COSETTE
La deuxième livraison des Misérables a paru, précédée, comme l'autre, de ces citations réclames qui déchiquettent un livre dans l'intérêt grossier de sa publicité. Quel sera le sort de cette nouvelle livraison ? Elle fera son bruit, sans doute ; on se donne assez de mal pour cela. Mais la publicité de cette seconde partie de l'œuvre de Victor Hugo aura-t-elle l'éclat delà première? Et, quand je dis publicité, n'entendez point succès; car la publicité qui commence le succès ne l'achève pas toujours, et c'est — comme vous allez le voir — ce qui arrive aujourd'hui à ce roman des Misérables. Maintenant qu'il nous est facile de nous replier, pour le juger, sur l'effet de ce livre fameux, nous sommes autorisé à affirmer que le succès — le succès qui n'est pas le bruit qui passe, mais l'opinion qui reste, — n'a pas été ce qu'on pouvait croire, ce
que nous-mêmes nous croyions, et surtout ce que Victor Hugo devait espérer.
Et ce que j'écris là, j'en suis très sûr. Je suis très sûr de la conscience de Victor Hugo. Je suis très sûr qu'il n'est pas content, et je pense comme lui pour cette fois (seulement!), je trouve qu'il n'a pas lieu de l'être. Malgré son éloignement volontaire, Victor Hugo sait très bien tout ce qui se passe à Paris. Mazzini de la littérature (hélas! il n'est plus que cela à présent !), il a sa police comme l'autre Mazzini. 11 sait donc très bien qu'il s'est produit parmi nous, à propos de ses Misérables, un phénomène des plus curieux et dont vous devrez tenir grand compte, ô vous qui vous blinderez assez le cœur pour écrire, sans dégoût, l'histoire de nos mœurs littéraires ! Ce phénomène, c'est la coniradiction, flagrante et publique, de l'opinion écrite et de l'opinion parlée chez beaucoup de ceux que Victor Hugo croyait à lui sous les deux espèces, qu'il croyait à lui tout entiers.
Victor Hugo n'ignore pas qu'à Paris, dans ce monde qui a tant d'échos et tant de places où l'on se rencontre, tel critique qui semblait lui appartenir poings, pieds et langue liés, tel critique sur lequel il comptait, et qui l'a loué galamment, ce n'estpasl'embarras ! la plume à la main, par respect, par un terrorisme de respect pour d'anciennes relations, a cruellement traité l'œuvre du maître quand il n'a fallu qu'en parler. Il y a même de ces critiques qui s'en vont faisant amende honorable de leur opinion écrite dans leur opinion parlée. Et ce n'est pas tout. A côté de ces
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contradictions, il y a, dans les hauteurs de la critique, des silences encore plus terribles pour Victor Hugo.
Pourquoi, par exemple, Théophile Gautier, si compétent dans l'appréciation des belles choses, Théophile Gautier, si doux aux personnes, n'a t-il rien dit des Misérables? Le Bacchus romantique ne se souvient donc plus qu'il est sorti de la cuisse de Jupiter?... Pourquoi Sainte-Beuve, que ses opinions politiques n'arrêteraient certes pas dans son jugement littéraire sur le livre de Hugo, est-il resté muet comme Gautier? Pisces ambo! La vieille garde n'a point donné. De jeunes conscrits, dont je ne blâme point l'ardeur (ils la prodiguent : ils sauront un jour la discipliner), se sont parfaitement conduits, il est vrai ; mais Victor Hugo, cet ex-empereur littéraire qui a abdiqué pour se faire tribun, doit souffrir, malgré son abdication, de l'absence de ses prétoriens déserteurs, et voilà ce dont les Mameloucks de Vacquerie ne pourront pas le consoler!
Ainsi, des démentis qu'on se donne à soi-même, ce qui fait une opinion littéraire à deux courants, — une expiation par la parole des petits mensonges de l'écriture, et, plus haut, un silence prudent et respectueux, mais un silence de la plus inquiétante éloquence, — mettez ces démentis et ces silences dans le bruit soulevé autour des Misérables, et vous diminuerez d'autant ce bruit qu'il faudrait entretenir et qui va se lasser peut-être, car deux impressions ne sont jamais égales en France, dans ce pays d'éther et de feu où
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l'imagination se blase si vite et où un chef-d'œuvre, oui! même un chef-d'œuvre, n'aurait pas le droit d'être long. Nous ne sommes pas, nous, des culs de plomb d'Allemands qui restent assis trois jours pour voir jouer une trilogie, et les Misérables de Victor Hugo coûtent plus de temps à lire que le Wallenstein de Schiller à voir représenter. Nos esprits, à nous, ont des ailes, et nous nous en servons pour décamper quand le talent d'un homme déjà goûté ne nous régale pas de saveurs nouvelles.
Pour soutenir donc, ou pour ranimer le bruit qu'ont fait les Misérables, besoin serait que l'auteur eût montré dans les détails un talent qui aurait rejailli du fond de son sujet, dont l'idée est connue et par conséquent n'a plus pour nous de surprises, comme rejaillit la flamme qu'on croyait éteinte et qui repart, brillante, obstinée. Eh bien, est-ce ce renouvellement de Hugo dont nous allons être témoins aujourd'hui, dans cette seconde partie de sa grande œuvre, — les Misérables, — laquelle partie s'appelle Coselte, c'est-àdire petite chose, et qui n'a pas volé son nom?
C'est une très petite chose, en effet, que CosetU... Je demande la permission d'être minutieusement exact. Otez de.s deux volumes que voici, et qui n'ont
que trois cents pages coupées par d'énormes blancs, ôtez-en cent vingt-six sur la bataille de Waterloo et soixante à quatre-vingts sur les couvents, il vous reste alors le roman de ce petit nom de Cosette, qui, cependant, pourrait être une grande chose, — attendu que la grandeur d'une œuvre littéraire ne se mesure point à son étendue, mais s'apprécie à son essence, — mais qui, en fait d'invention et d'expression, est à peu près... rien. L'invention n'y existe pas, même chétive. Elle y est chétiotte. Il faut inventer des diminutifs au mot chétif pour dire ce qu'elle est.
Vous vous le rappelez? la première partie des Misérables nous a appris que Cosette avait été déposée chez les Thénardier, cabaretiers à Montfermeil, par Fantine, cette adorable mère, qui laisse son enfant derrière elle et l'entrepose dans les cabarets, — maternité un peu à la manière de Jean-Jacques, cet autre entreposeur d'enfants, qui, du moins, mettait les siens à l'hôpital, chez les sœurs de Saint-Vincent-de- Paul, des demoiselles qui valent bien madame Thénardier. Eh bien, tout le nouveau roman de Cosette va se passer à raconter comme quoi elle est retirée de chez ces Thénardier de Montfermeil par Valjean, puis gardée quelques jours et introduite par lui, toujours poursuivi par Javert, dans le couvent du Petit- Picpus! Et c'est tout. Ecco la cosal Voilà toute la chose, qui a bien le droit de s'appeler chosette. Quand cet intéressant roman finit, mademoiselle Cosette, qui en est l'héroïne, a tout au plus dix ans.
Invention maigrelette, n'est-il pas vrai? Et l'exprès-
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sion, c'est-à-dire la mise en œuvre, — car l'expression n'est pas simplement que dans le mot, elle est dans l'ensemble de la composition autant que dans l'ensemble de chaque page, — et l'expression n'y donne pas à l'invention la vie et la force qui lui manquent. J'écarte, pour un moment, la bataille de Waterloo et le Pelit-Picpus, auxquels je reviendrai tout à l'heure.
La bataille de Waterloo et le Petit Picpus ne sont pas de l'invention de Hugo, que je sache. Mais, dans la partie purement inventée de Cosette, de ce roman sentimentalo-puéril, qui rappelle, moins le merveilleux et l'originalité naïve, les contes très inventés, eux, de Cendrillon et de Peau-d'Ane, l'expression du conteur, de cet anti-naïf qui se met la tête de sa poupée dans l'œil, l'expression est du Thomas tombé dans du Perrault et rebondissant dans du romantisme.
L'auteur appelle lui-même ce qu'il fait (à la page 162 du IIe volume) « un roman dont le premier person- « nage est l'infini, et le second, l'homme ». Mais c'est le galimatias qui est infini! Voilà le premier personnage du roman. Le second... je ne le connais pas. Il y a bien, çà et là, quelques jolies phrases, mais il n'y en a pas autant que d'abeilles sur le manteau de Napoléon! Ces phrases seraient charmantes, j'en conviens, si on ne les avait jamais vues; mais on les connaît. On les a déjà admirées, en vers et en prose, dans les Œuvres complètes de Hugo.
On a vu tout ce trop qui n'est pas assez, tout ce trop de bleu, de rayons, d'ombre etdelumière,qui finit par
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être d'une affreuse monotonie, et dont le coloriste, à bout de palette, abuse dans sa violente stérilité. Victor Hugo est son propre Valjean à lui-même. Il est aux galères des mêmes images. Mais, moins heureux que lautre forçat, il n'a jamais fini son temps ou rompu son ban, et il a tort. Nous ne sommes pas Javert. Qu'il se sauve de ses galères I Nous ne l'y reconduirons pas.
Quant à ce style dont nous parlions, et qui ne tient pas à la langue et à l'enlevé des pages, mais à l'ensemble combiné des faits, et qui donne ce résultat harmonieux et savant qui s'appelle la composition dans toute espèce d'oeuvre d'art ou de littérature, Victor Hugo n'a jamais, dans aucun de ses drames à effets éperdus et à émotion à n'importe à quel prix, mieux montré qu'il en est radicalement incapable, et voici pourquoi: plus la donnée d'un livre est simple, plus il est aisé de s'apercevoir que l'auteur, s'il n'a pas la main délicate, doit la fausser en la touchant. Or, qu'y a-t-il de plus simple que la délivrance d'un pauvre petit être, que deux bourreaux assomment sans en avoir le droit, ce qui rend la chose plus simple encore, et de le placer dans un couvent où on ne l'assommera plus?...
Mais Victor Hugo, dont la nature d'esprit peut très bien se passer de vraisemblance et même de vérité, mais ne peut se passer de surprise et d'émotion physique, Victor Hugo,- ce forgeron qui tord et tenaille tout ce qu'il touche, va attacher à la bulle de savon de cette donnée toutes les complications labo-
pieuses, toutes les impossibilités, tous les trucs de haute venue d'un mélodrame enragé. Le Valjean de la phrase va devenir tout à l'heure le Thénardier de son sujet. Vous allez voir comme il arrange son grêle et frêle sujet de Cosette ! J'ai dit que je serais minutieusement exact et je le serai.
Valjean-Madelaine, qui, à ce qu'il paraît, a été, dans l'intervalle d'un roman à l'autre, — de Fantine à Couette, — remis à la galère, et qui doit nécessairement en sortir pour délivrer la petite fille de Fantine, sauve, sur le port de Toulon, un marin qui allait tomber du haut d'un mât où il pendait en équilibre, et, après l'avoir sauvé aux applaudissements des gardes-chiourmes en pleurs, fait mine de se noyer, se jette à pic dune hauteur immense entre deux vaisseaux bord à bord qui ont la bonté de ne pas l'écraser, passe par-dessous l'un d'eux comme une anguille, et arrive à Paris, en redingote jaune doublée de billets de mille francs. Est-ce pour cela qu'elle est jaune, cette redingote? Pour ma part,
j'aime mieux Vautrin (et VOUS? va chanoine de la
cathédrale de Tolède, faisant sur la route d Angoulême son amusant et magnifique cours de politique h Lucien de Rubempré, qu'il vient de sauver de l'eau.
De Paris, Valjean se rend nuitamment chez les Thénardier, à Montfermeil, où, après avoir acheté une poupée de vingt francs à Cosette et fait la petite providence des enfants et madame la Fée toute la soirée, il achète brutalement quinze cents francs la petite à ce Thénardier, qui n'est pas bête pourtant, mais monstrueusement retors, et qui ne demande pas même ses papiers à l'homme à la redingote jaune et au vieux chapeau qui achète des enfants quinze cents francs pièce, mais qui n'en veut pas donner un sou de plus. Certes 1 je ne chicanerai jamais beaucoup à un romancier ou à un poète les moyens qu'il emploie pour arriver à un effet sublime. Mais je cherche ici l'effet sublime, et ce que je vois, c'est la grossièreté du moyen.
Continuons donc. Valjean, parti avec Cosette, se cache dans un galetas, sur le haut d'un chantier désert, dans le vieux quartier du Marché-aux-Chevaux, et il s'essaie à la paternité (pour lui une sensation nouvelle), mais, philanthrope inconsidéré, qui ne sait pas combien il est imprudent de se livrer à la philanthropie quand on a une redingote jaune et seulement un fragment de chapeau sur la tête, il donne (toujours pour ne pas être remarqué) des pièces de cent sous aux pauvres qu'il rencontre, et le bruit s'en fait parmi les mendiants du quartier et en vient à une terrible oreille, — l'oreille qui couvre tout, comme l'œil de Dieu, dans ce roman, — l'oreille de Javert, lequel, émoustillé de voir le forçat qu'il croyait crevé reparaître, s'habille en pauvre, reçoit cenj, sous,
reconnaît son donneur de pièces de cent sous, ne le prend pas (ô policeman commode ! digne d'être à jamais le policeman de tous les drames futurs de Hugo!), mais le lâche, pour avoir le haut plaisir d'artiste (et Hugo aussi!) de lui faire la chasse, d'une rive de la Seine à l'autre, et de le reprendre bien plus difficilement et bien mieux, quoique, de toutes les manières de prendre les gens, la plus courte semble la meilleure.
Javert, du reste, ne vise qu'à une volupté. Hugo, lui, vise à deux, car Valjean le forçat ne peut pas ne point battre à plate couture la police. Allons donc! il sait manger son pain, Victor Hugo! Valjean, traqué comme une bête fauve, juste au pied du mur de Picpus, — qui est arrivé là, ce mur, — sait, en sa qualité benoîte et précieuse de forçat, monter sans échelle partout, avec les mains et même avec le dos- Il monte en se retournant, l'habile homme!
Et, d'ailleurs, qu'est-ce que ça... dix-huit malheureux pieds de mur:' Il y a bien Cosette. Mais, après avoir coupé et enlevé la corde d'un réverbère aussi facilement qu'on sort une ficelle de sa poche, Valjean se lie l'enfant autour du corps et grimpe à rebours... Et le bon sens suit, absolument dans la même position... Je donne ma parole d'honneur que je ne veux pas jouer de tour à Hugo, mais si j'avais l'idée d'en jouer, c'en serait un que cette fidèle analyse. Je ne veux faire que de la critique; seulement il se trouve que celte critique n'est pas mauvaise. Elle me suffit. Je sais que je parle au peuple le plus spirituel
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de la terre, qui a l'instinct du ridicule, et qui se rebiffe comme un chat quand on lui fourre le oez dedans I
Les voilà donc, Valjean et Cosette, descendus et recachés dans le jardin de Picpus, car c'est un cachecache perpétuel que ce livre, comme tous les mélodrames, ces boîtes à surprise. Mais celle-ci, plus surprenante que les autres, jette à Valjean, qui recommençait d'être assez embarrassé dans ce jardin escaladé, le bonhomme Fauchelevent, un paysan que, dans Fantine, M. Madelaine, le maire de M..., a tiré de dessous sa charrette et à qui il a sauvé la vie. Le vieux Fauchelevent est le jardinier de ces dames de Picpus. Et pourquoi pas, au fait V Mais pourquoi des maires lui tombent-ils du ciel dans son jardin, accompagnés d'une petite fille qui a l'air de sortir de chez les sœurs?... Ceci est moins concevable et rendrait perplexe si Hugo ne finissait tout par un mot dont je lui sais gré, moi : « On n'interroge pas les saints », dit-il péremptoirement. Vous voyez bien, monsieur Hugo, que les saints servent à quelque chose! Les religieuses même, qui sont les surnuméraires de la sainteté, ne sont pas inutiles. Elles vont servir tout à l'heure bien plus à Hugo qu'à Valjean. Il s'agit de leur faire élever Cosette et de leur faire garder chez elles M. le maire, qui ne veut plus de sa mairie, et qui, Dioclétien fatigué de l'empire, désire déposer au pied d'une melonnière le fardeau de l'administration.
A mon sens terre à terre, rien n'est plus facile, non
au sens de Hugo, qui tient à nous faire la surprise finale, l'effet à tous crins, de son mélodrame d'aujourd'hui. Ces dames de Picpus, asservies à une règle sévère, ne s'occupant que des choses de Dieu, barricadées derrière l'autel, ne voient pas plus loin que cet autel. Rien donc de plus facile au vieux Fauchele vent que de prendre par la main Val.jean et Cosette et de dire à ces dames, qui ont confiance en lui : « Voilà mon frère, qui est fort, et qui m'aidera à faire le jardin, parce que je deviens vieux et faible, et voici ma nièce, Cosette, qui a besoin du catéchisme. y> Seulement, cela ne serait pas le compte de Hugo, qui se travaille (pour faire rentrer Valjean par la porte) de façon à le faire sortir dans la bière d'une religieuse morte... Vous comprenez l'effet de cet emportement d'un homme vivant dans une bière qui peut devenir un enterrement, mais qui ne l'est pas... 0 chair de poule des portières! Et vous, nos maîtres, saluez, titis ! ! !
Et maintenant qu'on lise le livre, et qu'on dise si j'en ai oublié une virgule... On m'a accusé, dans des articles de journaux ^ms foi, d'avoir manqué de respect à Hugo parce que l'ai osé le juger, en toute indépendance et sans trahison, moi! Or, je ne Bâche
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qu'un homme qui ait manqué de respect à Hugo, et ce n'est pas moi, mais c'est lui. C'est lui! Car se manquer à soi-même, c'est manquer au talent que Dieu vous a donné dans un jour de munificence, que de l'abaisser en vue d'une popularité quelconque, que de ne pas le garder à la hauteur où Dieu l'avait mis. Hugo avait, certes! plus la dignité qui lui convient quand il proclamait son axiome d'autrefois : Vart pour l'art, idée fausse, mais élevée et fière! qu'à présent qu'il fait d'un roman une chaire de démocratie, et, qui sait? peut-être le journal d'un homme qui n'a point de journal. Ici j'arrive à la partie de ce roman que j'ai laissée dans l'ombre, — la partie des horsd'œuvre, — la bataille de Waterloo et le couvent de Picpus.
La bataille de Waterloo, qui ouvre le roman de Cosette, est un piège à succès où tout le monde sera pris, car c'est le piège de la gloire et du plus généreux sang versé pour la France. Comment ne pas se prendre à cela?... Seulement, aux yeux de la critique, que l'émotion ne doit pas troubler quand il s'agit de voir clair dans une composition, cette bataille, chaudement racontée, je le reconnais, avec ce lyrisme particulier à Hugo, le poète olympique des canons, des clairons, des manœuvres, des mêlées et des uniformes, cette bataille qui nous prend le cœur partout, qui est belle dans Jomini, qui est belle dans Charras, qui est superbe dans Quinet, qui sera même belle dans Thiers, n'en est pas moins un horsd'œuvre, qui vaut mieux que l'œuvre, mais qui lui
nuit. Assurément, elle n'est pas là, cette bataille, détaillée comme une étude spéciale uniquement pour que cet ignoble chacal de Thénardier vole, après le massacre, une bague au doigt d'un cuirassier qu'il croit mort et qui est vivant. Si cela était, cela rappellerait le tonnerre de l'athée Desbarreaux, qui faisait gras un vendredi : « Voilà — dit-il — beaucoup de bruit pour une omelette! »
La vraie raison de ce hors-d'œuvre disproportionné, c'est peut-être une bataille de Waterloo restée en portefeuille et que Hugo a voulu, enfin, utiliser... Si puissant qu'il soit, du reste, par les faits encore plus que par le talent de l'auteur, cet immense hors-d'œuvre d'un livre, qu'on pourrait appeler un roman à rallonges, a toute une partie incroyablement fausse et quelquefois même incroyablement grotesque, et ce sont les dissertations dont Hugo l'accompagne. 11 y en a de toute espèce. Il y en a de démocratiques, dans lesquelles on voit la Révolution forcer la main à Napoléon, qui lui a plutôt brisé la sienne, quand, dit Hugo, « l'Em- « pereur mit un postillon et un sergent sur les trônes « de Naples et de Suède ». Insolence de la rhétorique! Ce n'était plus un postillon et un sergent dont il s'agissait, c'était de deux héros. Il y en a de panthéistiques à ta Michelet, qui décapitent les chefs au profit des soldats; comme si, ce jour où les soldats furent si sublimes et les autres jours où ils le sont, ce qui les lil DU ce qui les l';iil sublimes n'était pas toujours l'àme de leurs chefs qui leur passe dans la poitrine ! Comme si la pile de Volta électrisante n'était pas
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toujours le général qui fanatise les courages et fait des lâches des vaillants ! Il y en a, enfin, des dissertations, « qui n'ont de nom dans aucune langue », comme celle que Hugo entonne, car c'est un hymne que celle-là, sur le fameux mot de Cambronne, écrit en toutes lettres pour la première fois!
On le connaît, ce mot fameux, et chacun, malgré l'admiration qu'on a pour le sentiment qui l'a poussé sur des lèvres purifiées et rendues purificatrices par la poudre, chacun baisse la voix cependant quand il s'agit de le citer. Mais Hugo, je l'en félicite, l'a haussée. Il n'a pas eu recours à la fuite des points, à l'hypocrisie de l'initiale. Il a dit crûment et crânement le mot qui devait être dit par l'histoire de Fiance, qui n'est pas une bégueule anglaise. Que l'histoire anglaise ne le dise pas, ce mot, et se l'épargDe, je le conçois, mais nous! L'art est toujours une grande audace. Ce mot difficile, impossible, devait être jeté dans le récit comme il fut jeté dans la bataille, s'il y a été jeté. Mais Victor Hugo n'a pas cet art suprême du cri qu'on ne peut répéter. Lui s'appesantit sur le mot de Cambronne, il s'y complaît, il s'en enivre, et, ma foi ! il en devient fou... Ce mot est plus grand et plus beau pour lui que la gloire de la bataille de Waterloo, que ia gloire de Napoléon, que la gloire de toutes les batailles de l'Histoire! 1 ! « C'est là» —dit-il (et je ne puis pas citer tout ce qu'il dit), — « clore Waterloo «par le mardi gras! compléter Léonidas par Rabe- « lais!... Cela atteint la grandeur ESCHYLIENNE /» Comment i'entend-il?... Dans ses premiers volumes
des Misérables, il a appelé agréablement le calembour la fiente de l'esprit. Y a-t-il là un calembour?...
Ainsi finit, par ce paradoxe insensé où les antithèses sont les Furies d'un si malheureux Oreste, ce grand hors-d'œuvre de la bataille de Waterloo (de 126 pages), qui n'en a rencontré qu'un autre dans tout le roman qui soit presque de sa longueur, et c'est la description du couvent de Picpus, érudite, antiquaire et inutile (dans cette proportion) au roman de Cosette. Eh bien, je recommencerai la question que j'ai faite plus haut : Hugo avait-il une dissertation sur le monachisme et les couvents en portefeuille, comme une bataille de Waterloo?... La description de Picpus est entremêlée, comme sa bataille, d'une dissertation intarissable, dans laquelle les couvents sont traités comme ils doivent l'être par un philosophe do la portée de Hugo, lequel cependant a la bonté de nous faire cette concession, à nous autres chrétiens : c'est que la vie contemplative, cette fainéantise pour messieurs du xvme siècle, a quelque beauté et même quelque utilité, mais parla raison, très caractéristique du genre d'esprit de Hugo, que ceux qui prient dans les couvents vivent au bord du mystère, se tournent du côté de l'ombre, et que songer à l'ombre est une etiose sérieuse/ (Avez-vous compris?...)
Enfin (c;ir il faut en finir), il est encore un autre hors-d'œuvre dout il m'est impossible de ne pas parler : ce sont ces monologues inouïs et hérissés d'érudition, et vraiment d'une érudition très curieuse, de
la prieure de Picpus, la sœur Innocente, qui fait des tirades (à la Charles-Quint dans Hernani) au vieux Fauchelevent, son jardinier, auquel elle n'aurait simplement qu'à dire ces mots très nets et d'ailleurs très désirés du vieux Fauchelevent : « Enterrez la sœur Crucifixion sous l'autel, et donnez la bière vide à ceux qui viendront la chercher. »
En vérité, si toutes ces dissertations, à perte de vue et d'haleine, ne sont pas, j'en demande pardon à Hugo, les vieux ours qu'ils ont l'air d'être, ou encore si les Misérables ne sont pas une revue, à cadre romanesque, pour les besoins actuels d'enseignement dont Hugo serait dévoré, on est obligé à conclure que le livre qu'il nous donne est affligé de déformations bien étranges... Il y a des maladies fort connues des médecins, dans lesquelles un grossissement d'une partie du visage devient tout le visage, l'entraîne et le fond. M. de Salvandy est mort de cette maladie, de cette emphase d'une partie du visage, qui s'ajouta à l'emphase de ses discours. Eh bien, le livre actuel de Hugo a cette maladie, et comme beauté, et comme lignes, et comme harmonie; — il en meurt!
La petite Cosette est, au bout du compte, une chose monstrueuse, avec ses hypertrophiques superfétations qui s'ajoutent à son frêle organisme, avec toutes ces loupes qui lui poussent, ici et là, et qui sont énormes. Laissons-la, nous l'avons assez vue, cette pauvre Cosette ! Passons maintenant à Marius, qu'on nous donne, dans cette livraison (prodigalité
significative 1), avec cette Cosette, trop petite, sans doute, pour aller toute seule. Marius, ce n'est pas Marius assis sur les ruines de Carthage. Ce sera, si vous voulez, Marius assis sur les ruines de Cosette!