‹ Victor Hugo intime [par] Mme. Richard LesclideChapitre 8 sur 41 · CHAPITRE III L'ARRIVÉE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III L'ARRIVÉE

Victor Hugo nous introduit, non sans un battement de cœur, dans sa demeure hospitalière. Gomme Ulysse, il est reconnu par son vieux chien, qui salue son arrivée d'aboiements joyeux. On appelle ce chien Sénat, ce qui le fait remonter au règne de Napoléon le Petit. Ce lévrier, inteliigent et fidèle, était digne d'un nom meilleur.

C'est sur son collier que Victor Hugo, craignant que l'animal ne s'égarât, fit autrefois graver ce distique devenu célèbre :

Jevoudrais bien chez moi que l'on me ramenât ;

Mon état : chien; mon maître : Hugo; mon nom : Sénat.

Le chien ne se perdit pas, mais le poète avait compté sans les Anglais, en quête de curiosités qui visitent les îles de la Manche. Au bout de quelques jours, le collier était volé. On en fit faire un autre : il disparut au bout d'un mois, un troisième, mieux surveillé, ne dura que six semaines. L'affaire était jugée : le Sénat de l'exil, plus heu-

roux que celui de TEmpire, ne purla pas de collier.

Les honneurs de la maison nous sont faits par M""^ Julie Glicnay, belle-sœur du poète, à qui la garde de Hauteville-House et de ses trésors est confiée.

M"^^ Clienay est une gracieuse petite femme, qui apporte dans ses fonctions une conscience parfaite et une charmante aménité.

Elle est le bon ange de Sénat.

Une jeune gouvernante, M"^ Lizy de la Tour, des bonnes femmes patoisantes, dont le langage franco-guernesiais est incompréhensible, un jardinier qui préfère les choux et les navets — on verra pourquoi — aux roses et aux tulipes, tel est le personnel de Thabitation.

On distribue à Faventure des chambres aux arrivants, car M*"^ Ghenay, prévenue tardivement par dépêche, n'a pu recevoir ses hôtes comme elle l'aurait voulu. On s'établit un peu partout, et j'ai pour ma part une serre vitrée, tapissée de tentures de haute lice courant le long des cloisons. Quand on relève ou qu'on écarte ces tapisseries, il semble qu'on soit en plein air et je m'endors à la belle étoile.

Il est certain que la situation de Guernesey, son air chargé d'odeurs balsamiques et marines, ses brises et son climat surexcitent particulièrement le cerveau. On pourrait en chercher la preuve

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dans les chefs-d'œuvre que Victor Hugo écrivit sous ses ombrages, et notamment dans Les Travailleurs de la mer. Nous aurons l'occasion de nous en apercevoir. On s'avise un peu tard qu'on a voyagé le vendredi, jour néfaste, — on n'a jamais su pourquoi, — mais, malgré la superstition française on ne peut tirer de mauvais augure en la circonstance, car ayant quitté Paris le jeudi soir, les voyageurs voient se lever le samedi la première aurore de Guernesey. Je la salue de mon lit. L'important, désormais, est de ne pas être treize k table et de ne pas répandre de sel sur la nappe. Georges et Jeanne sont ravis de leur déplacement ; ils courent partout comme des cabris et refont connaissance avec leur vieille maison. Le jardin surtout les enchante, car ils n'en ont pas rue de Glichy. Ils m'entraînent dans leurs courses, ayant une foule de choses à me faire admirer. Ce sont d'abord quatre eucalyptus, qui se dressent devant l'habitation comme des sentinelles, puis de vieux chênes verts de facile accès, dont les branches complaisantes paraissent fort propres à soutenir une escarpolette... Jeanne trouve que j'ai de bien bonnes idées, surtout quand j'annonce que j'ai découvert un hamac dans un coin de la serre. Plus loin, s'élève un superbe laurier pyramidal; il serait bien étonnant qu'il n'y en eût pas dans la maison du poète. Au bout de la pelouse, sous un gros buisson de roses et de fuchsias, une fontaine antique revêtue de lierre domine un petit bassin : ce bassin a sans doute été fait pour

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porlur (les bateaux. Georges admire ma perspicacité et se propose d'y installer une flotte dont il sera l'amiral. Un dùluur nous conduit vers un pavillon treillage auquel on accède par des marches. Sa fendre s'ouvre sur une admirable perspective : la mer, le port de Saint-Pierre, le château Cornet et, à l'horizon, les îles de Serk et d'Herm, se découpant sur un fond de brumes loinlaines. Disons, en passant, qu'il y a une trentaine d'années l'ile de Serk fut vendue, avec tous les droits de suzeraineté, au prix de cent mille francs. Elle fut offerte au poète, qui perdit une belle occasion de devenir monarque absolu. Roi de Serk est un joli titre, et je crois que si l'on avait fait un peu de publicité autour de l'affaire, les prétendants n'auraient pas manqué. Le fond du jardin est consacré à des cultures vulgaires; les légumes s'y pressent et disputent la place aux fleurs. Ce potager confine à une cour entourée de murs dans laquelle il a été autrefois question d'établir un théâtre. Pourquoi ne reviendrions-nous pas là-dessus ? Ce projet obtient l'assentiment de mes jeunes compagnons, et le résultat final de notre excursion, c'est l'idée bien arrêtée de changer la physionomie de Hauteville et de mettre la maison sens dessus dessous — si on nous laisse faire.

Jeanne se met immédiatement à l'œuvre et trace les limites d'une propriété personnelle qu'elle s'attribue, sans souci des revendications que pourra faire le jardinier. Georges, de son côté, en fait autant, assuré que son grand-père tolérera ces dévas-

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talions et le soutiendra contre les pouvoirs établis. Naturellement révolutionnaire, je contemple de sang-froid ces envahissements et donne aux jeunes usurpateurs des conseils dictés par l'expérience.

Le jardin de la fillette commence à être très agréable à l'œil ; il est vrai qu'elle emploie des procédés de culture tout à fait expéditifs. Elle met en coupe réglée les fleurs qui l'entourent et les pique en terre sans autre cérémonie.

— A la bonne heure ! dit Victor Hugo, car à quoi les racines servent-elles ? Je n'ai jamais vu qu'on en fît des bouquets.

Je ne puis m'empêcher de donner raison à l'espiègle enfant, d'autant qu'elle me promet d'arroser avec soin les plantations nouvelles.

Au fait, pourquoi ces fleurs ne pousseraientelles pas ! Elles n'ont qu'à y mettre un peu de bonne volonté.

Georges débute plus sérieusement dans sa carrière d'horticulteur. Il comprend la nécessité de remuer la terre, de l'aménager, et quoique les racines ne soient pas choses très agréables à l'œil, il les admet, il les tolère parce que c'est l'usage et que les fleurs dureront peut-être plus longtemps. Avant de commencer des travaux sérieux, il tient en outre à fermer sa propriété et à la protéger contre sa sœur, qui se livre à tous les empiétements. Comme il a le sentiment de la ligne, il trace un grand carré, mais un contretemps imprévu se présente : un gros chou pommé est

l)laiité dans un angle du carré et n'a pas Tair de vouloir en sortir. On pourrait faire obliquer le carré, mais ce serait d'un mauvais effet. On pourrait encore lui retranclier un angle, mais ce ne serait plus un carré. Victor Hugo essaie de tout concilier en émettant l'opinion (ju'un chou ne fait pas de mal dans un jardin d'agrément. Il resterait là, dans son encoignure, comme un poste avancé protégeant l'armée des roses et des tulipes. Georges repousse ce raisonnement : il ne peut digérer ce chou. Jeanne, que l'on consulte, fait la moue et déclare que ce chou est placé là comme un (( gros pouf ».

Ce mot cruel décide du sort du malheureux légume qui roule sous la pioche des jeunes conquérants. Mais à peine a-t-il mesuré la terre que ses meurtriers s'inquiètent et s'alarment. Il ne suffit pas de couper un chou, il faut encore en trouver l'emploi. Et comment faire disparaître celui-ci ? L'envoyer à la cuisine serait faire l'aveu du forfait accompli. Et puis, comment ce chou solitaire serait-il reçu par la cuisinière ? Garderait-elle le secret ? Il est cependant impossible de conserver sur les bras ce légume compromettant !... Hélas ! une faute en entraîne une autre ; on décide de sacrifier le chou à la sûreté générale, et, comme j'ai été le témoin du sacrilège, on m'oblige à en être le complice. Je creuse une fosse, on enterre le chou et je lui fais un sorte d'oraison funèbre dont le Maître et les enfants rient de tout leur cœur.

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