‹ Victor Hugo intime [par] Mme. Richard LesclideChapitre 29 sur 41 · IG«S VI( TOU HUGO INTIME · texte numérisé non relu

IG«S VI( TOU HUGO INTIME

Vous tiendrez d'une mère une grâce infinie : Votre sang doit vous faire un esprit sans rivai; Vous aurez la beauté — peut-être le génie — Mais vous n'aurez jamais un semblable cheval.

Gavroche ne se genail pas, diiillciirs, ixiiir ucc.iparer le fauteuil de son mailre, qu'il traitait en pays conquis.

Victor Hugo se serait fait un scrupule de troubler la quiétude du favori de la maison. Après (luelques objurgations amicales, quand le chat ne voulait pas céder la place, le poète se contentait de s'asseoir n'importe oit, le laissant inaîlre du terrain.

Au début de sa nouvelle installation, il fut convenu, en principe, que Victor Hugo ne recevrait plus que deux fois par semaine, à une table de vingt à vingt-cinq couverts.

Les gi^andes réceptions du dimanche furent maintenues. En dehors de ces conventions, une vingtaine (Tamis \iiir('iil. à jour lixe, s'asseoir ;V la table du Maître; les autres personnes n'étaient reçues que sur invital ion spéciale. Il y avait le jomdes sénateurs, le jour des académiciens, le jour des savants, le jour (]('< étrangers, le jour des amis de Georges ou de M"^ Jeanne, puis tous ces jours finirent par se mêler et empiétèrent ati besoin les uns sur les autres, car aucune règle absolue n'existait à rot ép-anl et une largo pari (Mait

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faite à l'imprévu. Les petits-enfants du poète évoluaient gracieusement à travers les groupes et animaient la maison par leur gaieté communicative. Mais tandis que Georges conservait dans ses ébats une certaine gravité, la fillette avait des réparties superbes. Aux indulgentes gronderies de sa jeune mère, elle répondait en levant les yeux au ciel d'un air résigné :

— Paut-il que les enfants aient bon caractère I...

Les premières réceptions données avenue d'Eylau furent éclatantes. Il fallait faire oublier la longue absence du Maître rentré en possession de lui-même et démontrer par des actes l'inanité des racontars et des commentaires auxquels son éclipse prolongée avait donné lieu.

Puis, d'année en année, à mesure que Victor Hugo avança en âge, surtout après la mort de ^me Drouet, les soirées du poète perdirent de leur solennité et se firent plus intimes.

Il semblait que le cercle de ses relations se resserrât. Ce n'étaient pas les visiteurs qui faisaient défaut, mais le salon hospitalier du Maître finit par s'ouvrir quelques heures à peine chaque jour, et l'on ne s'y encombra plus guère qu'à ses jours de fête ou d'anniversaire.

Les temps avaient changé. Jadis, dans l'appartement de la rue de Glichy, on dînait vers sept heures pour rester environ deux heures à table. On passait de la salle à manger dans le salon rouge qui suivit le poète dans tous ses déplacements et, pendant deux ou trois heures, c'étaient

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(le- lullcs ('(luiloiscs d'opinions et de paroles dans l('S(jU('ll('s figuraient les hommes les plus illustres du Icnips : Louis et Charles Blanc, E. Renan, Th. de l)iin\illo, Loconte de Lisle, des poètes de la g-énéridioii nouvidle triés sur le vold. en (ôte desquels venaient Catulle^ Mendrs, au visage paie et doré de jeune Christ, José-AIaria de Ilérédia, Léon Dierx et iutli quanti, et des hommes politiques à i^muer à la pelle. Citer des noms, ce serait énumérer le Tout Paris des lettres, des sciences, des arts et de la diplomatie. Les ministres, les plus intelligents du moins, ne manquaient i)as à ces réunions, dont l'éclat moral était incomparable. C'est Kl que Victor Hugo lisait des vers inédil de Jji Ln/ende des Siècles, ou des Quatre venis de l'Esprit et qu'on apprenait ses nouveaux projets de publication.

La politique avait une large part dans les soirées du poète, sa maison étant un terrain neutre où pouvaient se produire toutes les opinions sincères. Le Maître accueillait chez lui, avec une égale aménité, des journalistes de camps opposés, les ministres de la veille et ceux du lendemain, Gambclta et Rochefort, qui étaient à couteaux tirés, — politiquement parlant. Il présidait à la conversation avec une indulgence dont il ne se départait que bien rarement, en présence d'hérésies politiques ou litléraires, encore n'accablait-il que ceux qu'il aim.'iil le mieux. T/éclectisme qui dictait ses invitations faisait une besogne ardue à M"^ Drouet, qui avait la charge délicate d'assortir les convives

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de chaque dîner de façon, à former des réunions de gens heureux de se trouver les uns auprès des autres. Le repas se prolongeait rarement au delà de neuf heures. On rentrait alors dans les salons où quelques artistes dramatiques obtenaient par-, fois la faveur d'une audition ; enfm, on y voyait arriver en solliciteurs ces autocrates que les écrivains regardent avec un respect mêlé d'épouvante, car ils tiennent l'avenir des poètes dans leurs mains et sont plus inabordables que les dieux : nous voulons parler des éditeurs et des directeurs de tliéàtres, ces puissants du jour et du lendemain. On a pu constater chez Victor Hugo' que c'étaient des hommes comme les autres, car ils venaient solliciter du poète l'autorisation de jouer ou d'éditer un chef-d'œuvre et d'y gagner la forte somme.

Presque tous les étrangers de distinction, surtout ceux qui touchent aux Lettres, tinrent à honneur de saluer le poète en passant à Paris, — et qui ne passe à Paris au moins une fois en sa vie!

On voulait voir, on voulait entendre l'homme en qui le génie de toute une nation semblait s'être incarné. On sait quelle causerie élevée, noble, attachante était la sienne quand il abordait un sujet qui l'intéressait ou le passionnait. C'était comme un chapitre inédit de son œuvre qu'il donnait à

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ses audilcui^ et dont ils avaient la première édition exclusive...

(^'.onunc les dévots, en luiii^ucs tliéorics, se rendi'iil (Il prlerinage à Jérusalem, à Lourdes, ou à la Mecque, les étrangers affluaient chez Victor Hugo. On allait prendre l'air de son salon comme on allait visiter Notre-Dame de Paris, qu'évoquait un de ses cliefs-d'œuvres, le Palais du Louvre, le Paiitliéon, la colonne Vendôme ou TOpéiM — la tour Eiffel était encore dans les limbes. — Gela faisait partie du programme.

C'est que notre grand poète était la plus pure des attractions parisiennes, et celle-là est hi;Mi puissante qui sait prendre les gens à la f(»is ])ai' le cerveau et par le cœur et répondre à leur besoin d'idéal. La popularité à S(\'^ inconvénients. Kl Wctor Hugo était entré de plein pied dans l'iiistoire glorieuse de Paris.

Il nous souvient qu'un jour le directeur d'une agence de voyages à prix réduits eut l'aplomb de débarquer chez le Maître un flot de dames amél'icaincs qui forcrreut la porte sans lettre d'audience.

Le guide fut éconiluit jnce tous les honneurs dus à son indiscrétion ; (juant aux étrangères, qui n'étaient pour rien d.ins l'inconvenance de leur cicérone, le poète les reeiil avec son urbanih' habituelle.

Une fillette de dix ans précédait de quebpies pas ses comi)agnes.

— Maître, dit un ami, voilà wno toute petite

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fille, et comme telle, elle a le droit d'être embraiisée.

L'enfant se jeta avec effusion dans les bras de Tillustre aïeul qui Tembrassait encore, quand une grande jeune fdle d'une vingtaine d'années s'avança vers le poète et lui dit en français avec un adorable accent.

— Et moi, Maître, suis-je trop grande ? A'ictor Hugo baisa les doigts de sa jolie visiteuse

qui voulut lui rendre ses baisers ; il dut défendre ses mains contre les transports enthousiastes de son admiratrice. Beaucoup de femmes, en effet, parmi les plus intelligentes et les mieux élevées, aimaient à rendre cet hommage au Maître, qui avait toutes les peines du monde à les en empêcher. Il faut dire que le poète avait les mains très belles, très soignées et ornées d'ongles qui sentaient la race.

— Ongles d'airain, disait Théophile Gautier.

— Tes griffes ! disait Jeanne irrévérencieusement.

On sait qu'il n'est pas de grand homme pour sa petite-fdle.

Mais revenons i\ noire aimable colonie. Après quelques mots gracieux, elle se replia en bon ordre, ravie de l'accueil du Maître et alla rejoindre son cicérone sur le trottoir, où il l'attendait avec une philosophie digne d'un meilleur sort.

Il est peu de célébrités voyageuses qui n'aient

passé par le salon de Victor Hugo. Les têtes couronnées y furent représentées comme les autres. On a gardé le souvenir des visites faites au poète par Tempereur du Brésil.

Un diplomate bien intentionné avait essayé d'en régler l'étiquette, mais il s'était heurté à ce point scabreux : c'est que si l'on venait voir Victor Hugo, Victor Hugo n'allait voir personne, officiellement du moins. Il aurait eu trop à faire.

A la suite de négociations sans issue, le Maître coupa court à tout malentendu.

— Veuillez dire à l'empereur, dit-il, qu'un dîne ici à sept heures précises et que le jour oii il voudra venir me voir, nous ajouterons de bon cœur un couvert à ceux de nos invités.

On avait eu le temps d'oublier ces paroles quand, la semaine suivante, au moment où l'on se mettait à table, un étranger d'une figure ouverte, vêtu (Tune longue redingote, se présenta un peu timidement.

— J'ai besoin d'être encouragé, dit-il au maître de la maison, qui lui tendait la main.

C'était don Pedro.

H fut immédiatement reconnu et les républicains se pressèrent pour faire place à cette Majesté cordiale.

— Il n'y a ici, ditril au poète qui lui faisait accueil, d'autre majesté que la vôtre.

Le nouveau venu, par sa bonne humeur et sa franchise, doublées d'un excellent français, s'ac- (juit les sympathies de tout le inonde (luoifiiTun

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familier de la maison, ayant quelque teinture d'espagnol persistât, en souvenir d^un chansonnier français, à traduire le beau nom de don Pedro de Alcantara par celui de Pierre Dupont.

— Pedro veut dire pierre, Alcantara veut dire pont, je vous nommerai donc, si vous le voulez bien, Monsieur Pierre Dupont.

— Et j'en serai très flatté, dit Tempereur en riant de la boutade.

La conversation roula sur mille sujets ; le poète et l'empereur y brillèrent également. Le dernier — que plus tard des deuils devaient frapper aU cœur — • fut jugé un peu révolutionnaire quand il avoua qu'il appliquait à des constructions d'écoles les subventions que les Chambres votaient pour l'embellissement de ses résidences. Gela est, en effet, du socialisme. Si bien que la soirée, au lieu de se terminer à l'heure habituelle, c'est-à-dire vers minuit, se prolongea jusqu'à deux heures du matin.

Et ce fut un spectacle unique et inoubliable que de voir aux prises ces deux merveilleux causeurs, qui, tout un soir, firent assaut de charme, d'esprit et de courtoisie.

On récitait rarement des vers devant le Maître. On n'a que faire, en effet, de porter de l'eau à la rivière. Il fallait avoir l'audace et la naïveté du bon Pelleport pour présenter un de ses amis, l'adosser

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à la cliciiiince et prévenir Victor Hugo que le jeune poêle allai! lui dire des vers de sa façon. Les vers pour la plupart étaient beaux. Mais le i?ouvenir de ceux du maître du logis leur portait tort.

Un jour, un poète ami de la maison, de retour d'Espagne, racontait qu'en entendant crier en station le mot : Ernani î par l'employé du chemin de fer, il avait sauté à bas du train ([ui Tenqjortait pour s'égarer dans la campagne, à l'aventure.

\'iclur Hugo fut touché de cette spontanéité et, de fil en aiguille, le voyageur enthousiaste fut prié de dire des vers qu'il avait composés sous l'empire de ce souvenir.

Les voici :

Je viens de voyager en Espagne, contrée Qu'à vingt ans nous avons presque tous adorée, Où nous avons bâti les plus riants châteaux, Où l'on se rend en rêve, on voiture, en bateaux.

Or, j'avais pris le train, chose assez prosaïque. Six prêtres occupaient mon ^vagon, seul laïque Dans ce cercle lugubre à mes goûts imposé Je fus contre le sort d'abord indisposé.

Aussi, quand le sifflet de la locomotive Me prévint de l'arrêt que la règle motive Entendant l'employé qui ci'iait : «Ernani» ! Je l>oiidis sur mon siège au nom de ce banni.

C'était là «ju'une voix de clartés constellée Evoqua des héros sous leur pierre scellée. Et qu'on peut retrouver, en explorant le sol, Vos traces, ô Carlos, Hernani, dona Sol!

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Je descendis, rempli des récits du poète : Mille accords s'éveillaient dans mon âme muette Et je croyais entendre au loin le son du cor Appelant ces grands noms dans un vivant décor.

J'allai prendre une chambre à l'iiùtel (c'est Tusage) Avant de m'égarer dans ce grand paysage, Et, m'etant déchargé d'un soin matériel, J'ouvris dans l'infini les ailes d'Ariel.

Hernani ! c'est le roc, le sapin sur les cimes,

Le vieux château construit à des hauteurs sublimes,

Noir phare dominant de sombres océans

De verdures, de bois et de gouffres béants!

Je demeurai longtemps plongé dans mes pensées Sans me préoccuper des heures avancées, Et le soleil couchant tombant â l'horizon Fit un nimbe de flamme â la vieille maison.

Le crépuscule vint et, du fond des vallées. Montèrent tout à coup des notes désolées... Quelque pâtre, peut-être, emmenant ses moutons... Mais l'angoisse méprit et je dis : Ecoutons !...

Et bientôt, des rumeurs indistinctes, voilées. Des fenêtres du burgqui s'étaient étoilées Descendirent, et dans l'éclair de leur foyer. Je crus apercevoir des groupes tournoyer.

C'était un rêve. .. Qui donc aurait sur ce faite, Choisi ce jour exprès pour donner une fête? Les ombres s'amassaient dans le vallon bruni. Une voix en sortit, appelant : "Hernani» !

Je devins pâle, nul ne pouvait s'y méprendre ; 11 ne me fallut pas bien longtemps pour comprendre : Le vieux don Ruy Gomez, sinistre en sa raideur, Passait avec le pas glacé du Commandeur,

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Et j'entemlais au loin se tlénoiior le diaïue... Déciiiraiit le silence, un cri de cerf (jui brame S'éleva, car souvent sous l'étreinte du mal, I.a voix de riionuno prend l'accent de l'animal...

Puis tout se tut. Au ciel des étoiles sans nombre S'allumaient ; la montagne était couverte d'ombre ; Un écho douloureux, seul, répétait encor Le nom du grand proscrit et la plainte du cor.

Et j'admirais le don prodigieux, sublime. Du génie à qui Dieu prête sa force intime Et qui fait du désert et du gouffre sortir Des voix qui jusque là n'osaient pas retentir.

Hernani, ce donjon aux altières tourelles Où les vautours, jadis, mangeaient les tourterelles A pour jamais une âme. — Elle lui survivra Quand la dernière pierre au gouffre tombera.

C'est beaucoup de vers peul-ètre, mais nous avons voulu les garder car ils firent une grande impression sur le Maîlre. Ilcrnanl semblait être son œuvre préférée. Il serra la main du jcume poète en rappelant : Alon cher lils ! »

Victor Hugo considérait la musique comme un art inférieur, ce qui ne rempéchait pas de vivre en parfait accord avec les compositeurs, ces rois de rilarmonie. Il avait même tiré de sa Notre- Bame de Paris un opéra, Esméraldn^ dont un compositeur féminin d'un grand talent, IM"*= Berlin, écrivit la partition, représentée à l'Académie nationale de iim-jiiiic. (fiii tonnit nlors ses nssisc- i-iio Le Peleticf.

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L'œuvre eut peu de succès. La musique des vers de Hugo avait-elle porté tort aux inspirations musicales de M"^ Berlin — similia simUibus — nous ne savons. Dans tous les cas, le Maître était resté en excellents termes avec nombre de compositeurs.

Quelque temps après le retour de Guernesey, Fun d'eux, Armand Gouzien, apporta au poète, en grand mystère, une bouteille, — qui devait être vénérable à en juger par l'épaisseur des voiles poussiéreux dont elle était revêtue — et déclara offrir un breuvage unique parfaitement introuvable.

La bouteille contenait, affirmait-il, du vin de Ténôdos.

A ce nom qui évoquait la fameuse ville d'Asie où un aréopage décernait, chaque année, des prix à la Beauté, les convives se regardèrent en souriant.

Dans quelle cave extraordinairement pourvue Armand Gouzien avait-il déniché ce vin dont les effets devaient à coup sûr être magiques ?...

On déboucha en grande solennité le flacon poudreux ; il en coula une liqueur blonde, claire, pure comme la topaze, que tout le monde trouva exquise et sur laquelle le Maître improvisa ces vers, qui pouvaient remplacer au besoin un cachet d'authenticité, bien qu'ils n'eussent que le mérite de l'improvisation :

Ce grand vin du passé nous arrive, 6 merveille !

De l'antiquité grecque imitons les leçons :

Pindare a commencé pour nous cette bouteille Et nous la finissons 1

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Le culte de Tidéal n'élait pas exclusif chez Victor Hugo, qui i)()uvait passer pour un fort mangeur, peut-être en compensation des économies de sa jeunesse. Il aimait à rappeler Tépoque critique où son père, le général Hugo, lui ayant supprimé sa pension pour lui apprendre à vivre, une côtelette de mouton lui faisait trois jours : le premier, il mangeait la graisse, le deuxième, la noix ; le troisième, il suçait Tos — et s'exerçait à la philosophie. Heureusement, le succès de ses premières poésies apporta un adoucissement à l'austérité de ce régime. On dînait donc fort bien dans la glorieuse maison de l'avenue u \'ictor Hugo » — nous la désignerons ainsi désormais — et le Maître, en se mettant à table, n'aurait pas manqué de porter la santé des dames, ce qui était assez désobligeant pour les représentants du sexe laid ; ceux-ci se vengeaient de cet oubli en portant à leur tour la santé du poète.

Un soir d'intimité, les convives réunis autour de la table hospitalière du Maître furent étonnés et charmés de voir arriver dans la salle à manger, (jui semblait leur faire un écrin de velours, une marquise poudrée, en grand costume de gala et un marquis à rubans verts. On eut dit deux pastels de Latour descendus de leurs cadres. C'étaient les enfants de la maison qui allaient <lanser le menuet à la noce d'une de leurs amies. Le menuet était fort

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à la mode à ce moment et il y avait dans les salons des « concours de révérences. »

On applaudit fort à ce gracieux retour vers le passé ; le poète était particulièrement charmé de sa petite-fille. Bien d'autres aussi.

Le mariage fut célébré avec un grand éclat, bien qu'il présentât quelques points singuliers.

La mariée, M"^ Madeleine B. était la plus jolie du monde sous ses voiles virginaux, mais sa jeune mère était, certes, plus belle encore.

Le lendemain de la cérémonie nuptiale, comme cette belle-mère invraisemblable dînait chez Victor Hugo, elle trouva sous sa serviette un papier plié en quatre. C'était un madrigal, dont il ne nous appartient pas de citer Fauteur, mais que nous prenons la liberté de publier. Il ne s'adressait d'ailleurs à personne, sauf au jeune époax peut-être. Il disait ceci :

J'approuve ce jeune homme et le jalouse un peu, Car je me sens épris de la même chimère Et j'aurais épousé la fiUe — un ange bleu — Rien que pour adorer la mère!

Ce madrigal divertit la « belle-maman », tout attristée du départ de son enfant ; tout le monde trouva ces vers très « dix-huitième siècle ». Cette opinion seule dénoncera l'auteur du quatrain. Ne chausse pas qui veut les souliers de Lauzun.

CIIAPITIIK II UN DINEll CHEZ VICTOR HUGO

Nous lisons dans la Gazette de Hongrie, journal public en français à Budapeslli, sous le patronage de l'Acadruiie. le récit d'un dîner, chez notre grand poMr.

L'article, daté du 11 inai's 1883, et signé par M. Auguste Diétricli est duiu^ si parfaite sincérilé. iVuui' telle exactitude, ([u'il nous transporte pi'ès de vingt ans plus tard, en plein salon de Victor Hugo.

Cette évocation du passé est si fidèle, si saisissante, que nous ne pouvons résister au ])laisir de rei)roduire les si fidèles impressions de M. Diétrich.

(( De tous les enthousiasmes qu'excitent les génies (pii soid la gloire de ce monde, il n'y en a pas d<' iiliis ardent et aussi de plus légitime que celui que l(»n éprouve pour les grands poètes. Ne sont-ils pas les éternels charmeurs de l'humanité, les voix tour à tour douces ou grandioses qui, à

toute heure, viennent bercer nos douleurs, apaiser nos tristesses, et qui, sur Taile de l'idéal, nous enlèvent à la lourde réalité pour nous transporter dans les contrées bénies du rêve? Mais quand ces grands poètes sont en outre de grands citoyens, quand leur bouche, après avoir murmuré de gracieux chants d'amour et célébré tout ce qu'il y a de beau el de bon ici bas, entonne tout à coup Fhymne de haine contre la force triomphante, quand, ainsi que Victor Hugo, ils font succéder aux descriptions éblouissantes et féeriques des Orientales ou aux strophes paisiblement enchanteresses des Feuilles d'Automne^ les puissants récits épiques de La Légende des Siècles et l'éclair vengeur des Châtiments et de U Année Terrible, de combien l'enthousiasme ne s'accroît-il pas alors! et, après avoir lu et relu le poète, après s'être longuement abreuvé à la source fortifiante de ses vers, quel vif désir vous possède de connaître l'homme.

(( Et si, quand on serait déjà bien heureuxde l'entrevoir un instant à la dérobée, d'entendre le son de sa voix,' un poète comme Victor Hugo nous convie tout d'abord à sa table, ainsi que cela est arrivé un jour à celui qui écrit ces lignes, quelle joie mêlée d'émotion ne ressent-on pas alors I

(( Au jour et à l'heure convenus, on pénètre dans cet hôtel de l'avenue Victor-Hugo où le poète est allé chercher l'air, le soleil, le jardin avec les fleurs qui lui manquaient dans sa demeure de la rue de Clichy.

loi VICTOR HUGO INTIME

(( On se présente un peu liniidoment. C'est bien naturel, car c'est la prérogative du génie de rayonner sur ceux (jui s'approclicul de lui et de les éblouir de sa clarté. Henri Heine, abordant le vieux Goethe, oublia net le discours qu'il avait laborieusement préparé et ne sut lui dire qu'une chose : u Que les pommiers étaient en fleurs sur « la route de Weimar » ; Grillparzer, dans la même circonstance, ne trouva pas une parole et éclata soudain en larmes. Victor Hugo est de ceux dont la vue est faite pour produire un effet analogue. Mais il n'est pas encore là au moment oii nous arrivons; il n'a pas achevé sa lourde tache (luolidienne, et nous employons les quelques minutes ({ui nous séparent de son entrée à essayer de reprendre cœur et de faire bonne contenance.

(( L'heure sonne : le poète api);iraît; il s'avance vers vous la main largement tendue, vous saluant d'un de ces mots aimables dont personne n'a comme lui le secret : car, chez l'auteur des Mis('r(il)les, l'esprit est aussi cliarm.nil (pie le génie est sublime. Puis, on se rassied et chacun se remet à causer librement, à moins qu'on ne préfère écouter le Maître.

(( Qu(.' dire de la convei'salion de Victor Hugo? Elle revêt tous les tons, depuis les plus simples jusqu'aux plus élevés : anecdotes, récits, jugeiiicnls, tout s'y succède avec une l'acilih'. un entrain, un charme, dont il est iuq)0ssihle de donner l'idée à qui no Ta pas enli^ndue. P^lle pétille d'esjtril. (fhumuur, de saillies imprévues, quoiciu'on

ait parfois, nous ne savons en vérité sur quel fondement, refusé la note spirituelle au poète. Mais à quoi bon insister sur ce point? Jehan Frollo, Don César de Bazan. Gavroche, le sergent Pvadoub et une foule d'autres personnages créés par son imagination ne démentent-ils pas de la façon la plus formelle cette assertion fausse de parti pris ?

a Que de vers on pourrait citer des Châtiments, des Contemplations, de La Légende des Siècles, de L'Année Terrible, où l'esprit s'élève à des proportions vraiment homériques! Certes, ce n'est pas l'esprit d"un élégant du boulevard des Italiens; c'est celui d"un géant. La conversation du grand poète a pour marques distinctives une gaieté robuste et saine, bien facile à concevoir chez le prodigieux travailleur qui doit être satisfait de son œuvre, puisque, depuis plus de soixante ans, il n'a pas perdu une seule de ses journées et surtout et avant tout, une sincérité, un naturel exquis : Victor Hugo ne cherche en rien l'effet, il se laisse aller aux hasards de la causerie avec une véritable bonhomie, et c'est tout au plus si. à certains moments, une expression plus hardie, une épithète plus imagée, trahissent la griffe du lion et rappellent le puissant dompteur de mots qui, arrachant aux mains des pseudo-classiques de récole de Delillc et de Parseval-Grandmaison, la pauvre langue française devenue énervée et exsangue, a fait d'elle ce que Dante avait fait de l'italien, une langue propre à inspirer toutes

les pcnséi.'s, tous les sciiliiiicnls, luiilcs les sciis;i lions.

(( On reste suspendu aux lèvres du poète, et pendant qu'il i)arle, on le contemple. Mais qui ne connaît, inèiiie à féli'anger, ce front d'une hauteur extraordinaire, un des plus vastes réservoirs d'idées qui aient jamais existe. Qui ne connaît cet œil (Tune int(Misité de vie inouïe, tantôt doux et attendri, tantôt fulgurant, selon qu'il s'abaisse sur les faibles, les iuu^.iijles, les blessés du combat de la vie, ou qu'il pénètre comme un poignard dans la conscience des criminels et des bourreaux ? Et cette barbe, et ces cheveux blancs, drus et droits? Toute celte physionomie, enfin, qui porte au suprême degré la marque du génie et de la bonté. La photographie, la gravure, le dessin, ont reproduit ses traits sous toutes les foruies. el hicnlnt une statue érigée au poète de son vivant (1), les fixera à jamais, en caractères d'airain, dans la mémoire des générations. Aucune figure n'est plus populaire que celle de A'ichir Hugo, aucune n'est plus aimée du grand jx'Uple de Paris.

(' La vigueur physique du poète est prodigieuse, et si rhistoire n'avait noté son ûg(\ jamais on ne croirait avoir en face de soi un octogénaire. Le visage coloré, les épaules robustes, comme il sied à un Allas iulelleclucl, travnillanl dix heures p;ii' j'Mii'. mangeant avec appétit, dorninnl bien,

(1) Il était foricni'jnl f|ue.sti(»ii de l'érection de la statue du Maitreà l'époque où cet article fut écrit.

il est plus jeune que les jeunes, et, à voir ainsi ce grand vieillard héroïque né avec le siècle, on peut lui prédire qu'il le remplira tout entier de sa gloire, et que, comme Titien, par exemple, ce n'est qu'à cent ans — ou plus — qu'il se reposera de ses travaux.

« A table, la gaieté redouble, le bruit des voix s'entrechoque, et la voix sonore et vibrante du xMaître n'est pas la dernière à se faire entendre. Il est content d'avoir, ce jour-là comme les autres, rempli sa tâche, content de se trouver au milieu de ses amis de la veille ou d'amis nouveaux qui éprouvent pour lui la même admiration respectueuse et qu'il a bien voulu recevoir à sa table hospitalièrv". Aussi, quelle bienveillante attention il prête aux moindres propos du plus modeste ou du plus jeune de ses convives, pour peu qu'il lui sente au cœur une certaine flamme enthousiaste pour le beau et le juste, flamme que ses œuvres, mieux qu'aucune autre, sont de nature à faire naître et a entretenir.

(( Aussi, nulle gêne, nulle contrainte : on se sent tout de suite chez soi et, rassuré par l'accueil affectueux du poète, le nouveau convive lui-même, si ému qu'il ait pu être jusque là, ne tarde pas à entrer en conversation avec lui. Si l'on n'est pas trop éloigné encore — du moins par le souvenir — des années maussades et desséchantes du collège, on lui raconte, entre autres choses, qu'on s'y est fait punir plus d'une fois pour avoir lu. en dépit de la défense expresse et souvent réitérée du pro-

fesseiir, au lii'u du u classique » Boileau, un volume quelconque de Viclor Hugo, cet « affreux rouianti(iue », et Victor Hugo rit de bon cœur ; il vous remercie d'avoir ainsi souffert pour sa cause et pour celle de Fart libre, et ce jour-là, en particulier, on se trouve amplement dédommagé des persécutions que des pédants étroits et entêtés vous ont fait subir dans votre jeunesse, sous prétexte de vous instruire.

« Ce grand poète, toujours occupé de pensées si hautes, ce Titan qui, sur son rocher de Guernesey, a tant de fois dialogué avec la mer et avec les dieux, ce justicier, qui a brisé tant de vaines idoles et livré un si rude combat aux superstitions et aux abus de toutes sortes, est clic/, lui. dans la conversation, Thounne le plus sinq)le, le i)ius communicatif. Nulle pose, nulle inégalité d'humeur, comme cela arrive parfois aux hommes de génie, comme c'était, par exemple, le cas pour Gœthe qui, au dire de ceux qui l'ont fréquenté, passait en un moment de la gaieté à la tristesse, de Tamabilité la plus empressée à une froideur peu explicable et qui avait, en un mot, tous les caprices d'une jolie femme. Car, grand poète et jolie femme, n(> sonl-ee pas là, en effet, les deux èti'cs (jui ont le plus le droit de commander en maîtres à ceux qui les approchent et de leur iuiposer leur bon voulnir? Mais, Victor Hugo, loin d'abuser de ce droit, n'en use ;'i aucun dc.Lî-n''. c( toujours il reste l'homme le plus sinq)le. le jjIus graci<'ux. le j)li]s synq)alliique i[W! Ton puisse imaginer.

« C'est qu'il est absolument sincère, en tout et partout : clans ses œuvres, quand il plaide poujles faibles contre les forts, pour les opprimés contre les oppresseurs, qu'il lutte contre toutes les entraves arbitraires qui paralysent la marche en avant de riiumanité et contre toutes les barbaries qui la déshonorent ; au Sénat, quand il défend à la tribune et par son bulletin de vote, les principes qu'il a affirmés dans ses écrits, et que sa voix puissante y fait entendre des paroles de conciliation et d'apaisement. Aussi, sans rechercher ici si Victor Hugo n'aurait pas mieux fait de consacrer uniquement à l'art les douze dernières années qu'il a accordées à la politique — trouvonsnous qu'il a eu raison de se faire élire sénateur. Quoi que puissent en penser, en effet, les théoriciens timides qui n'admettent pas qu'un poète descende dans l'arène politique, il nous semble indispensable, au contraire^ que, à une époque comme la nôtre, où la question politique est le battement de cœur même des nations, toute assemblée élue fasse entendre de temps en temps, à côté de la voix trop souvent discordante des simples hommes d'affaires, une voix plus haute, plus harmonieuse, qui domine la leur et qui leur rappelle qu'à côté et au-dessus des intérêts transitoires de l'heure présente, il y a des principes éternels, résultant de la condition même de l'humanité, dont l'application pratique peut seule améliorer le sort des peuples et les conduire, peu à peu, au port du bonheur aspiré. On ne peut, au-

19(1 VICTOR HUGO INTIMi:

ji.tm<riiiii |t;i.< plus se pussci- de pdlilnnic tpic de pain - ou ])lulùl c'ost rtMinlc du problème politique qui aide à procuivr aux nations le j)ain — et le reste. Et, dans rétude de ce i)roblènie, Victor llugû s'est aflirnié plus d'une fuis — en dépit des railleries de ses adversaires — comme un bon mathématicien.

« C'est pour aeeonq)lir jusqu'au bout sa tâche que le grand écrivain se couche tard, se lève de grand malin et travaille tant qu'il peut. Il a sur le chantier de nombreux ouvrages encore : vers, prose, drames, romans, une vingtaine de volumes dont plusieurs absolument terminés. Après les Qualrr Vents de l'Esprit, ce dernier et magnifique produit de son génie, paraîtront successivement Toute la Lyre, Les Années funestes, suite logique des Châtiments et un drame* en vers : Les Jumeaux. Quant aux œuvres inachevées, Tauteur y ajoute chaque jour qucliiues pages pour la gloire de sa bien aiini'c l'^rance, pour la joie de riiumaniti'.

« Nous avons la conxK'lion qu'il nièueiM toutes ces œuvres à terme et (jue la nature aecordei'a une existence d'une longueur exeeplionnelh* à son plu- ])uissant et plus mairnirupie intei'prète vivant.

a Tandis (pTon se livre à part soi à une foule de rf'mai'(pi('S et de l'éllcxions d(> ee geni'e. le dîner prend fin et Ton va poursuivre au salon la couver-

sation engagée à table. Victor Hugo, toujours d'aussi belle humeur, continue à causer avec vous à moins qu'on ne lui demande — et c'est là une curiosité assez légitime — des récits de sa vie littéraire ou de sa vie d"exil. Il se prêle de bonne grâce à votre désir, en souriant, d'un ton plein de bonhomie qui n'exclut pas, à l'occasion, un trait d'esprit contre ses adversaires ; mais le lion ne daigne pas écraser un ennemi abattu, et le trait chez lui n'est qu'un éclair.

« Non ragioniam di toro, ma gwn'da c passa, comme dit Dante de certains damnés.

« Quelles histoires variées, intéressantes, tour à tour sérieuses ou humoristiques, défllent alors devant vous ! Victor Hugo se rappelle tout, les noms, les dates, les moindres incidents, et son récit y gagne singulièrement en netteté et en couleur.

« Pour nous, c'est avec un vif plaisir que nous avons assisté en imagination à la bataille d'Hernani, si bien narrée par son général en chef, et nous avons ri d'un franc rire en écoutant la curieuse odyssée, qui mérite de devenir légendaire, de

La bouteille d'où sortit Xapoléon le Petit (1).

(( A côté de ces anecdotes, instructives ou divertissantes, quel récit poignant, par exemple, que celui des démarches du poète pour sauver Bar-

(l). Richard Lesclide l'a contée depuis avec un brio infini da.nsi Les Propos de table de Victor Hugo.

bùs cuiiilaiiiné ii iiioil d (|iii <l('\;iil T'irc exécuté le lendemain malin ; des diflieullés qu'il éprouva à pénétrer à une lieuj'e avancée de la nuit, auprès de Louis-Philippe endormi ; de son entrelien avec le roi, mal éveillé encore; enfin, de la lacun noble et chevaleresque dont celui-ci lui accorda la gi'àce du condamné, grâce « qu'il ne lui restait phis (luïi obtenir de ses ministres », ajoutait-il d;ms 1(.^ billet où il faisait part à \'ictor Hugo de cette heureuse nouvelle, et que le poète, qui a la mémoire du cœur, a conservé. C'est là de Thistoire non figée, non morte, mais ipu' Ton voit au contraire, sortir vivante et vibrante des lèvres du grand témoin qui y a joué son rôle.

« Au cours de ces divers récits, et tout en continuant à suivre les paroles du poète, on passe en revue les visiteurs qui ont fait successivement leur entrée dans le salon, ou les hôtes qui se trouvaient à table avec vous, et dont bon nombre sont venus se ranger autour du sopha sur lequel se repose habituellement le maître du logis.

(( C'est Louis Blanc (1) toujours jeune et ardent, f|ui enlame avec Victor Hugo une discussion amicale, mais vigoureuse et serrée, au sujet de Jean- .laeiiiies Uousseau, dont il se déclare le chauq^ou,

(1) tel articleayant été écrit quelque temps avant la mort de MM. Louis Hlano et Gambetta, ces deux hommes illustres à des titres divers, nous avons cru préférable de ne rien retrancher du texte de l'auteur. (N. d. l. R).

tandis que Hugo énumère, avec une éloquence émue, les raisons qui l'incilent à prendre, avant tout, fait et cause pour Voltaire ; c'est Gambetta, qui affirme hautement sa confiance dans les destinées républicaines de la France, tandis que son ami, Emilio Gastelar, l'ancien président de la République espagnole, qui a profité d'une courte excursion à Paris pour venir saluer Victor Hugo, parle en expressions imagées et poétiques, avec un accent un peu guttural, de la fédération républicaine des races latines, moyen certain de tenir en échec l'ambition militaire des races du Nord ; c'est Ernest Renan, aimable, expansif, persuasif, qui juge les hommes et les choses avec la haute autorité d'un érudit et d'un penseur de premier ordre ; c'est Leconte de Liste et Théodore de Banville, deux poètes de large envergure, deux Maîtres aussi ; c'est Emile Augier, spirituel et mordant, dont la physionomie et la conversation rappellent le vrai gaulois ; c'est, — ou plutôt, hélas! c'étaient Gustave Flaubert et Paul de Saintr Victor, morts si brusquement avant l'âge, le premier, sorte de colosse à la physionomie étrange et au regard profond, le père du roman réaliste moderne et l'auteur d'un immortel chef-d'œuvre; le second, imagier de lettres, au style rutilant et superbe aussi chaud de ton et de couleur que les tableaux des peintres vénitiens de la Renaissance. — froid et un peu compassé dans son attitude ; c'est Jules Claretie, gracieux, charmant, plein de douceur, dont l'œil pourtant s'enflamme quand il parle de cette

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Révolulioii lïaiiçaiso «lu'il cniiiiaîl si bien, qu'il cludi(? sans cesse et sur Ia([uelle il a plus d'une inlurinalion iniporlanle à nous cuinnuniiquei'. plus (Tun beau livre à nous donner encore; c'est Alphonse Daudet, petit, nerveux, avec sa tête romantique qui fait se détourner bien des têtes de femmes ; c'est José-Maria de Hérédia, le poète lapidaire des Trophées ; c'est Mario Protli, esprit original, verveux, dont le style, aussi bien que le langage est d'un parfait humoriste, et qui prend feu au seul mot de liberté, qu'il s'agisse de la liberté de l'art ou de la liberté politique; c'est Ernest Manuel, le robuste historien de Marie Tudor, de Saint-Just, de Robcsjnerre, convaincu et élo(iuent ({ui, dans ses livres, comme au sein du conseil numicipal de Paris, dont il est membre, ne cesse de combattre les mensonges et les abus de toutes sortes ; c'est Edmond Thiaudière, un excellent esprit, un écrivain sérieux et ferme, ancien directeur de la Revue des Idées nouvelles, qui aujourd'hui paraît vouloir se consacrer exclusivement au roman, et qui, sur ce terrain a remporté dans ces derniers temps deux incontestables succès ; c'est Léon Richer, l'infatigable défenseur des droits (le la femme, Vami des femmes, comme le nonunent les partisans de ses idées, un apôtre renforcé d'un tribun ; c'est Richard Lesclide, un des familiers de la maison, le secrétaire bénévole et « par admiration » de Victor Hugo, dont la conversation brillante et facile révèle un tempérament de lettré et d'artiste de fine race ; ce sont, enfin, les

anciens et intimes amis du poète, dont plusieurs ont partagé volontairement son exil, Paul Meurice, Auguste Vacquerie, l'éminent directeur du Rappel^ son neveu, Ernest Lefèvre, député de Paris, Edouard Lockroy, le député populaire qui a resserré ses liens avec Victor Hugo en épousant la bru de celui-ci, tous vaillants publicistes, indomptables lutteurs qui, le combat du jour terminé, se hâtent d'en secouer la poussière pour apparaître, aimables et souriants dans le salon de leur illustre ami.

« Il y a là aussi, et en grand nombre, des jeunes, dont quelques-uns déjà célèbres, presque tous connus : Catulle Mendès, Albert Mérat, Léon Valade, Ernest d'Hervilly, Emile Blémont, Gustave Rivet, Paul Foucher, Pierre Elzéar, Maurice Talmeyr, Paul Delair, Henry Houssaye, bien d'autres encore, tous ardents et nobles jeunes hommes qui ont au cœur le double amour de l'art et de la liberté.

« Et chacun cause à son aise, suivant le hasard des rencontres, avec une entière indépendance d'idées et de langage. On oublie ainsi les heures, jusqu'à ce qu'un regard jeté machinalement sur la pendule vous avertisse que le temps a marché et que le moment est venu de vous retirer. Victor Hugo, plus dispos que jamais, vous serre une dernière fois la main, et, au départ comme à l'arrivée, il trouve un mot gracieux à vous adresser. Quelques instants après, on traverse les rues, déjà moins bruyantes, de Paris, les boulevards qui de-

ll>6 VICTOR llU(iO 1NTIMI-:

vioniKMit peu à peu déserts, et les phrases ailées du poète chantent dans votre mémoire. On le remercie intérieurement de son accueil ; on est heureux de voir que Tidée qu'on s'était faite de lui en le lisant était juste, que l'homme et l'écrivain sont chez lui, indissolublement unis, qu'on n'a pas affaire à un simple homme de lettres, si admirablement doué qu'il puisse être, mais à un héraut de rhunmnité ; on s'est élevé un moment, dans une soirée passée en si illustre compagnie, au-dessus des chétives misères, des préjugés mesquins, des amours et des haines puériles et rapetissantes, dont est faite la trame de la vie ordinaire; on a puisé en voyant et en écoutant ce grand homme, en causant avec lui, en sentant sa main presser la vôtre, plus de vigueur pour le travail, un élan nouveau vers le Beau et le Bien, une force morale accrue et, appliquant au grand poète français le mot de John Goleridge sur Wordsworlh, on répète : a Je suis devenu plus sage et meilleur pour avoir connu Victor Hugo dans ma jeunesse et avoir lu ses œuvres toute ma vie ».

Ceci est plus qu'un article, c'est un document. Cette résurrection intense de la maison du poète frappera tous ceux — et ils s(Mit nombreux encore, qui Font connue.

Ces lignes, d'une vérité scrupuleuse et qu'on croirait écrites d'hier méritaient les honneurs d'une re|>r(i(liicii()ii. Nous sonnnes heureux de les tirer de INnihli.

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