J'étais trop bon. Voyea ma prfrf
agréablement ce noble langage que l'argent est la mesure et le signe de toutes les valeurs, — vient la question de la gloire vraie, de ce qui restera à Hugo après le placementdes deux cent mille francs, la question enfin du mérite littéraire éternel et de la moralité, supérieure à tout, qu'après la question des gros sous fascinants pose ce livre, nécessairement retentissant, quand il serait une platitude, et que la critique, pour peu que tout le bruit qu'on fait ne l'ait rendue ni folle, ni basse, ni bête, doit juger.
Eh bien, hàtons-nous de le dire d'abord : le livre n'est point raté, et ce n'est pas une platitude, comme on pouvait le croire et comme nous l'avons cru nousmême après avoir lu les intelligentes citations des journaux! Excepté une seule, faite par Jules Janin dans les Débats, toutes ces citations ont été prises dans les parties les plus inférieures du livre. Ce n'est qu'à la lecture intégrale de ce livre que l'auteur a pu se relever dans lestime des esprits littéraires de la position presque ridicule où l'avaient mis ses obligeants citateurs.
Certes! il eût mieux valu sans doute que les journaux ne se fussent pas trompés, que les passages des Misérables, étalés avec le faste de l'admiration ba-
daude, eussent été choisis avec le tact de l'admiration spirituelle, et que, de fait, ils eussent été les meilleurs du livre, car alors le tout aurait été assez mauvais pour diminuer le danger d'un ouvrage qui — tel que le voilà — est certainement le livre le plus dangereux de ce temps. L'orgueil s'arrange souvent de ce qui devrait l'humilier II n'est pas fier, quoiqu'il s'appelle l'orgueil, et peut-être même que plus il est grand moins il est difficile. Je ne sais pas si Victor Hugo tient à l'honneur d'être dangereux, mais je sais qu'il l'est à un point qui épouvanterait un honnête homme, pour peu qu'il eût ce qui manque parfois à la force : le regard d'assez de portée pour voir jusqu'où atteint la main. Si, enivré lui-même par ses idées, par les fumées de ce grand talent capiteux que ceux qu'il grise prennent, quand ils sont gris, pour du génie, Victor Hugo n'a pas vu quel coup il déchargeait sur la tète humaine en combinant ce grand sophisme en action intitulé les Misérables, il faut le traiter comme un aveugle d'autant plus redoutable qu'il a la force du poignet; — mais, s'il l'a vu, il ne mérite pas d être pardonné.
C'est un sophisme, en effet, un long sophisme que les Misérables, et un sophisme d autant plus spécieux qu'il s'adresse à la générosité du cœur. L'idée du livre, rayonnante du moins dans ces deux premiers volumes, qui ne peuvent être jugés que comme le portique d'un monument qu'on va nous découvrir peu à peu, l'idée du livre n'est pas nouvelle. C'est cette idée qui roule, hélas I depuis longtemps dans la tète humaine affaiblie,
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qu'elle trouble un peu plus! à savoir : que toute législation pénale doit disparaître de nos codes civilisés et être remplacée par le sentiment de l'humanité, qui suffit à la besogne du monde à conduire et du mal de Thomme à réprimer. Ça n'est pas neuf, comme vous voyez... pas même pour Hugo, qui nous retourne aujourd'hui la casaque de son Claude Gueux, et qui nous l'allonge. Mais cette vieille et niaise idée, innocente dans tant de livres imbéciles, a perdu de sa niaiserie et de sa sénilité par l'audacieuse façon dont Hugo la pose et l'exploite. Je l'avoue, il a mis à cette exploitation une vigueur de main et de résolution qui ne recule devant rien, pas même devant l'amoindrissement de lui-même; car, dans l'intérêt de son idée, il dégrade à toute page un talent qui avait autrefois de la fierté, et il épouse, de sang-froid, la vulgarité, cette vileté littéraire, qui est le pardon, demandée genoux, d'avoir du génie, quand on en a...
Le dessein du livre c'est de faire sauter toutes les institutions sociales, les unes après les autres, avec une chose plus forte que la poudre à canon, qui fait sauter les montagnes, — avec des larmes et de la pitié.
11 s'est dit, avec assez de raison, que, dans l'humanité, ce qui fait la foule, le nombre et les publics, ce sont les femmes et les jeunes gens, ces femmes momentanées, qui bien souvent restent femmes toute leur vie par impossibilité de mûrir et indigence de cerveau, et c'est sur tous ces cœurs, peu surmontés de tête, qu'il a essayé d'opérer. C'est pour tous ces cœurs, impétueusement ou tendrement sensibles, qu'il acom-
biné les effets d'un livre arrangé de manière à donner toujours raison à l'être que la société punit contre la société qui le punit. Conception, je l'ai dit, méprisable, mais rendue formidable par l'exécution. Or, en lisant ce mot-là, que Victor Hugo, de peu comme penseur, ne se croie pas un si grand artiste. Je vais m'expliquer.
Je dis que son livre n'était pas ce qu'on appelle littérairement une platitude, mais je n'ai point dit qu'il n'y eût pas dans ce livre des platitudes. Il y en a d'atroces, au contraire, que je signalerai. Seulement, ces platitudes, je les crois volontaires, filles d'un système qui n'est plus tout à fait l'ancien système de l'art pour Vart. Eh bien, c'est précisément le mélange du talent parfois et de la platitude plus souvent qui rend l'exécution du nouveau roman de Hugo formidable, non pour les esprits de haute lignée, groupe solitaire et peu nombreux, mais pour la moyenne des esprits médiocres, qui, en fin de compte, sont ici-bas là majorité! Pour ceux-là, le mélange du talent et de la platitude est ici dans la proportion qui convient. Victor Hugo, de sa cime naturelle est descendu jusqu'aux esprits de ce pauvre niveau auquel il demande maintenant sa gloire. Il s'est ravalé, pour
être mieux compris et plus vite, aux piètres inventions qui auraient provoqué chez lui, quand il écrivait sa théorie, à poing sur la hanche, de la préface de Cromivell, un rire homérique et rabelaisien inextinguible. Lui, l'auteur d'ffernaui, de Lucrèce Borgia, d'Angelo, des Burgraves, qui forçait et faussait souvent la nature humaine, mais en la prenant par en haut, ne la force et ne la fausse plus que dans le sens contraire, et il écrit... pourriez-vous deviner quoi?... le Compère Mathieu du socialisme.
Le socialisme pouvait pourtant inspirer plus grand que cela! Je le dis, moi qui ne suis pas un des flatteurs du socialisme. Mais Hugo n'a pas voulu davantage. Son évêque Bienvenu ( il a l'inutile précaution de nous en avertir) n'est pas du tout, comme on aurait pu s'y attendre, quelque prêtre catholique déformé, mais fièrement, par le panthéisme contemporain, et sentant craquer son symbole sous la pression des idées modernes. Non pas! C'est tout uniment un de ces types de prêtre dédoublé, dont on ôte le dogme et à qui on laisse la morale, cette morale évangélico-niaise (je demande pardon à l'Évangile !) qui réussit toujours à faire le bonheur des bourgeois. Figurez-vous, passé à l'état d'évêque, le curé Morin du Gymnase, élevé à la plus haute puissance de cette bonté qui souffre tout, et réalisant l'idéal de la monstrueuse indulgence que la lâcheté de ce temps exige des prêtres, et même de Dieul
Après l'évêque Bienvenu, dans ce roman des Misérables, vous avez des étudiants créés par un Paul de
Kock amphigourique et sans gaîté; et, de ces quatre étudiants et de leurs maîtresses, qui disparaissent après boire (reviendront- ils ou n'ont-ils été inventés que pour nous montrer comment Victor Hugo enlève une bamboche, et combien, en fait de calembours et de calembredaines, il est rivé, malgré la peine qu'il se donne, bien au-dessous du Tintamarre et de M. Commerson ?...), de ces quatre étudiants et de leurs maîtresses il ne nous reste, pour les besoins futurs du roman, qu'une fille-mère qui aime son enfant, bien plus (naturellement) qu'une femme vertueuse, comme c'est l'usage, toujours applaudi et arrosé de pleurs dans les théâtres des boulevards. Cette fillemère, surnommée Fantine, et dont le surnom est le titre de cette première partie de la grande composition de Hugo, n'en est pas plus l'héroïne que l'évêque Bienvenu n'en est le héros; mais, comme l'évèque Bienvenu, elle est un prétexte vivant au développement du caractère de celui-là qui est le vrai héros du livre, et qui en résume et en exprime l'idée : — le forçat Valjean. Tels sont les personnages, réels et effectifs, de cette première partie des Misérables. Les autres, à l'exception d'un seul, sur lequel je reviendrai (l'inspecteur de police Javert), car celui-là est, je ne dirai pas observé, mais compose avec plus <le profondeur que je n'en attendais de Hugo, les autres ne sont que des comparses. Jugez dune si, dans lacréation de etil nombre de pe: entre qui l'action 8e
mire 1 îngvé : re au aucci - immédiat,
l'ingrédient de la platitude, a manqué I
1 ': virron nrr.o
Et il n'a pas manqué davantage à l'action que ces personnages accomplissent. Le roman commence par la biographie de cet évêque Bienvenu, qui, comme prêtre catholique, est faux, et, comme nature humaine, impossible. En effet, il n'y a pas, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de prêtre catholique, vierge d'interdiction e< clésiastique ou ne la méritant pas, qui, allant, par exemple, comme dans les Misérables, confesser un régicide, ne le confesse pas, oublie en le voyant sa fonction sacerdotale, et, foudroyé par le vieil endurci dans le sinistre rayonnement de son impénitence finale, s'effondre lâchement sur ses genoux comme une argile coulante, et, renversement des deux rôles, lui demande lilialement sa bénédiction. Ah! soyons sacrilèges, très bien! mais ne soyons pas betes. Ne déshonorons pas la bonté que nous comptons faire adorer en l'adossant à l'idiotisme. Victor Hugo ignore ce que c'est qu'un prêtre, et je le conçois, mais le prêtre, le confesseur, sait ce qu'il est, lui. Il sait qu'il représente Jésus-Christ en face des mourants qu'il assiste. Si donc l'évêque Bienvenu s'agenouille devant le vieux conventionnel, il y fait agenouiller Jésus-Christ!
Voilà pour la vérité du prêtre catholique; voici maintenant pour la nature humaine. En nature humaine, il n'y a point et il ne saurait y avoir de bonté semblable à celle de l'évêque Bienvenu. Je nie le fait. Ce n'est qu'une abstraction. Il n'est pas d'homme, — entendez moi bien! — it n'est pas d'homme, s'il n'est un saint, croyant, pat conséquent, très énergiquement
au ciel, achetant, à chacun de ses actes, un morceau de paradis, comme disent les impies (et je n'ai pas peur de leur motï ; non ! il n'est pas d'homme qui se conduise comme l'évèque Bienvenu dans les mêmes circonstances. 11 n'en est pas qui, volé par un coquin encore plus hideusement ingrat que voleur, déclare, pour délivrer ce voleur et cet ingrat, que non seulement il lui a donné les couverts qu'il a pris, mais aussi les flambeaux d'argent qu'il a oubliés, et qui les lui remette, comme fait lévêque, aux yeux des gendarmes ébahis.
Seule, la sainteté, la sainteté absolue, qui a pour caractère de produire le surnaturel dans les âmes, peut transformer à ce point la nature; mais Hugo n'a pas donné à son évèque Bienvenu la sainteté comme l'entend l'Église. Il serait même bien attrapé qu'on le crût un saint, cet évêque qui, dans l'esprit du romancier et du roman, n'est titré d'évôque que pour faire mieux voir combien la bonté pratiquée par un pur philanthrope, par une crème de philanthropie, l'emporte sur tout et enfonce le sacrement dans le prêtre !I ! Or, si l'évèque Bienvenu est une abstraction; si, en nature humaine, il n'est pas et ne peut pas être; ou s'il n'est seulement qu'un mascaronde fantaisie, un vieux toqué de bonté à tue-tête et grotesque, l'intérêt et la vraisemblance du roman sont frappés dans leur source la plus profonde, car la bonté de Mgr Bienvenu est la cause de la conversion du forçat Valjeau, qui est le livre tout entier.
Ce Valjean, prêché de bouté par L'exemple de cet
évéque impossible, qui s'abstient de toute parole enseignante (toujours par bonté ! et comme cela c'est évêque!), ce Valjean, après ud dernier vol, qui est la dernière influence du bagne, résistante et expirante, devient donc vertueux et bon, mais dans les proportions de bonté, à fond de train, du chimérique évêque. Au second livre des Misérables nous le trouvons manufacturier, ce Valjean, et, par Dieu! maire de sa commune. C'est M. le maire et c'est M. Madelaine, et le forçat est enterré à cinq cents pieds dans le philanthrope. Or, les manufactures n'allant pas sans ouvriers, M. Madelaine a des ouvriers dont il est- le père, et, parmi ses ouvriers, vous sentez bien, n'est-ce pas? qu'il doit y avoir une ouvrière nommée Fantine, la fille mère qui travaille pour nourrir son enfant. Ici le sophisme se met à grimper sur les épaules du mélodrame.
Un jour, cette fille-mère est chassée de la manufacture, on ne sait trop pourquoi, mais qu'importe I Elle en est chassée parce qu'il faut qu'elle en soit chassée, parce qu il faut qu'elle tombe dans la misère, parce qu'il faut qu'elle soit fille publique, parce qu'il faut qu'elle vende ses cheveux et qu'elle se fasse arracher deux dents qu'elle vend au dentiste, toujours pour nourrir son enfant, et enfin parce qu'il faut surtout que M Madelaine, témoin de son arrestation, après une rixe sur le trottoir, l'arrache à la police et la proclame vertueuse, plus vertueuse (il s'y connaît, ce M. Madelaine!) que si elle n'avait jamais failli. Tout serait donc sauvé et irait à merveille, sans un soubre-
saut que fait tout à coup le récit. Un vieux coquin, à peu près stupide, est arrêté pour avoir volé des pommes, et ce vieux coquin est pris pour Valjean, l'ancien Valjean le forçat, et va être condamné comme tel, pour récidive, aux travaux forcés à perpétuité, — peut-être à la mort, dit Hugo, qui se soucie bien d'être un criminaliste un peu léger dans ses affirmations, pourvu que son mélodrame chauffe.
M. Madelaine, le docteur en vertu, laissera-t-il Terreur s'établir sur la tête du vieux drôle, peu intéressant par lui-même?... Vous comprenez bien avec quel sentiment il discute dans sa conscience une telle question, et que cette discussion doit être longue; mais, après une lutte vraiment belle au milieu de tant d'ignobles détails, l'auteur se rejette dans le mélodrame et fait tomber, comme la foudre, M. Madelaine à la cour d'assises, au moment où l'on va condamner le voleur de pommes, pour y déclarer que c'est lui, le bienfaisant, l'honoré Madelaine, qui est Valjean, Valjean le forçat! A cette renversante déclaration ou le croit fou, et d'étonnement on le laisse aller. Il revient chez lui, mais il s'y fait reprendre au chevet même du lit de P'antine, malade de phtisie, et qui meurt du coup... Telle l'action après les personnages, et vous voyez si l'élément de la platitude nécessaire au pathétique abaissé du mélodrame n'y à pas été prodigué I
Mais, au moins, le récit, direz vous, qous venge .'.. . Le récit, au moins, le récit, qui est la gloire du conteur, a-t-il jeté, pour ceux qui aiment l'art, et qui en cou naissent les ressources, sa toute-puissante magie but
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le nouveau roman de Victor Hugo?... Rappelezvous 1 inattendu, la science profonde, les méandres charmants, l'action plus puissante que si elle était théâtrale, des récits de Balzac, de ce Balzac qui a fait Vautrin et qui n'aurait pas fait ValjeanI et comparezles au récit lâché des Misérables. Hugo, qui ne veut plus de l'art pour l'art, n'en a aucun dans sa manière de conter. Il y intervient incessamment de sapersonne. Or, l'intervention personnelle d'un conteur dans ses récits donne à ces récits éternellement l'air de préfaces. 11 faut qu'ils soient impersonnels dans le roman ou faits par un personnage du roman même. Le reste est inférieur, parce que le reste est commode.
Hugo interrompt son récit, l'arrête, le coupe de réflexions, de contemplations, qui durent parfois tout un chapitre, — puis il le reprend, ne le rattache pas, ne le recolle pas, mais l'égaillé, le débraille et l'éraille. Il fait ce qu'il veut. Il est chez lui, non pas sous son dais d'autrefois, les jours de présentation et de baisemain romantiques, mais pantoufles aux chenets, les mains dans les poches, avec le sans-gêne d'un homme mené plus qu'il ne le croit par la mystérieuse logique des choses, et qui, ayant répudié l'art pour la politique, — et même pour le sans-culottisme politique, — devait, un jour ou l'autre, arriver au sans-culottisme littéraire. 11 y est arrivé. Il y est neuf encore, mais il s'y fera. Il s'y acclimatera. Il s'y complétera. Il s'y consommera. A cette heure, son sans-culottisme littéraire n'a pas l'irréductible pureté vers laquelle il tend. Il a encore des taches, — des taches
de talent, — çà et là, mais elles disparaîtront bientôt, ces taches lumineuses. Il atteindra littérairement, un jour qui n'est pas éloigné, allez ! à la pureté de ce sans-culottisme politique, immaculé et accompli, celui-là que je trouve dans les Misérables, dans ce livre où des régicides confessent des évêques et où Louis XVII est comparé au frère de M. Cartouche. Pour mon compte, je n'ai remarqué sur cette hermine qu'une très légère éclaboussure, mais qui, pour nous faire rire, ne la fera pas mourir, une toute petite éclaboussure de cette vanité d'autrefois qu'il faut laisser aux aristos. C'est le mot sur Hugo, l'évêque de Ptolémaïs, /' arrière-grand- oncle, dit Hugo, de celui qui écrit ces lignes... Franchement, de la part du futur consul de la République démocratique et sociale, c'est drôletl
Et j'ai tout dit. J'ai dit l'idée première du livre, les caractères, l'action, le récit. J'ai montré la vulgarité de tout cela, la vulgarité qui certainement en fera la fortune, car le mélodrame est plus fort que la distinction môme de l'esprit qui le juge. Tout est portière pour y pleurer. Ce bilan de la platitude terminé, il reste à faire le compte du talent qui s'y mêle, ce qui neseru pas- long, puisque, excepté dans les Conttmplation$y
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jamais Hugo n'a mis moins de talent que dans les Misérables. Il y en a pourtant, ne vous y trompez pas! et je veux le noter. Ainsi, dans l'ordre de la pensée, il y a deux fois, dans ces Misérables, le spectacle très beau de la conscience de ce Valjean, observée avec une impartialité singulière pour un esprit comme celui de Hugo, très emporté, toujours, au delà des justesses de l'analyse et de ses subtilités. La première fois, c'est quand Valjean passe du crime au repentir et fait son dernier vol, comme pour protester contre sa conscience qui revient, — sa dernière tentative contre elle, trait superbe de nature humaine ! La seconde fois, c'est quand il délibère s'il ira se dénoncer comme étant Valjean le forçat, dans ce chapitre qui n'avait pas besoin de ce titre gongorique : Une tempête sous un crâne, pour être beau. Mais, au-dessus de tout, selon moi, il y a l'inspecteur de police Javert, composé si bien qu'on dirait qu'il est vrai, l'inspecteur de police nuancé avec un art nouveau dans Hugo et dominant toutes les autres figures du livre, qui ne sont, au fond, que des charges : l'évêque, le forçat, la fille- mère. Complexe réalité, profondément étudiée, mais qui soufflette tout le système de Hugo et la conception de son livre, en montrant combien la société est auguste dans ses répressions et dans ses disciplines, puisqu'elle communique tant de grandeur à l'abjection même d'un mouchard. Force irrésistible d'une idée vraie, le mouchard a, malgré sa vileté, sous la plume antisociale de Hugo dans les Misérables, une grandeur que n'a pas Valjean, malgré ses hauts
mérites de forçat! Voilà, dans l'ordre delà pensée, les trois beautés indéniables que j'ai rencontrées dans ce livre. Dans l'ordre du style, elles seront moins éclatantes, mais plus nombreuses, et je veux aussi les compter. Les bons comptes font les bons amis.
Chez Victor Hugo, le talent est surtout le style, c'est l'expression, c'est l'invention dans le verbe, c'est enfin toute cette matérialité enflammée de mots et d'images qu'on peut ne pas aimer, mais dont on ressent la puissance. Eh bien, c'est par là qu'il est encore aujourd'hui Victor Hugo, et que, parla, il échappe au triste destin de n'être plus que l'imitateur d'Eugène Sue. Les Mystères de Paris ont, en effet, inspiré les Misérables, et ils leur restent supérieurs par l'invention absolue, par l'observation, par la richesse et le nombre des types curieusement immondes, par la nouveauté de cette langue de l'argot qu'on parlait alors pour la première fois et avec laquelle Hugo, devenu timide, n'a pas osé se colleter (1) :
J'appelle le cochon par son nom, pourquoi pas?
Mais, jusque dans les détails, Eugène Sue a marqué Victor Hugo à son chiffre et à ses armes. Fantine n'est qu'un calque de Fleur-de-Marie, — infidèle et malheureux. Seul, le style, et non partout, le style, à quelques places, en ces deux volumes, éclate à travers
1. Ne pas oublier que les chapitres de cette critique ont été
. publias au fur et à mesure des livraisons. 11 n'y a pas d'argot
dans Fantine. 11 y en a eu dans les dernières livraisons. Mai»
Hugo l'a parlé sans puissance. L'argot n'a été pour lui que
l'occasion d une dissertation dont il sera question plus loin.
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le système et rappelle aux esprits littéraires l'ancien Victor Hugo. Ainsi je suis très sûr, et j'ai compté : mettez dix charmantes lignes sur mademoiselle Batistine, la sœur de l'évèque Bienvenu; — trois pages très enlevées sur la religion du sénateur; — deux pages intitulées l'Onde et ï Ombre; — une page et demie sur la sœur Simplice; — le délicieux paradoxe, cité par Janin, sur le bonheur d'être aveugle, et vous avez tout, car c'est tout! L'addition, comme vous le voyez, n'est pas difficile, et je suis vraiment désolé de n'avoir pas trouvé davantage. Partout ailleurs que dans ces pages le style se tourmente et se tord beaucoup pour être simple. Vous figurez-vous la grimace que c'est! Il donne l'affreux spectacle de l'hypocrisie intellectuelle de la simplicité, jouée par un naturel exagéré et qui avait du bon comme cela. Il y a, je crois, dans les contes arabes, un génie pris dans le marbre — un marbre qui monte — jusqu'à la ceinture... Champfleury, qui n'est pas un marbre, monte le long de Hugo. Jusqu'où ira-t-il?
A présent, mon travail est fait. Je n'ai rien omis sur ce livre des Misérables, qui peut avoir un grand succès, qui l'a même, dit-on, mais qui ne sera pas pour cela un grand livre. Hugo, je n'en doute pas;
entraînera de son côté tous les esprits ardents et faibles, toutes les âmes de portière, plus nombreuses qu'on ne croit, et qui préfèrent au Qu'il mourût! du grand Corneille et à l'A moi, Auvergne! de d'Assas, le sublime des deux dents arrachées pour nourrir son enfant de la fille-mère ; enfin tous les enthousiastes pleurards qui larmoieront d'admiration sur le Bienvenu et qui ne savent pas que là, parmi nous, sur le terrain de la réalité, il y avait, quand Hugo écrivait ses Misérables, un vrai prêtre (le curé d'Ars), plus sublime que le sien, justement parce qu'il était plus prêtre, et que, pour cette raison, il n'aurait pas voulu copier. Oui! Hugo aura tout ce monde-là pour lui, et peut-être (je le regretterais davantage) les gouvernements, qui le laissent en paix attaquer la société et ses institutions salvatrices avec ces larmes qu'il ne songe à faire couler que pour mieux la noyer dedans. Mais ce n'est pas une raison, tout cela, pour que la critique littéraire, qui doit être toujours de la critique morale, ne dise pas son mot, et il sera net. Les Misérables ne sont pas un beau livre, et, de plus, c'est une mauvaise action.