CHAPITRE P-- VICTOR HUGO AVENUE D'EYLAU
La vie de Victor Hugo à Paris est fort connue, le poète ayant existé au grand jour; ceptaidant elle offre encore bien des particularités intéressantes et pas mal d'inédit.
L'installation du Maître dans l'hôtel de l'avenue d'Eylau entraîna forcément un grand changement d'Jiabitudes. Le modus vivendi du grand honuue subit une transformation presque complète. Puis, la sévérité des consignes des premiers temps se relâcha peu à peu, par la force des choses, quand on fut certain que le poète s'était ressaisi.
De l'hôtel qui a eu Thonneur d'abriter les dernières années de Victor Hugo nous ne pouvons rien dire qu'on ne sache déjà. Le lion n'y avait pas mis sa griffe. C'était une maison d'aspect bourgeois, attenante à un grand jardin plein de beaux ombrages, sur lequel donnait la chambre à
couchri' du Maître, vaste pièce qui était aussi son cabinet de travail de prédilection. Le mobilier de la rue de Clicliy avait été apporté et replacé de manière à ce que le grand vieillard, en posant le pied dans sa nouvelle demeure, ne se trouvât pas trop dépaysé.
Les somptuosités de l'iiôtel dv l'avenue d'Eylau ont été tant de fois décrites par la plume et par le burin que nous ne pouvons que renvoyer nos lecteurs à Touvrage le plus fidèle, au merveilleux Livre cVor d'Emile Blémont.
Les préférences du Maître, dans sa nouvelle habitation, allaient toutes au jardin, rempli d(^ fleurs, de verdure et de ramages, où il descendait cependant très rarement. Mais aux heures de travail ou d'inspiration, debout à son pupitre, car il écrivait toujours debout, sa vue se reposait en plongeant sur les allées sablées où Georges et Jeanne prenaient leurs ébats en compagnie de quelques animaux fort bien élevés. C'étaient d'abord deux caniches dont la gravité révélait l'âge mûr, puis le chat, Gavroche, angora magnifique et paresseux dont nous avons déjà parlé, que tout le monde grdait. et choyait à plaisir. Gavroche vivait sur un pied de neutralité armée avec les trois canards blancs de M"® Jeanne, lesquels se promenaient en file indienne quand ils ne s'ébattaient pas dans le bassin et exécutaient des volte-face savantes dès que le minet tentait de les serrer de trop près. Gavroche était lié d'une étroite amitié avec sa petite maîtresse ; pourtant ils n'élaienl pas toujours d'ac-
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cord. Un jour que les enfants l'avaient engagé dans un steeple-chase éperdu à travers le salon, le chat, pris de scrupules, s'était récusé. Jeanne, mécontente, l'avait alors rapporté au giron maternel en lui signifiant son congé.
— Toi. lui avait-elle dit, reste avec tes parents !
Et Gavroche n'avait eu garde de désobéir. Mais cela ne faisait pas l'affaire de la fillette. Heureusement, le grand-père eut l'excellente idée d'entrer au salon sur ces entrefaites. Jeanne s'empara de lui et lui expliqua ses intentions. Il fallait que (( Papapa » remplaçât Gavroche dans la partie projetée. Pas autre chose. Et le doux aïeul avait mis sa gloire à quatre pattes. C'est dans cette posture que Richard Lesclide surprit le poète et l'enfant.
Le surlendemain, M"^ Jeanne reçut les vers suivants :
L'autre jour, en jouant avec votre grand-père Dans l'antre où ce buveur de sang fait son repaire, Vous lui fites porter le plus doux des fardeaux, O Jeanne ! et je vous vis lui monter sur le dos.
Résigné, comme on dit que le fut Henri quatre. Ou jugeant inutile et vain de se débattre, « Papapa » sous le joug se courba doucement Et sur l'épais tapis marcha docilement.
Sans être un grand devin, je puis, mademoiselle, Dévoiler l'avenir en partie à vos yeux : Avant qu'il soit longtemps, vous serez grande et belle, Et fière de porter votre nom glorieux.