‹ Victor Hugo intime [par] Mme. Richard LesclideChapitre 36 sur 41 · A VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A VICTOR HUGO

Anniversaire

l'aigle

Un aigle impétueux s'élance de soc aire, L'éclair de ses yeux d'or, au soleil allumé, Perce l'ombre maudite où languit l'opprimé : Un rayon de son t'eu divin nous régénère.

Bientôt, ayant franchi la limite ordinaire Aux aigles assignée, il contemple, charmé, Les mondes gravitant sur leur axe enflammé Et croise aux régions où gronde le tonnerre.

Il plane et, suspendant son essor surhumain. De la Terre et du Ciel ayant chanté l'hymen. Il vise un but sublime à lui seul accessible.. .

De ton génie, ô Dieu, l'àme humaine est l'autel : L'univers t'apparient, 6 grand aigle inflexible Dont le cœur n'a d'égal que le nom immortel!

26 février 1883

Puis, toujours au hasard — car il faudrait pour reproduire le plus intéressant seulement plusieurs volumes — voici d'autres lettres encore. La première vient d'un département du Nord. Elle émane d'un ecclésiastique, un honnête homme qui confie à Victor Hugo son état d'âme, ravagée par le combat du dogme et de la raison. Ces pages ont toute la sincérité d'une confession loyale. Elles disent et laissent entendre bien des choses. Hélas! le cas de ce prêtre, qui ne veut pas transiger avec

ZDl VICTOR IIUC.O INTIME

sa conscience c.-l (riuilant ]ilus douluiiii-ux (iifil n'est iKiiiil un cas isulé... Nous nous absliendi'ons de tout autre coinnienlaire.

« A'..., 4 noocinl)ic /SS3.

« Monsieur le Sénateur,

« Veuillez excuser ma hardiesse et me permettre de recoui'ii" à volj-e bienveillance, à vos lumières et à vos conseils, dans la situation la plus douloureuse et la plus fausse oii se puisse trouver un honnête honmie.

« J'ai trente-neuf ans, je suis curé d'une paroisse de seize cents âmes et, de ce côté, un avenir sûr et môme assez brillant s'ouvrait devant moi. Je suis bien noté aujirès de mes supérieurs, j'ai une réputation (Toiateur établie dans mon diocèse et des honneurs ecclésiastiques, prématurés peut-être, en ont été la conséquence.

(( jMais des doutes qui remontent déjà loin, et que j'ai longtemps combattus, se sont changés après étude et examen sérieux, en une conviction formelle de la fausseté de la religion. J'ajouterai, pour vous donner de ma situation une connaissance aussi (>xacte que possible que le célibat ec- (•l(''sia>li(iu(' ne iii"a ])as edùh'.

» Les passions des sens et la {cinmc ne sont donc jiour rien dans le travail qui s'est opéré en moi ; j'ai été constamment de ce côté à l'abri de tout soupçon.

» J(^ ne ])uis. monsieur le sénateur, continuer

honorablement mes fonctions, prêcher des doctrines que je regarde comme absolument fausses, faire des cérémonies qui sont vaines et ridicules et tromper sciemment ceux qui m'environnent! L'honneur et la dignité du caractère me l'interdisent! Mais ici dans quel labyrinthe inextricable me trouvé-je enfermé!...

(( Je n'ai aucune fortune personnelle, j'ai vécu de mon ministère au jour le jour et, d'autre part, je ne suis plus à l'âge où l'on peut reconmiencer une carrière!... Je souffre toutes les tortures morales imaginables sans savoir comment donner satisfaction à mon intelligence et à ma conscience!

« J"ai pensé qu'il me serait peut-être possible de trouver dans la franc-maçonnerie (1) une position qui me permît de vivre tout en combattant Verreur que j"ai propagée de bonne foi jusqu'ici...

« Je suis disposé à tout et j'irais même volontiers à l'étranger pour cela, surtout dans un pays de langue française. Je ne sais à qui m'adresser et j'ai pensé, monsieur, que prenant en pitié la fausseté de ma position, vous ne refuseriez pas de vous faire mon guide et de me patronner; la haute influence que vous ont si justement acquise votre génie, vos services et jusqu'à vos épreuves vous permettrait de m'aider puissamment, de défi) On inclinait à croire Victor Hugo franc-maçon. Mais le renoncement aux croyances de .sa jeunesse lui avait trop coûté pour qu'il aliénât par la suite son indépendance. Il s'enferma dans un idéalisme au fond duquel il y avait Dieu. Victor Hugo n'a jamais cessé d'être déiste. Dieu, n'esl-il pas la formule même de l'Idéal : le Beau, le Bien, le Vrai, le Juste?...

vi'iiir vriiiiiK'iit mon libérateur, et je vous en bénirais toute ma vie!

(( Je vous conjure donc, monsieur et illustre Maître, de daigner me prendre sous votre protection et d'intéresser à ma cause ceux qui peuvent réaliser mes désirs et mes vues. Je suis ici pieds et poings liés, sans savoir de quel côté me tourner. Je ne saurais rencontrer de Mentor plus digne et plus puissant que vous.

« Daignez agréer, Monsieur le sénateur, lliommage des sentimiBnts de profond respect avec lesquels j'ai riionneur d'être,

(( Votre très humble serviteur,

(( Ch. W. »

A la note acrimonieuse, bien que — ou parce que — familiale. La lettre ci-dessous fut écrite à Richard Lesclide par la femme du comte Léopold Hugo, neveu du poète. Elle a fait, depuis, parler d'elle.

« Roma 21-22 juillet 1881, (( la nuit.

« Monsieur,

« Vous m'écrivez du Louvre (1) ? Estrce parce que Tlieurict me disait que j'ai les mains de la Monna Lisa ?

'( A'nus me dites que chez Hugo on ne répond ni aux princesses, ni aux bergères... Je suis donc heureuse de n'être ni rune ni l'autre, mais bien

(l) Ricliard Lesclide appartenait au ministère des Hcaux-Arts, section des moulaprcs au musée du Louvre.

LA CORRr:SPOXDA\CE DE VICTOR HUGO 257

une privilégiée, puisque vous me répondez et même d'une manière piquante, spirituelle, originale!... Vous aimez bien mon oncle... je vous envie!...

(( Moi, je ne l'aime plus. Il est toujours le Dieu de mon esprit, mais je ne raime plus 1

« Et auparavant, il venait après ma fille.

« Que voulez-vous... il ne m'aime pas!

« S'il m'aimait bien, il aurait tiré les oreilles à son neveu, mon mari... (Dire que j'ai un mari... oh! quand nous donnera-t-on le divorce pour que j'en prenne un autre!...) et il l'aurait envoyé rebondir à Rome.

« Et quand je viendrai à Paris ce sera vous, monsieur, que je chercherai avenue et hôtel Hugo. Qui sait si vous ne serez pas le messager, le génie de la paix entre le grand homme et cette ci-devant jeune femme dont on dit qu'elle a le meilleur cœur et le plus méchant esprit du monde !

(( Figurez-vous que je vous écris à deux heures du matin; dans cette saison on ne dort pas à Rome et moi moins que personne.

(( De ma fenêtre, je vois le dernier quartier de ma chère Tânit, la déesse de Salambo (sic), se lever sur la villa Medici (re-sic) où le fils d'Edouard Fournier va venir avec le premier grand prix.

({ T. Gautier, Flaubert, Littré. Saint-Victor... mais qui va-t-il nous rester ?...

« Et moi qui écris des choses remarquables et qui, par dédain, ne publie rien !

258 VICTOR HUGO INTIMI

« Hiianl à lii \'cnus de Milo, sur latiin'llc Edouard Grenier a fait, in'a-t-on dit, une cliarniante étude (la connaissez-vous ?) vous me la préférerez toujours à cause de son abstention épistolaire à laquelle, malgré que vous m'ayez prêclîée, je ne suis pas gagnée, puisque je vous bombarde immédiatement d' celle l(>ltrc.

« Pardonnez-moi, je suis Provençale aussi; la Grande Lauzade, que traverse le chemin de fer, avec son château des Templiers est à nous, près de la Madone des Arcs où Mireo revint à la vie au son de la musique de mon aimé Gounod.

(( Il fut un temps où Aicard m'appelait la fée EstcrcUe.

(( Cet heureux temps n'est plus.

« Je ne puis ajouter :

(( Il reviendra peut-être!...

(( Enfin, monsieur, je suis charmée d'être en correspondance avec vous. Laissez la Vénus de Milo se taire et faites-moi parler.

<( Mille choses aimables.

(( C'' G. Hugo. »

Gilons encore une lettre de Léon Cladel cpii se plaint du silence du Maître à propos de l'apparition d'Ompdraillcs. puis une lettre d(>. Glovis Hugues, l'aimable poète, député de Marseille, une lettre de Victor Gherbuliez, une lettre de Louis Blanc. — Nous laisserons le dernier mot de cette correspondance à Sully-Prud'homme, l'homme du jour, l'heureux poète français lauréat en 1901

du premier prix Nobel. Victor Hugo eût applaudi les deux noms qui firent triompher la France dans ce concours universel : Frédéric Passy, Sully-Prudhomme.

({ Sèvres, 30 novembre.

« Cher ami,

« Depuis que j'ai Thonneur de connaître de visu le poète, je lui ai toujours envoyé mes élucubrations et lui, constamment, il m'avait fait l'honneur de me répondre.

« Un jour, afin de bien démontrer que je n'étais pas de la bande à Zola, l'idée me vint de dédier à Victor Hugo le plus romantique de mes poèmes en prose et je lui servis Ompdrailles. 1\ m'accusa réception du volume et, depuis, silence sur tout<3 la ligne. En ce cas-là, peut-être, je croyais mériter une réponse, une appréciation en trois mots. Rien!... Quant à M""^ Lockroy, je serai, moi, toujours son débiteur, car je n'oublierai jamais ses sympathies pour nous lorsque la mort frappait à coups redoublés à notre porte.

(( Oui, mais Lockroy! Son grand cœur me devait au moins un merci. Voilà tout. Et maintenant, à quand vos cabrioles ? Je lis vos Hanlon-Lees. C'est fort intéressant. Je vous en reparlerai. Quant à la préface de Banville, c'est de la pyrotechnie adorable!

« Amitiés de nous tous à tous.

« L.-M. Cladkl. »

260 VICTOR ilUGO INTIME

<( Paris, 19 lévrier I S8I , (( 204 rue de Rivoli.

« Mon cher Victor Hugo,

(( M"® Rousseil m'écrit :

(( Je vous en supplie, rappeliez à \'iclor Hugo (( (juil ma promis le rôle de Tisbé d'Angelo. J'y « comptais pour ma rentrée aux Français. Si je ne « joue pas ce rôle, j'en mourrai. »

(( Je me rends à la prière que M"'' Rousseil m'adresse d'intercéder pour elle auprès de vous, sachant que c'est une femme de talent et de cœur. Que faul-il que je lui réponde?

(( Je ne suis pas allé vous serrer la main, parce que je suis retenu chez moi par de vives souffrances.

« Votre admirateur et votre ami,

« Louis Blanc. »

(( Paris, 17 rue Gay-Lussac,

« Mercredi i2 novembre.

« Monsieur,

« J'ai pris la liberté d'aller aujourd'hui frapper à votre porte, sans avoir d'autre titre à être accueilli de vous que ma qualité de membre du comité de souscription pour votre statue, et que le droit imprescriptible qui appartient à tout candidat à un fauteuil académique d'importuner ses juges. J'aurais été trop heureux si j'avais pu réus-

sir à vous intéresser à ma candidature et à la recommander à votre bienveillance.

« Oui n'attacherait un prix infini à votre suffrage? Mais quand il me serait interdit de prétendre à cette précieuse faveur, je n'en tiendrais pas moins à mettre à profit l'occasion qui s'offre à moi de m'introduire auprès de vous, car depuis bien longtemps je regrette vivement qu'il ne m'ait pas encore été donné de vous présenter l'hommage de mon admiration et de mon respect. Je suis trop discret pour oser souhaiter que vous me fassiez l'honneur de m'indiquer l'heure et le jour où je pourrais avoir quelque chance d'être reçu; mais j'espère que vous ne m'en voudrez pas si je m'obstine dans un désir et si je me permets de renouveler ma tentative.

« Veuillez agréer, monsieur et illustre Alaître, l'expression de tous mes sentiments les plus respectueux.

« Victor Gherbuliez. »

(( Chambre des Députés.

(( Pans le 28 iiiin i8S4.

« Vénéré Maître,

(( Au nom de mon collègue Laguerre et en mon nom, je vous soumets le document qui nous arrive des frontières espagnoles. Votre voix est la grande voix de la civilisation et la démocratie attend.

-62 VK TOR IIU(iO INTIME

« Agréez, vénéré Maître, l'assurance de notre respect profond.

(( Clovis Hugues. »

« Mon cher \'ictor Hugo,

(( Rien ne pouvait me faire sentir plus cruellement combien est désolante rinflrmité dont je souffre, que l'impossibilité absolue où elle m'a mis de me joindre, en personne, à ceux qui sont allés vous dire tout ce qu'ils ont pour vous dans leur cœur d'affection, de reconnaissance et d'admiration.

« Louis Blanc. »

(( Paris, QS nuiis 18S2.

« Maître,

« Je suis profondément touché de Tapprobalioii, si précieuse pour moi, que vous donnez à mon discours, et du témoignage de bienveillance que vous m'accordez en m'invitant à prendre place à votre table samedi prochain.

« Je me rendrai avec empressement à cette invitation, et je vous prie, Miiître, d'agréer, avec l'expression des sentiments d'une confraternité récente dont je suis bien fier, la nouvelle assurance de mon affectueuse vénération.

(( SuLUY-PlU DlIOMMr:. »

Ce chapitre a des « à côté » — Terminons-le donc par des vers adressés au poète souverain par un jeune écrivain de province, qui les composa sous le charme de sa Chanson des Rues et (les Bois. On n\a pas été aimable pour cette œuvre, imprégnée d'esprit gaulois, qui inspira à Charles Monselet une Chansonnette des Rues et des Bois très réussie, — mais qui n'a rien de commun avec les Almanachs des Rues et des Bois, auquel Monselet fut tout à fait étranger. Ce passe-temps de lettré eut pour seul père Richard Lesclide, dont la verve endiablée amusait fort ^^ictor Hugo.

Le Maître fut si sensible à l'envoi de son correspondant, dont l'épître fut décachetée à table par M™^ Drouet, qui la lut à haute voix, qu.<^ nous n'hésitons pas à publier ces stances alertes :

Dans ma solitude accourues Ranimant mon âme aux abois, Résonnent les chansons des rues Frissonnent les cliansons des bois

Les héroïnes du poète, Riant d'un air doux et vainqueur, Me jettent des fleurs à la tête, Et moi je leur jette mon cœur ;

Puis, je rencontre en mon extase Le Maître aimé tout diapré Des gourmes du cheval Pégase Qui caracole dans un pré.

-î<>'i VICTOR iiuc.o intiml:

Sans selle et sa n;< bride, il le monte. Pégase au ciel va l'emporter :

Sur le dos du coursier qu'il dompte J'essaie à mon tour do sauter.

Tel, quand un général d'armée Passe sur le haut du pavé, Gavroche, la tète animée, L'escorte d'un pas relevé !...

Mais je tente un vol impossible :

Nul ne suit l'aigle que l'aiglon ; L'Olympe m'est inaccessible :

Ce poète a le bras trop long ;

C'est vainement qu'il cherche l'ombre Dans les forêts ; son front vermeil En dépasse la voûte sombre Et se retrouve en plein soleil ;

Je l'ai vu causerdes désastres Dans les vergers qu'il détruisait ; Son pied écrasait les fruits, et De la main, il cueillait les astres

Page 1