‹ Victor Hugo intime [par] Mme. Richard LesclideChapitre 7 sur 41 · LE CREPUSCULE D UN DIEU · texte numérisé non relu

LE CREPUSCULE D UN DIEU

pur de l'archipel de la Manche pouvait être salutaire à Victor Hugo dont la forte constitution avait eu raison de tant d'assauts déjà. Restait à décider le principal intéressé. Sur les instances pressantes des siens, Victor Hugo finit par s'accorder à un prochain, mais court voyage qui, après mille réticences de sa part, fut hxé au jeudi 4 juillet. Le Maître, qui s'exprimait presque avec facilité, comparativement aux jours précédents, donna des ordres pour qu'on emportât un de ses manuscrits auquel il voulait travailler, et qu'il assurait lui avoir été « dicté par le lion d'Androclès ».

Cette histoire se rattache à des idées spirites dont nous parlerons plus loin.

Le poète comptait passer à Guernesey une quinzaine de jours : il y resta plus de cinq mois.

Victor Hugo ne s'était jamais absenté sérieusement de Paris depuis sa rentrée en France. Ce départ, qui avait tout l'air d'un enlèvement, devait fatalement prendre les proportions d'un événement. Il fallut composer avec la presse aux aguets. Des notes l'informèrent que le Maître, escorté d'une colonie d'amis intimes, allait au bord de la mer prendre quelques jours de repos. Le droit aux vacances est acquis à tous les travailleurs, à plus forte raison l'était-il à l'écrivain dont l'œuvre prodigieuse et complexe étonnait le siècle. Les plus vigoureux génies ont leurs heures de lassitude et suspendent quelquefois leur tâche pour contempler le ciel et respirer l'air libre.

Le Créateur, dit rEcriture se reposa le septième jour.

Les notes (pii vont suivre n'ont point de caractère uiliciel ni de prétention historique ou littéraire. Ce sont des récits familiers, des descriptions, des épisodes, dont le principal mérite est la sincérité. C'est un cadre et non pas un tableau. Les petits-enfants de Victor Hugo y jouent un rôle important. Si ces pa^es passent sous leurs yeux, ils y retrouveront d^heureux souvenirs d'enfance, encadrés dans ce merveilleux paysage de Ouernesey, qu'on ne connaît pas assez.

Ces lignes sont plutôt consacrées à cette île fleu rie, à Hauteville-House et à Hautcville-Féerie, qu'aux personnages qui y ont vécu. Le voisinage ne sera pas muet, sans doute, mais envers le poète lui-même nous nous rendrons coupable de toutes les indiscrétions. Rappelons ({ue Mctor Hugo accordait à tous les artistes sans distinction d'opinion, l'autorisation de le peindre, de le photographiai', de le charger et même de porter sa personnalité sur la scène. Il appartenait à tous. Nous n(^ nous gênerons donc pas.

I''n laiil-il davantage pour cxcusim* cctlc publication faïuilièiv (pli abjure d'avance toute prétention à la in(''lliode vA à la régularité.

Guernescy. pcrrluc dans les brumes d(> l'océan.

LE CRÉPUSCULE d'uN DIEU 9

semblait prédestinée par son isolement à abriter une grande infortune. Un poète lyrique compara cette petite île normande au rocher de Sainte- Hélène...

Mais Sainte-Hélène sans remords...

se hàta-t-il d'ajouter. En effet, Victor Hugo n'avait rien à expier dans ce milieu où il passa vingt ans de sa vie et écrivit vingt chefs-d'œuvre. Il y resta debout, comme la protestation solennelle du droit outragé contre la mauvaise foi triomphante. • Et le rocher de Guernesey est un piédestal qui aara sa légende, conuue le rocher de Sainte- Hélène.

Hauteville-House, depuis la mort du poète surtout, est le point le plus intéressant de l'île. Cette singulière maison, dans laquelle nous introduirons nos lecteurs, fut comme l'enveloppe immédiate du grand penseur qui créa, inventa et fabriqua de toutes pièces toutes les merveilles qu'elle recèle. Un palais de fées a germé dans de vieilles murailles. Malheureusement la métamorphosa n'est pas complète : Hauteville-House demeurera inacchevée, — trois actes seulement en furent mis debout. La baguette magique de l'enchanteur ne frappa que d'un côté et, quand on considère cette demeure, il semble qu'elle n"était guère moins importante à fmir pour Victor Hugo que le reste de soii œuvre. On retrouve le poète

dans les splendeurs mystérieuses de l'ameublenieni de ilaulcville-IIouse, où les sévérités de l'Eseurial se nièlenl aux éblouissements du Louvre, comme dans la grandeur de ses épopées. Sa pensée a passé par l;i. laissant les traces de. sa puissante originalité dans Tédifice comme dans le Livre.

Sans doute, « Ceci tuera cela » et, connue l'a dit 1(> puissant écrivain dans Notre-Dame de Paris, le livre durera plus: que la pierre. Les voûtes des théâtres de l'avenir retentiront longtemps encore des vers et de la gloire de Victor Hugo fiuand» Guernesey, qui vend et expédie par flottes entières ses roches à l'Angleterre, sera recouverte par les flots.

Le 4 juillet 1878 la chaleur fut accablante à Paris. Il fut convenu que l'on voyagerait de nuit.

On se mit en route le soir même.

Le poète était un terrible compagnon de voyage pour les personnes qui redoutent les courants d'air. L'express courait à toute vitesse à travers les campagnes verdoyantes et blondissantes de rOrne et du Calvados ; le temps avait fraîchi ; la bise matinale était quelquefois aigre. Victor Hugo se plut à passer la nuit entière auprès d'une fenêtre ouverte par laquelle le vent entrait à toute volée.

A six heures, la petite colonie touchait à Granville, admirablement éventée.

Le jour brillait depuis longtemps; un soleil rutilant versait des torrents de lumière sur le paysage. Les petits-enfants du Maître avaient dormi à poings fermés, sous l'aile de leur mère, dans le compartiment voisin. Ils en descendirent frais comme le matin.

Ce fut une reconnaissance presque inattendue.

une rencontre joyeuse en pays étranger. Les baisers eurcnl des sonorités inaecouluinées, et Ton s'occupa de clierclier des voitures, car la gare est assez éloignée du port.

La caravane se composait de douze personnes : le poète et ses petits-enfants, NP" Drouet, M. et j\P^ Lockroy, le D^ Allix, Richard Lesclide et quatre domestiques, sous les ordres de M""^ Mariette Léclanche, depuis un quart de siècle au service du poète. Quant aux cartons, malles, valises, caisses, sacs de nuit, il était impossible de les compter. 0^ s'empila dans deux omnibus immenses, les voyageurs dans l'un, les bagages dans l'autre.

— Monsieur, dit à Pxichard Lesclide le cocher, auprès durpiel il s'était juché, n'est-ce pas M. Victor Hugo que je conduis?

— C'est lui-même.

— Vous allez voir! fit-il en sillonnant Tair de coups de fouet retentissants.

L«-s clievaux, effrayés, bondirent sur place et Tanlique e;nriole craqua de toutes ses jointures.

— Cociier! que faites-vous? demanda Lesclide.

— Mon devoir, monsieur. Je s;ns à qui j'ai affaire. Honneur à Victor Hugo!

— Oui. mais ce n'est pas une raison pour lui casser la le le.

— I^is de danger! la guimbarde est solide. Tene/.-vtius bien, car le pavé est rude. Eh ! hop !... Alhinicl...

L"alteliige partit au triple galoji. Le poète

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s'étonna du bruit qu'on faisait autour de Tin cognito que, toute sa vie il s'imagina garder. Sa prétention à cet égard avait toujours été malheureuse. Ce n'est pas pour rien que son fils Charles Tavait surnommé « le Jean \'aljean de la gloire ». Cette allusion au sublime forçat des Misérables qui traîne, pendant toute une vie de repentir et de dévouement, le boulet rivé à son pied par une première faute, est absolument ingénieuse. Pour fuir l'éclat et le cérémonial, Victor Hugo eut parfois recours à des ruses d'Apache et, malgré lui, son nom le suivit, le trahit et le livra à toutes les ovations. Il semblait qu'il portât écrites sur son front Les Contemplations et sur ses larges épaules La Légende des Siècles.

Après cinq minutes de course enragée, les voyageurs touchèrent à l'hôtel sans accident, ce qui leur sembla bien extraordinaire. On déjeuna sommairement, car le steamer devait quitter Granville une heure plus tard. Quelle chance que la petite caravane n'ait pas eu de temps à perdre !... Ceux qui prirent du café au lait s'assombrirent, ceux qui demandèrent du thé tombèrent dans une noire mélancolie. Mais tout cela n'était rien encore. Une femme parut, une sorte de surveillante qui vint s'assurer de la régularité du service. Une femme, ou plutôt une apparence de femme ayant de nombreux points de ressemblance avec la duègne de Riiy Bhis :

...Affreuse compagnonne Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne !...

VICTOR IIUC.O INTIME

Tout le niuiidc était cuiislciné. Les enfants, intimidés, i)encliaient la télc sur leur assiette; le poète lui-niènie regardait au plafond. Quand la dame passait derrière les convi\es, ils se sentaient paralysés, ne respiraient plus, n'avalaient plus. A voir le visage de la virago, on pouvait se rendre compte de ce que pouvait être l'antique tête de Méduse.

\'ictor Hugo qui, en route, avait toutes les indulgences, avoua cependant que la dame possédait « une physionomie ingrate ». Etant donnée la bienveillance naturelle de l'homme, jamais plus cruelle condamnation ne fut prononcée.

Gomme la petite troupe se préparait à quitter cet hôtel inhospitalier un monsieur très correct se présenta. Il affirma qu'il respectait Tincognito de l'illustre voyageur, mais qu'il tenait à lui présenter ses humbles hommages. C'était le commissaire du port. Victor Hugo causa peu, mais très distinctement, avec cet indiscret.

Pendant cet échange de politesses, quelques personnes de l'entourage du Maître revinrent en pestant vers lui. Le poète ne put s'empêcher de rire à l'aspect de ses compagnons entièrement couverts de peinture et imbibés d'essence de térébenthine. Nous passerions sous silence ce mince accident si la térébenthine ne devait pas jouer un rôle dans une question encore indécise : la guérison ou la préservation du mal de mer. A neuf heures, les voyageurs se dirigèrent vers le port en llAnant le long de la jetée, et s'embarquèrent

sur le Grillin, tlùte à hélice fort élégante qui leva l'ancre dès qu'ils furent à bord. Le temps était magnifique et l'océan, d'un bleu d'indigo, rappelait l'azur tranquille de la Méditerranée.

Au départ, un accroc se produisit : ce fut au bout d'une heure seulement que le petit navire put franchir le port, fermé par une écluse.

Après ce temps perdu avec une grande philosophie, le Griflin prit la mer et les côtes de France s'abaissèrent lentement à l'horizon.

Ici, nous cédons la place à Richard Lesclide qui avait écrit presque en entier les deux chapitres qui vont suivre, et celui qui a pour titre : « Un coin de la vie guernesiaise. »

Nous voguons, écrivait-il alors, en plein archipel de la Manche; la mer est toute hérissée d'écueils. La navigation serait fort dangereuse si l'on n'avait de bons pilotes. Mais ils ne manquent pas. ■

Pendant qu'ils manœuvrent, les voyageurs se casent dans les cabines qui couvrent le pont. Ils se recueillent dans l'attente du mal de mer, qu'ils ne peuvent manquer d'avoir.

Lockroy débute en se mettant à cheval sur le mât d'artimon, petit mât de l'avant qui pointe en mer. Ainsi perché, il a l'air de remorquer le navire. Avait-il la prescience de ses futures destinées?...

Le Griljin coiiiiiieiicc à rouler et à se balancer sur les vagues. Mais le mal de nier ne vienl pas. Ou liuit par en faire honneur à Tessence de lérébenlliine dont une partie de la société est in feclée. A quoi bon chercher au delà! • Au bout d'une heure, Jersey sort de la brume et déroule au lointain un vaste panorama d'édifices et de verdure. Sur les rochers avancés qui l'entourent, de petits forts, des tours sont élt^vés et se dessinent sur le profil de l'île. A mesure qu'on avance, ces forteresses ont l'air de changer de position et, par un elTet d'optique bien connu, glissent les unes devant les autres. Enhn, elles se détachent de terre et fuient en mer dès que nous approchons du rivage. Il est midi. Une cloche bruyante signale notre arrivée^ et nous pénétrons dans un dock encombré de navires, de barques, de chalands, entre des quais couverts de voitures de place.

Nous avons la chance de tomber sur un jour de correspondance entre les îles, ce qui n'est pas commun. Le soir même, il y a un départ pour Guernesey et nous faisons transborder les bagages sur le steamer qui fait le service. Il nous reste quelques heures de liberté pour visiter Jersey où le Maître a passé dans sa lolrnile de Marinc-Tcrrace ses premières années d'exil. On convient d'aller déjeuner à Tcrmlmis-Ilôtcl.

Pourquoi Terminus? avant de répondre à cette question, tpron nous permette d'avouer, avec quelque timidité, qu'une influence bizarre a fré-

quemment pesé sur nous quand nous avons eu riionneitr de vivre dans Tintimité de notre grand poète. Il nous semble, c'est une impression toute personnelle — que les choses ne s'y passent pas aussi naturellement que dans la vie habituelle, et qu'elles acquièrent par moments un caractère d'étrangeté qu'il est difficile de nier. Faut-il en accuser l'émotion ordinaire que cause un pareil voisinage ou quelque courant magnétique inexpliqué?

Sans rien décider à cet égard, voici ce qui se passa à Terminus-Hôtel et au prix de quels étonnements nous pûmes nous y arrêter.

Terminus veut dire terme, extrémité, fmistère. Ce mot signifie que l'édifice qui porte ce nom est placé sur une pointe avancée de l'île de Jersey et qu'il n'y a rien au delà que la mer.

Au reste, ces noms significatifs sont communs dans l'île, où peu d'habitations sont numérotées. On y rencontre : Tranquille séjour, Heureuse situation. Sainte Retraite^ Endroit où il fait bon de vivre et même : Fichez-moi la paix — en anglais toutefois. Terminus-Hôtel est une haute maison blanche, isolée sur la plage et devant laquelle passe une voie ferrée qui fait à l'île un chemin de ceinture.

La vaste construction est immobile et silencieuse. Nous poussons une porte entr'ouverte et pénétrons dans un bar où une jeune demoiselle blanche et blonde nous offre des rafraîchissements. Elle n'entend pas un mot de français et

répond à nus questions par d'aimables sourires. Le Maître se fait notre interprète, à la grande joie de la jolie miss.

On se décide à explorer l'hôtel qui est innnense et paraît désert. Les portes s'ouvrent sans difficulté, mais on ne rencontre personne : on dirait le château de la Belle au bois dormant.

Cependant, un de nos amis trouve dans une salle basse une vieille dame qui prend un bain et qui proteste avec indignation contre cette violation de domicile. Cette idée de se baigner les portes ouvertes!... L'indiscret s'enfuit, épouvanté, mais pour éviter à tout autre une mésaventure pareille, il enferme la vieille dame à double tour et emporte la clef.

Victor Hugo nous appelle tout à coup pour nous faire voir, au fond d'une galerie, deux personnes qui s'avancent lentement vers nous : ce sont deux fiancés qui flirtent, penchés l'un vers l'autre comme deux palmiers jumeaux. — Tout à leur bonheur, ils ne nous voient seulement pas, et il serait cruel de les déranger.

— Venez 1 venez voir !... crie un de nos explorateurs qui a découvert une serre immense. Des fleurs superbes s'épanouissent en corbeilles au milieu de massifs d'arbustes; au fond de la salle, devant une sorte d'estrade, des fauteuils sont disposés. Notre monde, fatigué par d'aussi longues recherches, s'assied en attendant des événements qui ne peuvent tarder à se produire. C'est alors que sur l'estrade apparaît une jeune femme en

costume du matin. Elle paraît étonnée de notre présence, mais triomphant de sa surprise, elle nous fait une révérence et chante un grand air d'Opéra. Une jeune personne blonde lui succède; elle s'accroche à un trapèze et fait des tours de force fort intéressants qui nous permettent de nous assurer de l'entière blancheur de ses pantalons. Georges et Jeanne, qui n'y comprennent rien, s'amusent de tout leur cœur. Quant au poète, il ne semble pas du tout étonné de voir les choses se passer comme dans un conte de fées. Enfm, des cris de triomphe arrivent jusqu'à nous. Un de nos amis a fini par découvrir la maîtresse de ce séjour enchanté. Ce n'est point une fée, mais une petite femme intelligente qui nous apprend que Terminus n'est pas seulement un hôtel, mais un café-concert fort couru du public. Nous avons eu le plaisir d'assister à la répétition de la représentation du soir. La petite dame ne refuse pas, d'ailleurs, de nous donner à déjeuner, au contraire.

On déjeune fort bien dans cette étrange maison, où l'on nous sert un pale aie qu'on boit comme de la limonade et qui distribue à quelques convives de jolis coups de marteau.

Victor Hugo nous entraîne à sa suite dans une promenade pittoresque à travers l'île. Le soleil est brûlant, et nous n'en perdons rien, car nos voitures sont découvertes. Les dames ont la ressource de s'abriter sous leurs ombrelles; Georges se bronze avec un beau courage et c'est un mi-

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racle que nous n'attrapions pas d'insolations. La campagne paraît magnifique, mais nous la voyons clifTicilement à travers les tourbillons de poussier»^ qui nous aveuglent. La brise de mer, soufflant par intervalles, nous permet de respirer. Le poète, qui est un grand ami de la chaleur, trouve « qu'il fait bon ». Il fait trop bon ! — si bon même que nous voyons arriver avec plaisir l'heure de la fraîcheur et du départ. Le Phjmouth, qui doit nous emporter, se balance en mer à une assez grande distance.

Nous allons le rejoindre dans des coquilles de noix sur lesquelles on entasse les voyageurs sans compte ni mesure. Qu'arrive-t-il ? C'est que notre petite embarcation touche un fond de vase où elle s'embourbe complètement. Grandes frayeurs inutiles et peu justifiées. Les enfants pensent au naufrage de Robinson et Victor Hugo fait remarquer que nous sommes justement au vendredi, jour privilégié pour nommer les sauvages : témoin, le nègre dudit Robinson. On se tire de la situation par un transbordement et nous touchons au navire. Le Plymouth est un bateau de la compagnie anglaise. On s'y installe, et il suit dans toute sa longeur la côte méridionale de Jersey, qui déploie à nos yeux d'admirables perspectives. Le poète suit avec émotion ce panorama splendide. Jersey fut, on le sait, la deuxième étape de son exil. Le versant de l'île est divisé en trois étages ; en bas, des falaises rocheuses battues par la mer ; au-dessus, de longues serres

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vitrées où mûrissent des raisins qui sont l'orgueil de l'Angleterre ; au sommet, des taillis de bois verts ou des plaines verdoyantes. Le soleil décline rapidement, dorant de ses derniers rayons toutes ces magnificences ; le Maître nous fait remarquer, à la pointe nord de l'île, La Femme debout, rocher d"un singulier aspect qui projette une ombre immense. Des tourbillons de mouettes aux longues ailes blanches se jouent autour de nous; elles s'élèvent, planent, tombent vers la mer avec une rapidité de flèche et se relèvent après avoir effleuré les ilôts. L'une d'elles prend un vol superbe au zénith, décrivant autour du steamer un cercle dont nous sommes toujours le centre. Les enfants s'en amusent beaucoup.

Soudainement, et sans prévenir, le Phjmontli commence à rouler. De vagues inquiétudes s'emparent des passagers qui pâlissent ; les plus émus s"appuient aux bordages et ont l'air de faire des confidences aux poissons ; on regrette vivement la térébenthine du matin. Le capitaine du steamer, un aimable anglais, arrive avec une trompette. Tl explique que le roulis est accidentel et ne compte pas ; c'est un simple malentendu causé par le découvert des îles de Serk et l'obstacle naturel qu'elles opposent au vent et aux vagues. En effet, nous subissons des alternatives de houle et de calme qui justifient son explication...

— • Il n'y a qu'à danser, dit-il, pour ne pas s'en apercevoir.

f]t il souffle héroïquement dans sa trompette.

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— Goorgos ! Jeanne !... un b;il !... dit le grandpère.

Tout le monde se réveille, nièine les petites misses dolentes qui attendaient le mal de mer avec résignation.

On court, on s'appelle et on se met à piétiner en mesure, car l'ingénieux capitaine joue quelque chose qui ressemble vaguement à une polka, — à moins que ce ne soit une gigue.

Brave marin !

Un matelot, grave et respectueux, au port d'armes, tient un respectable cahier de musique sous les yeux de l'exécutant. Victor Hugo, dont on sait l'adoration pour les enfants, est tout réjoui de cette sauterie, et les passagers les plus moroses sourient à ce divertissement improvisé.

Le soleil se couche au moment où Guernesey, formant un mamelon formidable, émerge des flots et s'élève devant nous. Ses verdures bleuies par l'éloignement, ses rochers assombris lui donnent un grand caractère. Un phare, une pyramide, un obélisque, une tour, des palais d'architecture anglaise se prohlent sur le ciel qui n'a plus (jue de faibles clartés. Le poète nous désigne une haute encoignure de maison tapissée de lierre, et nous dit. très ému :

:— C'est là.

Le Phjmouth double le château Cornet, manoir ruiné qu'une jetée relie à la ville, et dont on a fait une caserne, et nous entrons dans le port de Saint- Pierre, capitale, si l'on veut, de l'Ile de Guernesey.

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