‹ Victor Hugo intime [par] Mme. Richard LesclideChapitre 39 sur 41 · DES ANGES · texte numérisé non relu

DES ANGES

Ce sont deux anges : l'un est brun et l'autre blond, Leurs fronts sont doux et purs. L'aîné porte la tête Haute avec la fierté qui sied à la conquête Quand on commande en chef a des soldats de plomb.

L'autre a l'essor charmant et vif de l'alouette Qui pépie et picore et court dans le sillon, Et quand son regard bleu se lève, le poète Voit Dieu qui lui sourit à travers ce rayon.

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Et derrière le nid où leur babil de merles Monlre une bouche rose et des rires do perles Rêve un ange gardien — un autre ange — plus grand

Avec le même front limpide et transparent,

Et l'on voit dans ses yeux, où la jeunesse brille,

Une sérénité de mère de lamille.

Voilà. — ■ 11 ne faut jamais manquer de parole aux enfants.

Victor Hugo disculait un soir sur la différence d'instinct qui existe entre les petits garçons et les petites filles.

— Ainsi, je suis très sûr, diL-il, que Georges commencera à jouer à la poupée quand Jeanne cessera. Vous allez voir.

Il fit venir les enfants qui s'ébattaient à proximité.

— Georges, dit le grand-père, voudrais-tu voir les jambes de ta bonne?

Pour toute réponse, le garçonnet rougit jusqu'aux oreilles et courut cacher son visage dans le corsage de sa mère.

— Et toi, Jeanne, voudrais-tu voir les jambes (rilenriette?

— Gette question!... dit la fillette en pirouettant. Les jambes d'Henriette? ça m'est bien égal!

— Concluez^ dit le Maître.

Un dimanclie, après le dîner, un officier italien,

le commandant S., se fit annoncer chez le poète à qui il apportait un témoignage d'admiration de la part de son gouvernement. On l'introduisit et il remit au Maître une croix enrichie de diamants et des parchemins.

Victor Hugo était habitué à ce genre d'hommages qui affluaient vers lui de tous les points du globe. Le messager semblait un homme du monde ; il s'exprimait facilement et même élégamment, a^ec un aimable accent. C'était autant qu'il en fallait pour faire la conquête des femmes et celle d'un grand nombre d'hommes.

Pour rallier les hésitants, l'Italien se mit en devoir de décorer l'entourage immédiat du Maître, dont il paraissait connaître très bien la maison. Il commença par M. Lockroy, qui avait servi aux côtés de Garibaldi et qu'il séduisit par des souvenirs des « Chemises rouges », puis il alla à Georges, ravi de la circonstance. Sa décoration allait faire un si bel effet à Janson de Sailly !... Richard Lesclide, qui trouvait à ce commandant des allures bizarres, rompit dès qu'il le vît venir à lui muni d'un de ses petits papiers et prit congé de la société.

— Eh quoi! lui cria son ami Lockroy, vous partez déjà.

— J'y suis obligé, dit-il, par un travail urgent, — et puis, ajouta-t-il plus bas, je ne veux pas qu'on me décore.

Quelques mois plus tard, on apprenait que le pseudo-commandant italien était arrêté et con-

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damné pour oscroquerios à un nombre respectable de mois de prison. Ce chevalier d'industrie avait opéré sous le couvert de \'ictor Hugo, chez qui on Tavait vu ; il avait exploité avec une sérénité olympienne la plupart des amis du Maître, puis il s'était fait pincer bêtement au moment d'aller exercer ses talents dans un autre pays.

Jeanne rentrait radieuse de la promenade. Elle avait eu en chemin une idée triomphante.

— Papapa, dit-elle, tu m'achèteras une chèvre. Nous venons du Trocadéro où on a tiré une tombola. Il y avait parmi les lots une jolie chèvre, toute blanche, avec des rubans bleus, qui me rappelait Djali, ta Djali de Notre-Dame de Paris. J'aurais voulu la gagner, mais non! Tu sais, les chèvres sont pour rien. On les donne à présent. J'en veux une.

— Ta, ta, ta! dit le grand-père, tu n'auras pas de chèvre.

— Pourquoi?

— Pour bien des raisons. La première c'est qu'elle démolirait tout ici.

— On la mettrait au jardin et je lui ferais faire une maison.

— Elle maii,i.i-eraii la maison et puis elle mangerait mes roses, et tu sais bien qu'il ne faut pas faire de mal aux fleurs.

— C'est bien!... dit M"^ Jeanne qui ne renonçait pas si vite à ses fantaisies.

Et le soir, à dîner, la fillette vint câliner son ami Lesclide et lui dit tout bas ce qu'elle avait sur le cœur.

— Bon, dit-il, laissez-moi faire, et ne brusquez rien. J'ai mon idée. Vous aurez votre chèvre, mon enfant.

Le lendemain, il exposa un projet de loterie à un franc le billet, à laquelle participeraient tous les vieux amis de la maison, et dont le produit était destiné à offrir à Jeanne un objet dont elle avait envie et qui devait rester secret. Les parents étaient dispensés de prendre des billets. Gela leur était même interdit.

La souscription eut lieu séance tenante et réunit une trentaine de francs.

Et M"^ Jeanne, à quelques jours de là, fit son apparition chez « Papapa » suivie d'une gracieuse chevrette blanche tout enrubannée. C'était Djali. Le doux aïeul ne gronda pas trop en voyant la joie de sa petite-fdle, qui prétendit que sa chèvre descendait en ligne directe de la Djali d'Esméralda et offrit de montrer des parchemins en règle.

Mais la jolie bète fit de si beaux ravages dans le jardin, où elle cabriolait en liberté, que Victor Hugo se fâcha et qu'il fallut, en fin de compte, exiler la pauvre Djali.

La chevrette trouva un asile chez la maîtresse de pension de Jeanne, où elle fut reçue et choyée avec tous les honneurs dus à sa célébrité.

Nous avons sous les yeux la collcclion du journal Les Trois répubUcains, fondé en 1880 par Georges, Jeanne et la pclile Pauline IMénard, qui devait être plus lard la femme de Georges. Ce souvenir rappellera d'heureux jours aux trois collaborateurs que les tristesses de la vie ont depuis séparés.

Le journal, imprimé au polycopie, s'il vous plalll eut un grand succès. Tous les parents des rédacteurs furent considérés comme abonnés d'office, ou du moins on leur fit payer leur abonnement, ce qui revient au même.

Les trois fondateurs de l'illustre feuille trouvèrent bientôt que le journal était bien long à faire pour de jeunes linots; alors ils allèrent cliercher dans son coin leur grand ami Lesclide, — fondateur de publications s'il en fût, car il en mit en marche jusqu'à trois en un jour et non des moindres — mais toujours prêt à jouer.

Il enlra en fonctions séance tenante et griffonna sur un coin de table la déclaration suivante :

« Les l'rois Républicains m'ont fait l'honneur de me demander ma collaboration. C'est avec une grande joie quf» je vais me mêler à la pléiade d'esprits distingués qui dirigent ce rare journal.

(( 11 est certain que cette feuille est la première de toutes et que les autres journaux ne lui vont pas à la cheville. Voilà mon opinion et ceux qui ne sont pas contents n'ont qu'à le dire.

<( On me charge de la partie artistique et dramatique des l^rois Républicains.

« J'accepte et dois à nos lecteurs une profession de foi sincère. Je serai d'une impartialité absolue, mais ne dirai du bien que des dames qui m'embrasseront et des messieurs qui me donneront quelque chose. J'éreinterai les autres. Et voilà.

Victor Hugo trouva cet article fort bon, mais un peu hardi.

— On voit bien que vous ne faites pas de journalisme ! répondit son secrétaire.

— J'étais sûre qu'il écrirait des bêtises!... s'écria Jeanne en battant des mains.

Cette appréciation eut Tair de froisser le nouveau collaborateur qui, dans le numéro suivant, donna sa démission en éreintant le journal.

Les Trois Républicains eurent trois numéros, — un par républicain.

Par un effet rétroactif très fréquent, les vieillards se reportent volontiers à des souvenirs d'enfance et d'adolescence que leur cerveau, à son éveil, a conservés dans toute leur netteté. Aussi, dans ses dernières années quand Victor Hugo se remémorait les difficultés de ses débuts et les soucis matériels qui en résultaient, — le général Hugo ayant supprimé sa pension et celle de son frère, —

il avait des jours d'économie féroce : le (uni était de savoir laisser passer la crise.

Un tantôt, Georges aborda le Maître en lui disant sans préambule :

— Grand-père, Léon Daudet va venir me prendre pour aller chez son tailleur (et il cita le nom d'un des premiers faiseurs parisiens) ; or, comme il me faut un habillement, je te préviens que je vais en connnander un pareil à celui de mon ami.

— Jamais de la vie! répondit Hugo.

— Mais, j'ai besoin de vêtements...

— Bon! ...voilà vingt ans que je m'habille dans une vieille maison de confections où Ton ne m'exploite pas et je n'en suis pas plus mal mis. Tu me feras le plaisir d'aller là te faire prendre mesure de ce qu'il te faut.

— Jamais! dit Georges indigné. Je m'habillerai où s'habillent les petits Daudet, ou j'irai tout nu !

L'aïeul ne céda point devant cet ultimatum. Le petit-fils du poète était tombé sur un de ses mauvais jours.

A quelques semaines de là, Victor Hugo eut un différend avec sa propriétaire, reine de Chypre et de Jérusalem, in parlibus^ — encore n'en jurerais-jc pasi

Cette histoire l'agaça au plus haut point. Le poète se dit qu'après tout il valait mieux demeurer chez soi que chez les autres et fit l'acquisition

d'un vaste terrain, planté de grands arbres, situé à proximité de sa demeure. Les architectes affluèrent chez lui, offrant de construire des villas, des palais, des temples et tout ce que peut imaginer la fantaisie d'un tailleur de pierres.

Mais les petits-enfants du poète ne s'accordèrent pas à ces magnificences; ils bouleversèrent le fameux terrain qu'ils convertirent en pelouse fort propre à établir un jeu de lawn-tennxs .

Il était peut-être un peu dispendieux de choisir pour pratiquer ce sport, très en vogue aujourd'hui, un terrain à 300 francs le mètre. Mais l'art d'être grand-père consiste surtout à se laisser gouverner par ses petits-enfants, quand on est millionnaire.

C'était la revanche des histoires de tailleur de Georges.

C'est sur ce terrain qu'est construit le somptueux hôtel occupé actuellement par M. et M""^ Lockroy au 140 de l'avenue Victor-Hugo.

Il n'était pas inutile de montrer cette autre face du grand poète, tour à tour férocement économe et royalement prodigue.

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