il menait, avant sa villégiature forcée, dans ce cœur de Paris où il
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était l'esclave de sa gloire. L'avenue dEylau convenait donc à merveille.
C'était alors un quartier en foiinaliun, qui nï'lail pas encore Paris, mais (jui n'était plus la canq)agne, et (pic baignait le bon aii' du bois de Boulogne.
L'aveime était, à eetlc épixjue déjà lointaine, bordée de terrains vagues, la i)liij)art oeeupés par des cultures maraîchères, au milieu desquels s'épanouissaient des écriteaux portant le plan des lots à vendre et l'indiralion d''s Molaires chargés de ce soin.
De place en place, des liùtels ou des maisons de rapport, tout bliincs dans leur livrée neuve, se dressaient vers le ciel connue des spectres, donnant aux passants une sensation d'instabilité inquiétante.
C'est dans ce (juartier traniiuille, au coin de la rue des Belles-Feuilles et de l'avenue d'Eylau, au n*^ 130, ({ue MM. ^^ac(Iuerie et Meurice établirent la retraite do Victor Hugo. L'endroit était assez ('•loigné pour tenir à distance bon nombre d'impoiiuns. On loua donc à la princesse de Lusignan deux hôtels contigus, dans lesipiels on ouvrit une porte de communication. Le n" 13() lui alTecté au Maître et à sa vieille amie — ce devait être, hélas i leur dernière résidence à tous les deux — et le n" 13-.^à la. famille Lockroy.
<'('llr (Icniiéi'c li.abitation étant exiguë, il fut déciili' ipir ji's enfanis aui'aient leur appartement chez li'ur grand-père.
Ils battirent des mains et sautèrent de joie lorsqu'ils apprirent qu'un jardin anglais, plein de beaux ombrages, aliénait au nouveau domicile.
Jeanne se proposa d"y mettre un tas de choses. Elle devait, en effet, y introduire une jolie chèvre blanche, Djali — naturellement — qui ne fit qu'y passer parce c^u'elle commit toutes sortes de méfaits involontaires, et des canards blancs que leur humeur pacifique fit tolérer par raïeul, ravi d'être mis en coupe réglée par sa petite-fille.
Plus le jour du départ approchait, plus Victor Hugo devenait taciturne. Prévoyait-il les crises qui l'attendaient à Paris, dans sa vie privée comme dans sa vie publique, après ces cinq grands mois de calme relatif — ou bien pressentait-il quïL allait quitter pour toujours le cadre somptueux, si laborieusement façonné par ses mains lumineuses, dans lequel il avait passé dix-neuf ans d'exil, au milieu d'êtres chéris à jamais disparus?...
Que de souvenirs d"intimité, de jeunesse et de gloire n'allait-il pas laisser derrière lui !... Que penserait le « fauteuil des ancêtres » de la désertion de ce fils génial ?...
Lui et les siens partis, quel morne et lourd silence allait de nouveau peser sur Hauteville-House où ne resteraient plus que AP^ Chenay et le bon vieux Sénat!... on sentait tout cela passer dans l'âme du Maître, on le voyait dans ses yeux infiniment tristes.
lr»0 VICTOR lILtiO INTI.Mi:
En t'Iïrl. (1rs ({lie la (laie (In (If'pai'l fui drliniliviMiionl aiTiMéc, le poMc ne clicirlia 1)1lis (iii"à en reculer réehéanee. 11 lui suflbait d'être de retour à Paiis i)()Ui' la double élceliou que roii sai(: rien ne pressait donc encore. Mais Al"^ Lockroy lint bon. L'une des bonnes, Angélique, était déjà partie. Bon gré, malgré, on quitterait Guernesey au jour tixé i)ar le IMaîti'e lui-uièuie.
El, le 9 novembre, la petite caravane prit congé des aimables gardiennes de Hautevillc-House, AI"^^ Clienay et Lizzy.
11 faisait un temps superbe, bien (pie la boule des tempêtes fût hissée depuis vingt-ipiatre heures au sommet de la Tour Mctoria. La mer, assez belle, ii"('iil (|niin i)eu de tangiige dont personne ne souffrit, excepté fiiiforlunée Mariette, mais elle avait été si bousculée dans le coup de feu des adieux !
A midi, la Diana débarquait ses passagers à Jersey et transbordait leurs bagages sur la Ccsaréa, qui devait partir pour Granville à deux heures. Mariette fit remarquer, en pâlissant, que la boule des tempêtes était élevée égahunent à Jersey. On n'en était donc pas quittes!...
Il ('■l.iil deux licuivs et dcuiic (juaud le navire quitta le port, après que les passagers, par faveur spéciale, curent assisté à rappareillage du Jjanc du capitaine. La mer se comporta de façon fort criurtoise. Elle fui liouleuse, mais non mauvaise. Elle l)erçait sans trop de secousses les passagers. Richard Lesclide enseigna aux enfants
la pêche à la mouette, jeu d'un succès certain. Le biscuit jeté à ces oiseaux en amena une vingtaine à l'arrière de la Césaréa, qu'ils accompagnèrent en tournoyant au-dessus du petit bâtiment.
Le programme des divertissements fut corsé par un prodigieux coucher de soleil fait tout exprès pour éblouir les yeux d'un poète. C'était un coucher de soleil d'apothéose. Le ciel a de ces délicatesses.
A Granville, une imposante réception attendait Victor Hugo, tous les journaux, d'après la presse guernesiaise, ayant annoncé son retour en France.
Après les politesses d'usage, la petite troupe descendit à l'hôtel des T rois-Couronnes^ où un dîner succulent fut servi.
A peine les voyageurs étaient-ils au lit que la tempête, annoncée par les signaux, sévissait avec rage. La mer, démontée, faisait un bruit furieux qui troubla le sommeil de tout le monde.
Personne ne dormit, à l'exception du bon Pelleport, dont les ronflements sonores firent chorus avec l'ouragan.
Le lendemain matin, la petite colonie quittait Granville par un express qui touchait à Paris en huit heures.
La tempête continuait à souffler avec intensité. On fit, à Argentan, un mauvais déjeuner ; la mélancolie du Maître s'en augmenta. Elle ne cessa même pas à l'approche des fortifications où les amis du poète lui souhaitèrent la bienvenue dans sa bonne ville de Paris.
iJuraiil tuut le trajet, Viclur Hugo avait été li'ès sunibrc.
Il appréhendai i d'arriver dans une maison inconnue, qu'il n'avait pas choisie, qui n'avait pas reçu son empreinte, et où rien de ce ({u'il aimait ne lui sourirait en entrant. En cela il se trompait car le chat. Gavroche, fit à son Maître un très amical accueil.
Mais toutes les descriptions enthousiastes qu'on avait faites au poète de sa lu turc résidence l'avaient laissé froid et rêveur.
Quels événements l'attendaient dans cette demeure, oi^i il allait entrer comme un voyageur attardé entre dans une hôtellerie?...
Le peuple français et le gouvernement devaient se charger de la réponse les 27 février et 9 mai 1881.
Le 9 mai, M. Hérold, sénateur et préfet de la Seine, portait au poète la lette suivante :
(( Cher Maître, Je vous l'enu^ts sous ce pli : 1° la copie du décret qui donne à la partie principale de l'avenue d'Eylau le nom d'avenue Victor-Hugo ; 2° la copie du rapport sur le(iuel ce décret a été rendu ; 3° la copie de l'arrêté qui confère le nom de place Victor-Hugo au quadrilatère formé par les avenues du Trocadérn et d'Eylau et par les rues Mignard et S])i)iitiiii. Cette place paraît tout à fait appropriée à léi'eclion d'une statue. »
Mais le 27 février, sous le grésil et la ])luie, bien faits ]m)-ii' ivfroidir les enthousiasmes les uiieux trempés, les acclamations de 700,000 personnes, femmes, enfants, vieillards, hommes de
tous les âges, appartenant à toutes les classes de la société unies dans un formidable élan d'admiration fraternelle, firent au grand homme, ému jusqu'aux larmes, la plus inoubliable, la plus grandiose, la plus glorieuse apothéose qu'ait pu rêver un Dieu.