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MARIUS

Marius! Eh bien, à la bonne heure! 11 promet, ce titre de Marius! Laissons Fantine, laissons Coselte, ces noms prétentieux et écœurants de simplicité... jouée, ces titres enfantelets et gnan-gnan, — onomatopée qui peint mieux qu'un mot ce que je veux dire, — et prenons enfin pour titre un nom viril, qui ne grimace ni ne pleurniche. Prenons Marius. Marius, en effet, c'est là un nom qui peut avoir sa raison d'être. C'est un titre qui peut cacher une idée, une idée dont j'ai cru, de loin, voir briller la lueur. Va pour Marius! C'est presque une espérance. Le talent est dur à tuer, même pour ceux qui le foulent aux pieds dans leur personne. On le croyait mort; il ressuscite. Est-ce qu'après les Contemplations Victor Hugo n'a pas publié la Légende des Siècles? Après Fantine, la grisette, et ses étudiants fantoches, après Coselte, ce

conte de la Bibliothèque bleue des enfants dont Valjean est la fée et les Thénardier sont les ogres, pourquoi Victor Hugo, Murger manqué, Perrault manqué, meurtri, mais non cassé par ces deux chutes, ne se retrouverait-il pas Victor Hugo comme devant... dans Marius, par exemple?... Pourquoi Marins ne rachèterait-il pas Faniine et Cosctle?... Et, quand il ne rachèterait rien, au moins cela nous changerait!

Voilà ce que je me disais. Moi qui n'ai pas, je vous l'assure, un seul préjugé, un seul mauvais sentiment contre Victor Hugo, moi qui serais si heureux de pouvoir louer sans réserve un beau passage, une grande chose, dans son livre des Misérables, parce que le meilleur soubassement qu'on puisse donner à sa critique c'est la justice d'un éloge mérité, voilà ce que je me disais en ouvrant Marius, — le troisième tiroir de ce roman-commode dans lequel Victor Hugo a empilé, sans ordre, tous les divers écrits sur toutes choses qu'il n'a pas oubliés depuis quinze ans et qu'il ne veut pas perdre; car dans ce sens-là il a de l'ordre, et c'est même la seule manière dont il en a. Oui! je le disais : Marius, mais ce doit être quelque cliose comme la République I Un tel sujet, le premier des sujets, le sujet sacré pour Victor Hugo, aura sans doute retendu celle fibre d'airain que Le chantre de Napoléon avail dans Le talent autrefois, et qu'il a trop ramollie en la trempant dans la téterelle des petites filles

Hugo a ibile en rien! C est le c

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Job qui dit : « Allons! » toujours, et qui se retourne de tête à queue. 11 sait se retourner. Il a la mobilité du talent comme il a celle des opinions. Il disait bien, en 1848, et même quelque temps après : « Je ne suis pas républicain, parce que cela m'est fort égal que M. Ledru-Rollin paie ses dettes (sic) <> ; et depuis, cependant, vous savez s'il a, et comme il a confessé la République ! Aujourd'hui, en étoilant de ce nom romain de Marius la troisième partie d'un livre qui a la prétention de nous faire voir tous les quatrièmes dessous du xixe siècle, il me semblait qu'il allait s'occuper de ce qu'il adore. Je croyais (et je l'aurais voulu) qu'il allait nous donner son idéal politique dans son idéal littéraire. Et puisque l'époque de ses Misérables est le temps de la Restauration, il pouvait au moins nous ouvrir ces souterrains où la Révolution s'est trente ans tapie, ventre à terre, et nous peindre ces ventes de Carbonari, si mystérieuses et si fameuses, qui furent, sous la Restauration et sous Louis-Philippe, les catacombes d'où est sortie la République. Car, après tout et de quelque opinion qu'on soit, c'était à peindre. C'était un sujet. Qu'on l'aimât, qu'on la haït ou qu'on la méprisât, la République, c'était un sujet qui convenait à tous les pinceaux, pour peu qu'ils fussent tenus par une main inspirée. Qu'on lut Michel- Ange, l'extra- humain, ou seulement Hogarth, ce génie cruel de la dérision de la vie, il y avait là, pour le talent d'un homme qui intitule son œuvre les Misérables, il y avait, dans cette fresque d'un siècle où toutes les misères, toutes les compressions,

tous les soulèvements d'énergie, tous les envenimements sociaux doivent apparaître pour que le titre du livre ne soit pas un mensonge de l'impuissance, un côté, un pan magnifique que je n'ai pas trouvé et qui peut-être restera vide... C'est là la question aujourd'hui.

N'aurons -nous donc pas dans les Misérables, dans le Jugement dernier de Hugo, le côté des Misérables politiques, de ces espèces de damnés en révolte contre l'Enfer social, puisque, pour eux et pour Hugo, la société est un enfer? Cela nous manquera-t-il comme le prêtre au xixe siècle, le prêtre tenté, ou terrassé, ou transformé par la science, brûlant son symbole ou brûlé encore par son symbole, grande figure convulsive dont un grand peintre nous aurait donné l'idéal et dont Lamennais fut la réalité; — le prêtre renégat, héroïquement renégat, avec des vertus nouvelles qui souiï'lètent ces pauvres petites vertus chrétiennes sur lesquelles le monde a vécu, et que Victor Hugo a remplacées par celles de ce dévoyé de bonté larmoyante et cocasse, son évêque Bienvenu?... Toujours est-il que Marius, sur qui je comptais, Marins n'a rien de la figure de son terrible nom. Pourquoi l'appeler Marius? Hugo aurait tout aussi bien pu l'appeler Jocrisse, s'il avait été moins sentimental et plus gai!

En effet, Marius, ce trompeur de Marius, n'est que le jeune premier des Misérables. Fidèle à notre plan d'analyse qui met l'œuvre BOUS les yeux du lecteur avant le jugement définitif que la critique doit en

porter, — et qu'elle en portera, soyez-en sûrs! — nous allons vous dire l'histoire de Marius, qui n'est presque pas son histoire, car ce singulier héros <!e roman est de tous les personnages celui qui est le moins le héros de la partie du livre timbrée de son nom. Valjean y tient plus de place que lui, dans cotte troisième partie, et Javert aussi, et Thénardier, et même Cosette, — Cosette, qui n'a plus dix ans, mais qui a atteint l'Age des héroïnes ordinaires. Nous l'avons vu déjà, ce qui caractérise Hugo, le peintre des forçats vertueux et des évêques demandante deux genoux la bénédiction des régicides, c'est le mépris le plus brutal et le plus inconscient de la vérité et de la nature humaine. Pour ce grand faiseur de maquettes, pour ce montreur de marionnettes monstres, il n'y a pas, il n'y a jamais eu véritablement de nature humaine Mais, de tous les personnages de cire de son cabinet de Curtius littéraire, le plus cire est incontestablement ce Marius. Curtius! Marius 1 Voilà donc seulement tout ce que nous rappellera aujourd'hui la République, dans ce grand talent républicain !tl

D'abord le roman de Marius ne commence point par Marius, et la critique n'aurait rien à dire d'une chose si simple, personne n'étant tenu fie faire

paraître le héros de son drame ou de son roman dès le lever de son rideau et les premières pages de son livre, si Hugo ne manquait pas à la loi, qui est de rigueur pour tout le monde, et qui veut que dès le commencement d'une œuvre V action de cette œuvre commence, en d'autres termes que le premier terme du syllogisme — car toute composition n'est au fond qu'un syllogisme — soit posé. Cette loi du bon sens, cette loi élémentaire de toute composition, et qu'un enfant comprendrait, Hugo se croit au-dessus d'elle. Il l'a violée dans sa Cosette avec sa bataille de Waterloo, dont le roman ne sort pas plus que la bataille n'entre dans le roman, et il la reviole à nouveau dans Marius, qui n'est pas un gamin de Paris, et qui s'ouvre par une dissertation sur les gamins de Paris, laquelle vous fait dire : « Où allons-nous? où sommes-nous? » pendant soixante pages. Pitoyables conséquences de la manière de travailler du célèbre auteur des Misérables, qui tient elle-même à une indigence de son esprit.

Victor Hugo ne compose jamais. Il rapporte et applique des morceaux à d'autres morceaux, qu'il joint ensemble comme on joint des choses matérielles. C'est un parqueteur, et encore ne cogne-t-il pas toujours juste les feuilles de ses parquets. Le gamin de Paris qu'il rapporte aujourd'hui à son roman est une de ces vieilles physiologie* qui étaient de mode il y a quelques années, et qui pourrait bien n'être qu'un article du Diable à Paris qu'Hetzel n'au rail pas publié. Aprèn avoir, dnn^ ce OQOTCeau plaqui

à son oeuvre, brassé toutes les généralités connues sur le gamin de Paris, Hugo nous en invente un qu'il appelle Gavroche, — puis il le plante là, en sautant par-dessus, pour revenir à ce gamin, à la fin <lu roman, par un saut du même genre, — et, enfin... il arrive à Marins, qui pouvait, sans rien perdre de ce qui le fait Marins, commencer à la première page du volume, autant et mieux qu'à la page soixante et un.

Marius est le fils de cet officier de cuirassiers blessé à Waterloo, et qu'un soir Thénardier dépouilla après l'avoir tiré du tas de morts sous lequel il aurait étouffé, et qui, de reconnaissance, quoiqu'il vit bien, cet officier, qu'il avait affaire à un affreux goujat qui le volait, lui donna sa montre et conduisit lui-même les mains de son voleur dans ses poches... comme l'évêque Bienvenu donna à Valjean les flambeaux après qu'il eut volé les couverts... Sauvé de la mort par le hasard de ce vol, Georges Pontmercy, qui guérit de ses blessures et est resté fidèle à la mémoire de cet Empereur que ceux qui l'ont servi, et même trahi, n'ont jamais pu oublier, est, comme tant d'officiers après le désastre de Waterloo, revenu vivre en province, emportant sur son noble cœur le poids d'une jeunesse et d'un héroïsme inutiles, avec les morceaux de son bâton de maréchal brisé ! Georges Pontmercy s'est marié; il a perdu sa femme, mais il a eu d'elle un fils dont il s'est séparé... par amour, comme Fantine de sa fille Cosette. Être heureux d'être volé, combler de dons le voleur, se séparer par

amour de ses enfants parce qu'on les adore, telle est la nature de Hugo.

Le beau-père de Georges Pontmercy, un ultra de la Restauration, furieux du mariage de sa fille avec un brigand de la Loire, a menacé de déshériter le petit Marius si son père le gardait et si on ne le donnait pas à lui, son grand- père, pour l'élever. Devant cette menace, qu'une àme bourgeoise eût cédé, par amour, à la façon des bourgeois qui ne voient le bonheur qu'à travers l'argent, je ne m'en étonnerais pas; ce ne serait pas faux : ce serait commun. Mais que Georges Pontmercy, un héros, qui, du temps de saint Louis, serait tombé à la Massoure, comme, du temps de Napoléon, il est tombé à Waterloo; une âme au niveau de la grandeur de tous les temps, un de ces adorables soldats français qui savent jouer avec la misère et qui ont toujours un éclat de rire à son service; mais que Georges Pontmercy, qui s'est consolé de la ruine d'un Empire que ceux qui l'ont fait portaient en eux comme on y porte son propre cœur, et qui s'est consolé en écussonnant des roses avec ses mains blessées, ah ! qu'un pareil homme préfère la fortune pour son fils à la présence de son fils, au devoir et au bonheur d'élever son fils, je dis que cola est impossible! Cela n'est plus commun : cela est

L'enfant est donc éle -<■ douter seulement

qu'il ait un père, dans la maison de M. Gillenormj

pa*nd-père, mélange du Bourru bienfaisant el du Tyran domestique^ mais sans la finesse de Goldon

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la platitude de Duval. Ce tyran domestique serait même une figure vraie et amusante si les nuances y étaient. Les nuances, nécessaires à la vie, Victor Hugo, ce peintre en éblouissements, ne les connaît pas. 11 faut plus que de la couleur pour qu'un homme vive. M. Gillenormand n'est qu'une de ces momies montées par Victor Hugo sur de bons ressorts qui jouent bien, mais qui craquent trop en jouant. L'huile, cette insinuante, n'a jamais pénétré dans les mécaniques de Victor Hugo. M. Gillenormand habite Paris, Georges Pontmercy une petite ville de province, qu'il quitte de temps en temps pour voir son fils écoutant la messe avec sa tante à Saint-Sulpice. Là, il pleure derrière son pilier au lieu de bondir sur son enfant, ce lion qui a donc désappris l'action en empotant et en dépotant ses fleurs! 11 pleure derrière un pilier; c'est ainsi qu'il apaise sa faim paternelle! Hugo l'appelle, il est vrai, un agneau. Mais cela est agnelet ! Hugo met par trop de laine à son lion. Il n'y a qu'à la mort, et se sentant mourir, que Pontmercy a le courage d'être père. Il écrit à son fils, qui arrive trop tard voir son père inconnu qu'il trouve mort, ce qui est pour ce fils l'occasion d'une vilaine petite comédie. Pour faire croire qu'il est ému devant le cadavre de son père, Marius calcule de laisser tomber son chapeau. Geste misérablement théâtral. Hugo, ce connaisseur en vrai, a cru ce détail vrai, parce qu'il était petit et odieux; et il a déshonoré son Marius. Mais, si Marius est le cœur droit pour lequel il nous est donné, c'est une impos

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sibilité de plus à ajouter aux autres impossibilités de ce livre d'impossibilités. Hors les monstres, je n'ai jamais connu dans l'histoire que le cardinal de Reiz, lequel n'était pas tout à t'ait un monstre, mais était pourtant un magot affreux, qui fût un hypocrite à dix-huit ans;

Du reste, ce honteux et inutile détail est une conséquence encore de cette manière de travailler de Hugo dont j'ai parlé déjà, et que je connais d'après son œuvre; car toute œuvre d'art renferme, pour qui sait les en dégager, tous les procédés de l'artiste qui l'a créée. Pour frapper plus fort, pour tomber de plus haut, pour étonner davantage son public, Hugo se rejette et se recule jusqu'aux dernières limites de l'extravagance. 11 a cru que Mari us, avant d'adorer son père, aurait l'air de l'adorer mieux, une fois qu'il se mettrait à l'adorer, s'il passait par ce trait odieux. C'est là une de ces antithèses d'action qu'il recherche autant que les antithèses de parole. Après cela, Marius n'a plus qu'à aimer son père immensément; et, comme un marguillier de Saint-Sulpice lui raconte l'histoire du pilier et des larmes du vieux soldat, la réaction s'établit violente dans l'Ame de Marius, qui se met à lire les batailles de l'Empire pour y trouver son père, et qui, du même coup, s'enflamme également pour sou père

et pour l'Empereur.

Par respect pour l'un et four 1 autre, ce Marius,

par M. Oillenormand pour être implement

avocat, fait graver sur m cartes le titre «le baron

que l'Empereur donna à son père sur le champ de bataille de Waterloo. Vous pouvez juger de la colère et de la moquerie du vieux bourgeois, têtu et royaliste, et qui a de la gueule dans l'esprit, une gueule redoutable! Il gouaille tellement son barou de petitfils qu'il le pousse à bout et lui fait dire son petit mot à la Cambronne, moins héroïque que l'autre, mais qui est cependant aussi Cambroune qu'il peut : « Votre Louis XVIII est un cochon! »

Élégance des élégances! Atticisme des attictsmesl Le jeune Marius, sur ce mot éloquent, sort chassé de la maison de son aïeul et tombe (c'est le mot d'un cabriolet, avec sa malle, à la porte d'un café d'étudiants. C'est la seconde fois que les étudiants reviennent dans les Misérables. La première fois, vous vous en souvenez, ils n'ont pas été très spirituels. Si jamais, pour la manière dont Hugo les a peints, les étudiants de l'université de Paris lui font une popularité, il faut avouer qu'ils seront fièrement généreux. La seconde fois... ah! c'est ici que j'attendais la République, les sociétés secrètes, les conspirations, quelque chose qui aurait effacé, pour l'énergie et la beauté sombre, la Venise saucée d'Otway. Mais c'était une rêverie! On n'a ici que trois ou quatre silhouettes d'étudiants, collées à la muraille, car ils n'agissent pas; seulement ils parlent. Ils parlent de Napoléon et de la liberté entre des milliers de gros calembours, le calembour étant à la gaité de Hugo ce que l'antithèse est à son sérieux; et Marius, au lieu de tourner à la politique, ce Marius

pui n'exterminera jamais de Cimbres, tourne gentiment à l'amour.

Un jour, quand nous en aurons fini avec ces religieuses analyses, nécessaires pour faire comprendre un livre sacré par les badauds comme l'Épopée du xixe siècle, nous en finirons de même avec tous les mérites prétendus de Hugo, qu'on fait trop peser sur nos têtes. Nous le prendrons dans toutes les chimères de sa puissance. Mais, dès aujourd'hui, nous pouvons très bien dire qu'un des mérites de ce grand homme n'est, certes! pas de peindre l'amour. Il le veut cependant dans ce livre des Misérables, et il veut le peindre, cet amour qui, comme le ciel et l'océan, a tant de teintes sombres et vermeilles, il veut le peindre de son bleu le plus éthéré et le plus pur. Victor Hugo daigne condescendre à être le Corrège, pendant quelques moments, pour remonter après dans le triangle de feu de son fulminant génie. Et pour être le Gorrège, pour réaliser ce chef-d'œuvre de l'amour dans ce qu'il a de plus virginalement ardent et timide et de plus humblement divin, il dresse devant nous son petit bonhomme de Marius, qui a la gravite d'un doctrinaire et la belle gaucherie d'un homme orgueilleux et mal mis.

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Vous vous doutez bien que nous arrivons à Cosette. Elle était laide. Elle ne l'est plus. Elle est charmante. Mais je vous défie bien de dire comme elle l'est. Tourbillon de couleur qui emporte tout, Hugo n'a pas le don de vous graver dans l'âme une figure nette, une personnalité de beauté arrêtée que désormais on n'oubliera plus. Cosette se promène au Luxembourg avec Valjean, que Marius prend naturellement pour son père, Valjean qui n'a plus sa redingote jaune, mais une redingote bleue fort propre, et Marius, au premier coup d'œil, devient amoureux de Cosette. Alors nous avons, redétaillée à neuf, mais sans nouveauté, la vieille histoire des amoureux qui se regardent, et qui ne demande qu'à revenir et à rajeunir et à être jolie, cette vieille histoire, sous les pinceaux qui ont de la grâce et qui savent peindre les célestes premières gaucheries des cœurs sincères. Hélas ! ce n'est pas Hugo. Voici à lui, pour son genre de grâce. Marius a trouvé un mouchoir sur le banc où s'est assise Cosette. Tous les amoureux trouvent des mouchoirs. Comme tous les amoureux, il le baise, ce mouchoir, avec frénésie. Il le met sur son cœur, sur son front, sur ses yeux.

Mais Hugo, qui fait malgré lui des caricatures de tout ce qu'il touche, nous apprend, toujours par amour de la grande vérité, que ce mouchoir idolâtré n'est pas celui de Cosette, mais de Valjean. Illusion délicieuse! le mouchoir dans lequel le vieux forçat, devenu jardinier, s'est mouché!

Cependant les pantomimes silencieuses du jeune

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Marius dans le jardin du Luxembourg inquiètent Valjean, qui ne revient plus... Et voilà que le Corrège des premières amours s'évapore, et que Hugo redevient le Hugo Porte-Saint-Martin qu'il sera probablement toujours. Marius, vous ne l'avez pas oublié, est très pauvre. Stoïque dans son orgueil et dans son amour pour son père également blessés, il a refusé l'argent de M. Gillenormand, son grandpère. Il est fier et pauvre, et j'aimerais assez cela s'il était spirituel et de bonne humeur, mais c'est un niais grave, je l'ai dit. un Jocrisse, un Jocrisse puritain, que ce Marius. Or, précisément parce qu'il est pauvre, il a pris un logement dans le chantier que nous avons vu dans Cosette, et qui semble le trou de formicaleo, où doivent tomber tous, les uns après les autres, les personnages des Misérables, comme les insectes dans le trou de formicaleo.

Marius, qui habite dans ce bouge, n'y habite pas seul. Il a pour voisins de chambre une abominable famille, et ce sont les Thénardier, dévorés par la plus horrible des rois.Ves, des corruptions, des fureurs et >nvies eonlre tout ce qui est riche et heureux; les Thénardier, plus ogres qu'ils ne le furent jamais. Us ont changé de nom. Ils pe s'appellent plus les Thénardier, mais les Jondrette. S'ils s'appelaient les oardier, le roman finirait, car Marias connaît le nom de Thônardier. Son père, d.ms un billet testamentaire, lui a écrit qu'un nommé Thénardier l'avait à la mort, et il lui a légué sa reconnaislance. Par parenthèse, le colonel Pontmerej est vrai-

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ment un peu trop reconnaissant pour le voleur qui, sans le vouloir, lui a sauvé la vie. Un soldat comme lui ne doit pas trouver qu'un tel service, rendu par un tel homme, et dans de. telles circonstances, soit de si grand prix.

Le Thénardier-Jondrette, qui a fait banqueroute comme cabaretier, est, de présent, bandit affilié à une société d'assassins et d'escarpes; mais, comme les grands coups de main ne sont pas possibles tous les jours, il est aussi mendiant, joue le pauvre chargé de famille, demande l'aumône par lettres, et, à chaque fois qu'il écrit, fait un roman nouveau qu'il pourrait aussi, lui, intituler les Misérables. Marius, passant sur le boulevard, trouve une de ces lettres tombée de la poche d'une des immondes jeunes filles de Thénardier, — celle qui va porter les lettres à domicile, — et cette lettre est adressée au monsieur philanthrope qui ne peut être que Yaljean. Cet incorrigible de philanthrope, qui s'appelle maintenant du nom de M. Le Blanc, va tous les dimanches à la messe de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, et visite les pauvres accompagné de Cosette. C'est avec elle qu'il vient voir Jondrette.

Marius, ravi, aperçoit Cosette par un trou qu'il a fait dans son lambris pour voir chez Thénardier. Le monsieur philanthrope n'a pas sur lui, ce jour-là, tout l'argent qu'il faudrait pour soulager les affreuses misères étalées sous ses yeux. Il ne donne à Jondrette qu'un louis et sa redingote, — car c'est le roman des redingotes que ce roman, — mais il

promet de revenir dans la soirée... Or, Thénardier- Jondrette a reconnu Valjean et Ta fait reconnaître à sa femme; et, par son trou de lambris, Marius est encore témoin de l'épouvantable colère qu'a soulevée dans ces êtres atroces l'apparition de Valjean et de Cosette, riches, heureux, bienfaisants. Ils résolvent, quand il va revenir, de le voler et de l'assassiner. Marius ne peut pas laisser massacrer le père de Cosette. Dans l'ignorance où il est de sa demeure, il court chez le commissaire de police, et, comme toujours on voit poindre tout de très loin, dans ce roman maladroit qui veut être une boîte à surprises, vous imaginez bien que l'homme qui remplacera, ce jour-là, le commissaire de police, sera l'inévitable Javert.

Javert est plus que jamais le magnifique artiste en police qui n'a pas réussi dans Cosette, et il jouit d'avance, comme un grand artiste, de la dénonciation de Marius et de la capture qu'il va faire. Ses intelligences de police l'avertissent qu'il y aura là un guetapens de premier ordre et que les plus fameux bandits y seront convoqués par Jondrette. 11 donne à Marius ses instructions et des pistolets. Javert cernera la maison dès que tous les brigands y seront entrés, mais il n'interviendra de haute lutte que sur le coup de pistolet de Marius, qui retourne prendre son poste d'observation derrière son lambris.

Valjean, ainsi qu'il l'a promis, revient à six heures, et, pendant que Jondrette lui joue la plus ignoble comédie de remercirnent et de reconnaissance, six

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escarpes, à la mine sinistre, entrent un par un dans le repaire de Jondrei te, et la grande scène du guefapcns commence. Pille commence par les furies de Jondrette-Thénardier contre le millionnaire qui lui a acheté Cosette et qui ne l'a eue que pour quinze cents francs, et ce souvenir monte Jondrette jusqu'à la plus épileptique des colères, la colère qui a sous les pieds son ennemi et qui lui piétine le ventre et la figure avant de l'égorger. Dans cette avalanche de reproches, d'injures, de fureurs, Marius apprend que l'ignoble scélérat qui parle est ce Thénardier qui a sauvé la vie à son père, et l'anxiété et le scrupule et la reconnaissance de son père fondent sur Marius, — une anxiété qui, certes! n'a pas le droit d'exister une minute avec ce monstrueux scélérat que Marius a devant lui.

Mais Hugo se soucie bien de faire de son héros un imbécile d'esprit et de caractère! Ce dont seulement il se soucie, c'est d'augmenter, par l'anxiété et les indécisions de Marius, les affres d'anxiété de ses lecteurs.

Elles sont grandes, en effet, ces anxiétés, et l'esprit a beau les insulter du haut de son mépris, il y a là un effet de terreur, — matérielle, il est vrai, — que nous dédaignerions de nier dans cette scène où l'on passe par tous les degrés d'un assassinat à huit assassins. Valjean y montre une impassibilité, un bronze contre lequel tous les outrages, toutes les forces et toutes les tortures de ces huit assassius viennent se briser. Les détails de cette scène, d'un terrible pure-

ment physique, — le seul terrible que connaisse et dont soit capable ce grand matérialiste, poète par là inférieur, — sont trop longs pour qu'on puisse les donner. La partie nerveuse et fauve de notre nature y halète, mais l'esprit, qui méprise ces faiblesses de la chair, finit par calmer tout avec son mépris... Comme cette scène effroyable ne peut pas être éternelle, Javert, ennuyé de ne pas entendre le pistolet de ce benêt de Marins, apparaît avec tousses hommes et ferme le piège sur tous ces loups. Valjean, qui sait que Javert est de quelque inconvénient pour lui, saute par la fenêtre et disparaît, et Javert, ce lynx, ne s'en aperçoit même pas II!

Tel est Marins, à son tour. Tel est ce nouveau roman des Misérables. Je l'ai raconté comme les autres. Je l'ai dit : je les raconterai tous. Je les raconterai tous, pour faire toucher du doigt les invraisemblances qui se lèvent de toutes parts du fond de cette création, tout à la fois extrêmement plate et excessivement compliquée, rnmme les vers sortent du cadavre qu'ils vont dévorer, Je ferai mettre la main dans cette plaie ; il n'y aura plu^ d'incrédule saint. Thomas à Hugo. On

croira a Ce qu'il '-si ; niais rr m- gara pas ,\ sa divinité.

Si i évoquais toutes les invraisemblances qui font des

Misérables la plus grande absurdité contemporaine; si je demandais, seulement pour cette dernière scène de Marius, que Victor Hugo croit sublime, pourquoi les sept bandits et la femme Thénardier, qui fait huit, — car ce monstre est le plus hideux de ces hommes, — ne résistent pas à Javert en voyant qu'ils sont traqués et perdus et que leur seul espoir c'est la résistance ; si je demandais pourquoi ces bandits, inaccessibles à toute générosité, ne tuent pas Valjean quand il a jeté le ciseau rougi à blanc dont il s 'est armé par la fenêtre; si je demandais pourquoi le pistolet de Bigrenaille, qui, du moins, ajuste Javert et veut le tuer, rate; si je demandais... Mais il faut s'arrêter. Je demande plutôt pardon d'être si long.

Mais, génie tombé ou préjugé toujours debout, Hugo vaut bien la peine qu'on parle de lui au long et à son aise. Il faut du temps et de la peine pour enlever un colosse — qui s'est brisé — et pour en nettoyer le chemin. Si ce fut seulement un colosse de fumée, il faut du temps et de la peine aussi pour, en soufflant, le dissiper. Nous ne manquerons pas à cette tâche. Le temps et la peine, nous l'y mettrons.

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