CHAPITRE VII
La mort de M™^ Drouet, qu'après de longues souffrances un cancer de l'estomac emporta, le vendredi 11 mal 1883, impressionna fortement le poète, bien qu'il ne montrât pas trop ses regrets au début.
L'affliction a sa pudeur. Alais on ne rompt pas sans qu'il en coûte avec une affection ayant un demi-siècle de durée et de constance.
Cette disparition entraînait après elle les plus doux souvenirs du poète, car Victor Hugo, nous l'avons dit, avait aimé éperdument la créature privilégiée qui devait l'arracher plus tard aux représailles d'un président de République qui osait escamoter la France à son profit.
C'était le meilleur de la jeunesse du Maître qui s'en allait avec la morte.
Elle l'abandonnait mal à propos, d'ailleurs, à l'heure oi^i il se résignait à peu près à vieillir. Aucune silhouette féminine n'encombrait plus, d'une manière sérieuse, l'horizon du poète, devenu
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moins accessible aux séductions de ses innombrables admiratrices.
jyjme Drouet, d'ailleurs, supprimait, presque invariablement toute la correspondance émanant des lemmes. 0 les aimables et charuKmts ramages des belles correspondantes aux doigts fuselés et aux yeux de llamm(\ (jui venaient babiller comme des fauvettes avec leur poète! 0 les élégants griffonnages, les billets parfumés, sacrifiés sans pitié! (Combien étaient rares les épîtres qui trouvaient grâce aux yeux sévères de l'ombrageuse amie du grand homme. A peine tolérait-elle des lettres d'enfants — et celles que nous avons citées ont échappé par miracle h une destruction certaine.
Un jour, pourtant, Victor Hugo se fâcha à propos de (piehiues pages enthousiastes, froissées et maltraitées par sa compagne. Ces pages innocentes — et condamnées — venaient d'une intelligente fillette qui, en 1878, avait joué dans Les Miiiérablcs, le joli rôle de Cosetie et qui devait, si je ne me trompe, créer plus tard, au théâtre de la République, le rôle de Zizi dans lîufj-JanjaJ.
Victor Hugo, se souvenant de J(\an Valjean, prit
en mains de nouveau la défense de Gosetle, dont il
défendit également la prose contre son accusatrice.
T\li! madame, dit-il, impatiente', il s''agit d'une
enfant.
— Monsieur, il y a des enfants de tout âge, répondit sèchement M™" Drouet.
L'année 1882 avait été heureuse pour l'amie du poète, dont la gloire était un peu sienne.
Le 21 janvier, elle avait assisté, en sa compagnie, à Tunique représentation de Margarita, la jolie comédie tirée du livre dramatique des Quatre Vents de VEsprit, et jouée sur le théâtre particulier du Cercle des Arts intimes. Nancy Martel, aujourd'hui pensionnaire de la Comédie-Française, et Fernand Samuel, que la fortune fit depuis directeur de théâtre, créèrent les principaux rôles de cet admirable ouvrage.
L'anniversaire du Maître avait eu, comme le précédent, un retentissement dans le monde entier.
Le 1^"" juin 1882, Torquem/ida, commencé à Guernesey en 1856 — d'après M. Henry d'Escamps, — et à peu près terminé en 1870, paraissait en librairie, et cette œuvre impatiemment attendue, obtenait un succès colossal.
]\^|me Dpouet exultait. Mais sa fm était proche.
La dernière grande solennité à laquelle, très souffrante, elle accompagna le poète et les siens fut, à un demi-siècle de date, la seconde représentation du Roi s'amuse, donnée à la Comédie-Française, devant un public d'élite, le 25 novembre 1882. Le Roi s'amuse avait été interdit en 1832 par M. d'Argout et le bon plaisir de Charles X. — Ainsi, un siècle plus tôt, à la représentation d'Irène, Paris retrouvait et couronnait Voltaire.
La loge du poète fut photographiée au cours de
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lii soii-rr. .'t le Monde lllustir. ciiliv auhvs piildica lions spéciales, consacra tous ses dessins de la semaine à cette reprise sensationnelle.
Ce devait être la dernière illustration où ^|me UpQi^iet allait s*' tiouvri- unie à celui (pii fut sa vie. Le prolll sculptural et aristocratique de la malade se détachait sur le fond sombre formé par les draperies de velours écarlate de la loge et par les habits noirs du Maître, encadré de MAL Meurice et Perrin, — alors administrateur de la Maison de Molière. Au milieu, Georges, un bel adolescent dont la tête régulière et expressive, aux yeux doux et profonds, faisait songer aux jeunes dieux <ic lanliiiuité grecque, et Jeanne, posée connue un oiseau prêt à s'envoler sur les genoux <rAugiistc Vacquerie, complétaient cet ensemble sympathi(|ue. M^"^ Drouet, avec sa lourde couronne de cheveux blancs, la pâleur marmoréenne de ses traits idéalisés par le lent travail du mal qui devait l'emporter, rappelait à s'y méprendre la statue de Lille, due au ciseau de Pradier.
Ce fut le dernier éclat dont brilla cette f(>nmie, qui avait été prodigieusement belle, et dont les jours étaient comptés.
Pendant les entr'actes, ce fut un défilé ininterroFnpu d'amis et d'admirateurs, venant serrer les mains glorieuses du Maître. Au dehors, la foule l'attendait. Elle fit à son poète une ovation discrète, solennelle, sans un cri : tous les fronts découverts, une double haie compacte d'habits noirs inclinés respectueusement sur son passage.
Et de quelle vénération profonde et filiale était fait ce silence, lourd d'émotion...
Quelque temps après le cinquantenaire du Roi s'amuse, NP^ Drouet s'alita. Ce ne devait pas être pour longtemps. Elle sentit sa fm prochaine et accueillit cette perspective avec un grand héroïsme puisé dans cette profonde affection qui ne s'était jamais démentie. Elle craignait que son ami se frappât et s'émût trop vivement d'une séparation qui, pour n'être pas bien longue, en raison de leur grand âge à tous deux, n'était plus guère pour elle qu'une question de jours.
Il suffisait qu'il fût auprès d'elle pour qu'elle eût du courage.
Voici ce qu'écrivait à ce sujet le 25 avril 1883, Richard Lesclide à Léon Gladel, qui lui faisait part de la naissance de son fils Marins, qui aura bientôt vingt ans!
« Mon cher Gladel, j'apprends avec joie la bonne nouvelle et j'espère que la mère et l'enfant se portent bien. Je l'annoncerai ce soir chez Hugo et je vous promets de porter un toast devant le Maître à Jean-Pierre-Marius Gladel.
(( M"^^ Drouet décline de plus en plus et ce n'est plus, hélas ! qu'une affaire de temps. Elle est très calme et très résignée et ne demande qu'à souffrir le moins possible pour mourir.
(( Le Maître n'a pu conserver ses illusions, mais
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il ne veut convenir de rien. Peuir lui, son amie n'est pas malade, mais très souffrante.
({ Je vous embrasse tous, vous compris. »
Ce deuil, arrivé le 11 mai suivant, lit sur l'illustre vieillard un effet qu'il chercha à se cacher à lui-même :
— Les morts ne sont pas absents, ils sont invisibles, disait-il ; — mais son auiie disparue semblait l'appeler de l'au-delà de la tombe.
Déjà Victor Hugo ne travaillait plus-. M""^ Lockroy, qui venait de perdre la mère de son mari, prit en mains le gouvernement de la maison du poète, dirigée par intérim par M""^ Tola Dorian, l'ex-leclrice de l'impératrice de Russie, alors qu'elle portait son titre de princesse Met^cherski. Victor Hugo affectionnait fort cette poétesse de talent.
M"^ Lockroy commença par évincer à peu près tout l'élément féminin intime et encombrant : la princesse de L... aux décolletages savants, sur laquelle couraient de singulières histoires, M*"^" Joséphine B., Sophie Z., etc., — les plus enracinées dans la maison — sans que le Maître fit entendre l'ombre d'une observation.
M"® Lockroy, qui s'attendait à de belles révoltes après ce coup d'état, garda les positions conquises par son tact, sa persévérance et son esprit.
Du côté masculin, son choix fut tout aussi méticuleux en ce qui concernait l'intimité du Maître. Kllc ne m.iinlint autour de lui que ceux en qui elle
avait une entière confiance et qui pouvaient lui constituer une garde d'honneur d'élite.
Aucune lettre de femme ne pénétra plus avenue Victor-Hugo. Le poète, d'ailleurs, se désintéressait de plus en plus de sa correspondance et Richard Lesclide ne répondait plu& guère qu'aux Mtres d'amis, de célébrités^ ^m sysitt un earactèFe d'urgence excejrtionneî.
Cette même année, cédant aux sollicitations de sa famille, le poète prit dans les montagnes de la Suisse un assez long repos.
Il revint à Paris, très assombri. Il semblait que le vide s'était fait plus profond dans l'hôtel de l'avenue Victor-Hugo. Il y manquait cette affection despotique, mais absolue qui, pendant cinquante ans, l'avait escorté dans sa vie orageuse et glorieuse; il y manquait aussi un rayon — et ce rayon, c'était son long passé d'amour et de jeunesse envolé avec l'âme de la morte.
CIIAPITllK \11I SOUVENIRS ET ANECDOTES
Viclur Hugo, coiniiie son œuvro le prouve, était spirilualiste et croyait à la fatalité. Il écrivit sous cotte inspiration Notre-Dame de Paris, et Ton trouvera dans le récit suivant, ({ue nous allons essayer de dire après lui une note superstitieuse étrange :
Comme il prenait des notes un jour à Gueruesey, tout en se promenant au bord de la mer, il crut s'apercevoir qu'on le suivait. En effet, au bout d'un instant, on lui toucha légèrement l'épaule. Il se retourna. C'était un âne. Un âne en quête de caresses et d'herbe fraîche. Hugo flatta la bête de la main, et l'âne, satisfait, continua sa roule.
En rentrant, le poète raconta qu'il avait été alxndi' {)ar un solliciteur; puis, cette idée s'enchaînant à d'autres idées :
— Pourvu, dit-il, qu'il ne soit rien arj'ivé làbas, à l'Académie.
— Pourcpioi donc cela?
— Mais, répondit-il, cet âne avait l'air de me demander ma voix.
On rit de cette plaisanterie.
Le premier courrier de Paris arrivant à Hauteville-House annonçait la moj't de Al. de Barante.
Lorsque le comte Léopold Hugo perdit sa fdle unique, il se rendit à Téglise de la Trinité, sa paroisse, pour commander le service funèbre.
— La nef tendue ? demanda l'un des vicaires de service.
— ■ Oui, des draperies noires rehaussées d'ornements.
— Quant à cela, c'est impossible !... Nous sommes dans la quinzaine de FAvent, et nous suivons Rome.
— Ah ! répondit le comte, c'est impossible !... Je le regrette vivement pour mon enfant, — mais vous devriez bien faire ce que je vous demande pour mon oncle.
— Monsieur le comte, vous pouvez dire à M. Victor Hugo qu'il sera content, dit l'aimable abbé.
Et l'église, se piquant d'honneur, fit à la petitenièce de l'illustre pénitent de l'abbé de Lamennais des funérailles somptueuses. La morte eut un deuil d'or. La vaste nef de la Trinité disparaissait entièrement sous des draperies blanches rehaussées d'or.
N'était-ce pas le meilleur hommage à rendre au grand poète que d'honorer ainsi les siens.
On parlait n^igiun. Le Alaitre cunla un soir, dans la vérandali, ranecdote suivante :
Pendant un voyage que (irenl en Italie le comte Abel Hugo et sa jeune fennne, le prince Galitzine invita un jour le jeune couple à aller à Tivoli, cet adorable lieu commun de la campagne romaine.
— En plus des fameuses cascatelles, dit-il, je vous promets encore une attraction : le pape doit se rendre demain à Tivoli et nous le verrons.
— Oh ! quelle idée ! s'écria la comtesse, et comme ce sera original de dire à mes amies, en rentrant à Paris, que j'ai baisé la mule du pape!...
Le comte, revenu déjà de bien des choses, se souciait fort peu de voir Pie LX, qu'il connaissait à fond depuis 1840, époque où Mastaï passait pour un catholique des moins ardents. Soldat et franc-maçon alors, rien ne pouvait faire prévoir ses futures destinées.
Mais la jolie pénitente paraissait heureuse de voir le chef de la chrétienté. Comme il ne faut pas contrarier les femmes, on se rendit à Tivoli dont réfilise, éclairée a rjionio et surchauffée par les vapeurs d'encens et la ferveur des fidèles qui s'y empilaient, disparaissait sous les bannières et les oriflammes. Mais, si le haut clergé n'avait pas attendu sur le portail son chef suprême, les fldèles conflts en dévotion seraient peut-être
encore à l'appeler de leurs vœux. — 0 déception ! on vit la voiture de Pie IX passer au grand trot devant l'église qui lui faisait accueil et filer tout droit au palais du. gouvernement.
Le bruit de cet événement s'était à peine répandu que religieux et dévots des deux sexes, pèlerins que la vue de Sa Sainteté avait attirés à Tivoli, quittaient en débandade l'église fleurie, lâchaient prônes et oraisons et arrivaient en coup de vent au palais, où le pape dut consentir à les recevoir. Il se jeta sur un siège, de l'air de quelqu'un qui accepte une corvée et, tout en se bourrant le nez de vastes prises de tabac bruyamment aspirées, il donna aux fidèles sa mule à baiser. La jeune comtesse, curieuse comme toutes les femmes, voulut aller au baise-pied, bien qu'on la détournât de cette fantaisie. Quand Pio nono vit venir à lui et s'agenouiller, conformément au cérémonial, cette parisienne jolie, fine et distinguée, il retira brusquement son pied et, d'un geste plein de galanterie, il mit son anneau pontifical sous les lèvres de la jeune femme.
Si bien que la comtesse Hugo rentra à Paris sans avoir pu baiser la mule du pape !...
Le cabinet de travail mis à part, — et encore ! — ce qu'on trouvait le plus difficilement chez Victor Hugo c'était — cela semblera paradoxal — ce qu'il faut pour écrire. Le Maître se servait ordinairement de plumes d'oie, dites bouts d'aile, qu'il
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n'abaiid(jniiait que lorsqirellcs Jivait'iit dit leur dernier mot. Il les trailail furl mal el «luand elles ne lîiarquaieni plus de faron normale, il les utilisait de dos et de eùlé, au petil bonlieur. Les i)lus usées étaient les meilleures. Il enq^loyait parfois des tronçons de plumes informes, qui faisaient autant de taches (|ue de mots. Catulle Mendès apporta un jour avenue Victor-Hugo un paquet de roseaux fendus qui venaient d'Orient. Ce présent fit la joie du poète. Il s'en servit très longtemps et n'abandonna les roseaux que lorsqu'ils furent absolument hors de service.
Quand il confia ses travaux de copie à son secrétaire, celui-ci introduisit chez le Maître tout un arsenal de plumes, d'encriers, de porte-plumes, car il ne pouvait souffrir la disette à cet égard.
Parmi les encriers se trouvaient deux pyramides de cristal, une grande et une petite. Jeanne s'empara de la petite, et Victor HugO' emporta l'autre, qui fut légèrement ébréchée peu après. Gomme le poète disait à son ami combien cette détérioration l'affectait, celui-ci lui ht et calligraphia, en caractères microscopiqu(\s, lo quatrain suivant qui, collé avec art, dissimulail lionorablemenl la mutilation de la pyr-amide :
Cet encrier de liauto taille Dans les combats s'est écorné :
L'homme à qui je l'ai destiné A toujours .un^'-né la bataille.
n'est par Richard Lesclide que la plume métal-
lique, depuis longtemps proscrite, fit sa rentrée dans la maison.
Après que le Maître se fut servi d'un de ses porte-plumes, M. Lesclide prit un canif, enleva adroitement une lamelle du bois et pria Victor Hugo d'attester qu'il avait mis à contribution cette nouvelle arme de guerre. Le poète y condescendit volontiers et écrivit ceci, à la plume métallique, sur la partie mise à vif :
« Puisque mon cher Lesclide le désire, j'affirme que je me suis servi de cette plume. — Victor Hugo. »
Ce porte-plumes historique, pieusement conservé, fait bon ménage avec quelques « bouts d'aile » sur lesquels le Maître a mis ses initiales après s'en être servi.
La plume d'oie se vengea pourtant de l'atteinte portée à sa considération par l'introduction de la nouvelle venue.
Voici comment :
Victor Hugo offrit un jour à son secrétaire une magnifique reproduction à l'eau-forte de son portrait par Bonnat ; il voulut ajouter à ce présent une dédicace. Il prit le premier « bout d'aile » qui se trouva à sa portée et écrivit ceci :
({ A mon cher et excellent ami, Richard Lesclide.
La plume d'oie eut alors beau jeu. Elle déposa sur le papier de Chine, au bas de la dédicace, une
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cui)ieusL' tnclic d"eiu'i(\ vrai « pàlé » de poète, magistral et luniineux, iiui semble buuligiier la signature glorieuse.
Ce fut toute sa vengeance.
Un proverbe populaire dit «qu'on se plaint quelquefois que la mariée est trop belle ». Il a, ma foi, raison. Victor Hugo avait parfois des mouvements d'impatience contre lui-même : c'est que la pensée s'imposait à son esprit le plus souvent sous une forme ailée.
— C'est insupportable, disait-il, je pense en vers !
Après la mort de M™^ Drouet, quand il se sentit vraiment touché \yar l'âge il murmura à table cet alexandrin mélancolique :
J'aurai bientôt lirii d'encombror l'horizon !...
( )ii j)ai]ail un soir de Fr('Ml('"ii('k Lcniaîli'e. La eonversationen vintaii Itlason (iii".\(b)l|ili(' Dumas avait invenl(' ])()ur le grand comédien : de sal)I(' cl de galcls au compas (Targcnt, à cheval sur une lyi'C d'ivoire. Ces armes fantaisish's ont besoin d'être ex])li(juécs. Frederick LemaMrc. on U' sait, était né au Havre et la mer l'avait conijuis h)ut enfant. A défaut des flots, souvent moiu'S incléments, le sort s'est chargé de ballotter le fougueux artiste. T.'aïcul du gr.and Fr-édérick était musicien et son frcrc ar-
chitecte : le compas et la lyre. La mer a fourni le fond du blason.
— Un acteur, dit le poète, qui suivait une pensée, n'a vécu que par ses créations. Les reprendre, c'est le rappeler et l'arracher à Foubli absolu qui pèse sur l'artiste défunt.
Il aimait encore à rappeler la réponse qu'il tlt à son interprète, la grande M'^^Dorval, qui se montra si pathétique dans la Tisbé d'Angelo, un jour qu'elle lui demandait si elle était jolie : (( Vous n'êtes pas jolie, vous êtes pire. » Ce mot, ajoutait Hugo, peut s'appliquer à toutes les femmes de Delacroix. On peut leur dire à toutes : vous n'êtes pas belles, vous êtes pires ! La ligne divine de la beauté apparaît lumineuse, mais brisée, sur vos visages ; vous êtes l'éclair, c'est-à-dire l'éblouissante grimace du rayon. Ceux qui vous aiment ainsi, vous aiment malgré vous et malgré eux, et vous aiment éperdûment parce que le secret de votre charme est précisément ce qui pourrait les détacher de vous. Soyez fières, vous êtes irrésistiblement laides.
Puisque nous parlons théâtre, rappelons un fait intéressant.
On se souvient que Chateaiihiiand avait salué Victor Hugo du nom d' « Enfant sublime » après
280 vu Tou HUGO intime
son premier ciivui ù rAcadcniie sur lu sujet mis au concours : VEludv.
Le qualificatif, tombé dune plujiie hautaine, avait donné au poète adolescent ses lettres de consécration. Aussi était-il très considéré.
En 18i8, quand l'auteur des Martyrs mourut, \'ictor Hugo, sur les instances de la famille, alla lui feimer les yeux, mais il ne put assister aux obsèques où il devait prononcer un discours.
C'est qu'il lui fallait quitter Paris à une heure critique où son devoir de citoyen l'appelait à l'Assemblée nationale.
M. Ampère prononça le discours du poète sur la tombe de Gliateaubriand ; pendant ce temps, Hugo enlevait au Parlement un crédit d(^ ({uinze millions pour les lliéAtres de Paris, qui fermaient sans ce secours providentiel.
Gustave Flaubeit était un homme plein d'élrangeté. Peu enclin à l'admiration d'autrui, ses marques d'enthousiasuK^ pour être l'ares n'en élaient que mr)ins banales. \'iclor Hugo racontait (ju'un soir, après dîner, dans la salle à manger de la place Pigalle. il lisait en j)elit ei^mité des fi-agmeiils de la Lrfjcndc des Sircics. An noiiiltt(* des audiJeuF's. figurait Tauleur de li Tcnhiluni de Salnl-Anlo'iur. Aceoudi' siii- l.i liiblc il buvait les }»aio|('s du poète, lecteur merveilleux s'il en fut, et, clh'Kjue fois que tombaient de ses lèvres inspirées queU(ue magnifiiiue xavs de l'impeccable clief-
d'œuvre, Flaubert, emballé, frappait sur son genou, accompagnant le geste d'une formule d'admiration plutôt pittoresque :
— Ah î le cochon ! s'écriait-il, transporté.
Puis, il remettait ses coudes sur la table, appuyait de nouveau son menton dans ses mains, dévorait Hugo de ses yeux pénétrants, et la lecture reprenait de plus belle, coupée des mêmes exclamations ravies, à la grande joie du Maître qui eût donné un cent de ses admirateurs prosternés pour un seid de cette trempe-là.
— Ah ! le cochon !...
Victor Hugo, indigné de la réception que la République française faisait au shah de Perse écrivit, dans La Libération du territoire, ces vers maintes fois cités :
Tant que je n'aurais pas, mugissant de colère, Lavé dans un immense Austerlitz populaire Sedan, Forback, nos deuils, nos drapeaux frémissants, Je ne montrerais pas notre armée aux passants.
Un diplomate venait, en effet, de lui dévoiler un trait caractéristique du degré de civilisation du potentat à qui la France faisait accueil.
Au dîner officiel que lui donna le prince de Galles, aujourd'hui Edouard VH, le shah remarqua le duc de Salisbury, Fun des plus riches lords d'Angleterre et, le désignant à son hôte, il lui dit à brûle-pourpoint :
— Vous allez lui faire couper la tête ?