L'IDYLLE DE LA. RUE PLUMET ET L'ÉPOPÉE DE LA RUE SAINT-DENIS
C'est en avançant dans l'examen des Misérables par Victor Hugo qu'on s'aperçoit que le mode de publication choisi par lui, par ses amis ou par ses éditeurs, est anti-littéraire et ne doit être regardé que comme une malheureuse rubrique de librairie. De deux choses l'une, en effet. Ou un ouvrage, en dix volumes, ne saurait s'imposer à l'attention publique sans la fatiguer, et c'est alors une faute en art de faire un livre en dix volumes sur le même sujet et avec, les mômes personnages; ou il peut y avoir des œuvres, et même des chefs-d'œuvre, de celle longueur insolite, — et nous sommes de ceux qui croienl que de telles créations, inconnues jusqu'ici el donl I idée semble avoii effrayé L'imagination humaine, peuvent être lu gloire du xix* siècle; — mais alors il faudrait,
pour première condition, en respecter 1 unité souveraine, ne pas toucher, pour la briser, à cette unité d'etî'et et d'ensemble, et dérouler d'une seule I sans rien craindre, la toile immense, pour qu'où put juger mieux du tableau. Or, c'est là ce que Hugo, qu'un donne pour un o^cur, n'a pas osé...
Victor Hugo, qui tenait plus sans doute, en publiant les Misérables, à l'effet de bruit qu'à l'effet d'art, a morcelé mesquinement une œuvre dans laquelle il n'avait pas foi, et il a publié son gr.md ouvrage pur livraisons, comme disent les libraires, pour tenir plus longtemps l'opinion en éveil et frapper sur elle plusieurs coups, au lieu du seul et du puissant qu'il fallait asséner. Hercule n'a cru ni à son bras ni à sa massue. Seulement il est résulté de cette tactique de la faiblesse qui se sent que Hugo, non content d'ennuyer son public par lui-même, nous impose, à nous autres, ses critiques, la nécessité de redoubler, en parlant de lui, l'ennui qu'il inspire. C'est Shakespeare qui l'a dit, ce n'est pas nous : « Rien n'est ennuyeux comme un conte répété deux fois. » Si cela est vrai des contes que l'on fait, qu'est-ce que cela est des fautes qu'on fait dans des contes?... Ce n'est pas deux fois, mais dix fois que Hugo répète les siennes. Nous sommes bien obligés de répéter nos condamnations.
Ainsi, par exemple, aujourd'hui, — aujourd'hui que la librairie, qui a la fièvre d'inquiétude de tout intérêt excité, a lâché tout ce qui restait du grand ouvrage qu'on avait voulu, d'abord, nous faire dé-
guster deux volumes par deux volumes, et qu'on s'est hâté de nous faire avaler quatre à quatre, pour plus de sûreté, — voilà que nous trouvons, dès les premières pages de ces derniers volumes, les mêmes défauts que nous avons reprochés aux volumes précédents. Nous les y trouvons reproduits identiquement, avec une monotonie désolante, et nous sommes, hélas ! coûte que coûte, tenus de les noter. Ce n'est pas notre faute, à nous, si nous n'avons pas de neuf à vous offrir, même dans les fautes...
L'auteur des Misérables met dans les siennes plus que de l'entêtement; il y met delà régularité. Pour ceux qui se connaissent en littérature, Victor Hugo, malgré son romantisme extérieur, Victor Hugo, le fils des circonstances et le chef officiel de l'école romantique, est né le plus classique des hommes. On y a été trop pris. C'est un classique peint en romantique, comme on peint le bois en fer et même en or. Il est même mieux que peint : il est enluminé! Buileau l'avait deviné, ce lyrique artistement peigné en échevelé, lorsqu'il disait de l'ode que son désordre est un effet de Cari.
Quand il parle naturellement, Victor Hugo, quand, geindre robuste de la langue française, il ne pétrit plus violemment les mots dans ses livres pool aire lever en images, il parle à peu près comme Saint-Marc Girardio ou comme on se figure que devait parler feu Mollevaut, l'auteur du p F l<urs. il a une jolie petite rhétorique tn hou et as.^ez modérée. El n'j a j oint, je uu dirai pas une
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des œuvres de Hugo, mais une seule de ses phrases, qu'il ne conçoive comme Le Nôtre concevait son jardin. Symétrique jusqu'au tic, symétrique jusque dans ses fautes, Victor Hugo devait être ici ce qu'il est partout et toujours, et il l'a été... C'est ce qui explique qu'il ait commencé sa livraison de l'Idylle rue Plumet (j'aime ce mot de livraison qui dit mieux la chose qu'un autre mot) comme il avait commencé sa livraison de Cosette et sa livraison de Marius, par ces surprises qui vous tombent sur l'esprit comme des tuiles vous tombent sur la tête.
Mais ne vous y trompez pas! la tuile d'aujourd'hui, ce portrait de Louis-Philippe en soixante pages et en parapluie, qui ouvre si singulièrement la bucolique de la rue Plumet, comme le tapage de la bataille de Waterloo qui ouvre Cosette, comme cette grotesque apothéose-pantalonnade du gamin de Paris qui ouvre iVarius, tous ces hors-d'œuvre inutiles, superposés à l'action, qui hachent l'intérêt du récit et qui le dispersent, ne sont pas, comme on pourrait le croire, des distractions d'esprit emporté, des saisissements par les cheveux d'une inspiration fougueuse et aveugle, des oublis momentanés et furieux du but de l'œuvre, dans l'ivresse que cause un détail. Non pas ! C'est tout simplement des choses voulues, réalisées à froid, mises vis-à-vis les unes des autres; espèces de pendants combinés, fautes réfléchies, impérieux besoins d'un esprit de fausse équerre qui prend la symétrie superficielle pour l'ordre profond et ne se croit plus dans le faux quand il est dans la régularité.
Du reste, en admettant — ce que la critique ne fera jamais — la convenance d'un inerte portrait de soixante pages qui ne se fond d'aucune manière avec le roman sur lequel on le plaque, et qui peut s'en détacher sans que le roman en souffre, comme on le détacherait d'un lambris, ce portrait de Louis-Philippe, plus reconnaissant que juste, et qui n'effacera pas le terrible portrait des Mémoires d'Outre- Tombe de Chateaubriand, ce portrait antithétique, académique, et qui ne sera trouvé éloquent qu'au Journal des Débats, aurait eu plus d'autorité sur l'opinion s'il avait été fait par Hugo, sénateur de l'Empire et ministre de l'Instruction publique sous Napoléon III. Mais, écrit par Hugo, l'Olympio politique, qui se croit exilé parce qu'il ne veut pas revenir, qui sait? il ne paraîtra peut-être que de la camaraderie d'exil entre deux maisons souveraines qui ont, chacune, leur prétendant, et toute cette tendresse ne fera pas pleurer.
Mais les défauts de composition, tenant à une vue erronée de l'esprit tout autant qu'à une pauvreté, a'existent pas que d'un roman à l'autre dans ce roman collectif des Misérables; ils existent à plus
d'une place (nous l'avons montrée dan^ l'intérieur de chaque roman. Seulement, il se trouve que plus on avance vers la fin de l'œuvre qu'on a voulu faire, plus ils se multiplient, et tellement qu'on se demande parfois si c'est une tâche physique que Hugo s'est donnée que ces dix volumes à remplir, puisque, pour les remplir, il se sert, sans discernement et sans choix, de tout re qui lui tombe sous la main. Dans Y Idylle rue Plumet et VÈpopée rue Saint-Denis le portrait de Louis-Philippe est entremêlé du catéchisme socialiste de Hugo, très digne de la philosophie de ce poète, et il est suivi de détails sur l'histoire du temps, pris à des rapports de police que je ne blâmerais pas Hugo d'avoir consultés, si réellement il les a consultés, et si, au lieu de les copier ou de les exprimer à la manière crue d'un journal, il leur insufflait la vie. — la vie spéciale de son livre, — ce qu'il ne fait pas.
Victor Hugo, qui n'est ni un Balzac ni surtout un Walter Scott, pourra faire de l'histoire, à tort et à travers, dans un roman quelconque, mais ne créera jamais cette chose harmonieuse, difficile, manquée tant de fois par le talent lui-même, et que, de désespoir de n'y pouvoir atteindre, on a fini par mépriser. Il ne fera jamais de roman historique II n'écrira jamais cette œuvre double, où deux réalités doivent se fondre au souffle d'un esprit puissant pour exprimer la vie complète. Victor Hugo, au lieu d'être un romancier, c'est-à-dire un conteur, qui montre es choses vivantes en cachant la main qui
]<»« montre, n'est, au moins dans «es Misérables, qu'un disserlateur et un prédicant Poète dramatique avarié, il lient bien moins à la conduite de sa pièce qu'à la morale de sa pièce. Il a ses raisons. Et ce n'est pas tout. Même en dehors de ces raisons politiques qui l'ont arraché au culte du beau, cet enfant gâté d'un succès de trente ans se croit de force à tout se permettre, et, quand il lui plaît de nous camper une dissertation sur un sujet, n'importe lequel, il nous la campe nonchalamment, comme Vert- Vert jurait, avec un sans-gêne qui. je lui en demande bien pardon, littérairement est une impertinence.
Prenez, par exemple, pour preuve de ce que je dis, sa dissertation sur l'argot, que, d'ailleurs, je trouve très bien faite, car Victor Hugo, qui a le génie, des mots, — et c'est même là tout son génie, — est bien mieux qu'un philologue savant : c'est un philologue intuitif. Partout ailleurs que là où elle est, et particulièrement dans une préface, cette dissertation ferait fort bien; mais, où elle est, elle est déplacée et de longueur indécente Quand intéressé et vivement, je l'avoue, par ce travail qui a des entés très lucides, très ingénieux et très profonds, mêlés à des erreurs d'histoire, l'auteur vous retire de là-dedans en retirant lui-même, vous n ,ius où vous
Vous avez, une fois de plus perdu la piste, cent lois perdue, de ce roman «les Misérables, qu'on ne peut comparer qu'à un collier ou il y a une ou doux perles fines au milieu de cent verroteries, lesquelles perles et verroteries tombenl el se perdent) tant le ftl qui
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doit les fixer est coupé, et si coupé, à tant de places, qu'on finit par ne plus retrouver même de fil!
Une de ces perles (a-t-on dit) est l'amour de Marius et de Cosette, ce mystérieux et chaste amour qui fait à lui seul Y Idylle de la rue Plumet. Échappé, si on se le rappelle, en sautant par une fenêtre, à l'observation de Javert, — Javert, ce redoutable espion, qui, quand il le faut à Hugo, a les yeux retournés en dedans d'un métaphysicien, — Jean Val.jean a loué un petit pavillon isolé, abandonné, dont personne ne veut depuis des années, et c'est dans ce pavillon et dans ce jardin, placés à l'angle du boulevard, qu'après le portrait de Louis-Philippe, les rapports de police sur les sociétés secrètes, la vignette, qui veut être satirique et réaliste, d' Fnjolras et ses lieutenants au cabaret, toutes ces choses qui pendent sur le récit et peuvent en être déclouées sans qu'il y paraisse, nous finissons par découvrir, cachés et vivant en sécurité, Valjean et Cosette. . Hugo, qui n'est pas un poète naïf pour faire des idylles, mais qui est un poète, après tout, un poète non pas simple, mais excessivement ingénieux, et qui, tout homme de décadence qu'il soit, sent encore la nature quand il la peint avec des couleurs artificielles, nous
a fait une description de ce jardin de la rue Plumet qui serait une des belles choses du livre, si cette description ne finissait pas par la balançoire panthéistique des Contemplations.
Depuis ces malheureuses Contemplations, le panthéisme et la métempsycose sont en train de tuer et d'enfoncer le talent réel de Hugo dans un ridicule sans fond (1). Quoiqu'il y ait en lui un Dorât colossal, quand il veut se donner les grâces de l'amour ou exprimer celles de la nature amoureuse, comme il y a aussi un de Bièvre énorme, mugissant d'effroyables calembours quand il veut exprimer les grâces de l'esprit, nous accepterions cependant encore Hugo s'efforçant d'être ce qu'il n'est pas de génie, c'est-àdire spirituel et tendre, parce que, sans tendresse et sans esprit, il n'en est pas moins le poète des Orientales et de la Légende des Siècles. Mais Hugo panthéiste, et coulant dans la métempsycose, voilà, par exemple, ce qu'il est impossible d'admettre et ce que nous nadmettrons jamais!
Du reste, il ne dure pas longtemps, cet accès de panthéisme, qui nous gâte une charmante description, très peu idyllique de simplicité, il est vrai, mais après tout charmante dans la manière très travaillée et très chargée do Hugo, un poète de renaissance! Le théâtre est bien préparé pour l'amour, et le romancier, si maladroit dans ses premières scènes entre les deux amants au Luxembourg, scènes si
i. Voir mon chapitre sur les C ntemplationt.
muettes et si platement vulgaires, relevées en grotesque par des illusions comme celle du mouchoir de Jean Valjean, le romancier infortuné doit être impatient de prendre sa revauclie et de faire arriver Marius... Marias, après l'arrestation des Thénardier et le saut de M. Leblanc par la fenêtre, a perdu toute trace de Cosette, et certes! un pareil dadais, comme dit Javert, très bon juge de la valeur de ce jeune premier, que Hugo, dans ses entrailles de père, se contente d'appeler « un songeur », ne serait pas capable de retrouver cette trace perdue; mais quelqu'un Test pour lui, et c'est une des filles Thénardier, fauve enfant de la dégradation et de la misère, à laquelle Marius a inspiré sans le vouloir une passion comme en ont ces sortes de filles, et qui fait parfois d'elles de sublimes esclaves.
Pour voir sourire M. Marias, comme elle dit d'une façon assez louchante, cette fille jalouse, mais qui sait se donner le coup de couteau pour faire plaisir à l'homme qu'elle aime, indique à Marius la maison de Cosette; et c'est ainsi que nous entrons dans la première partie de ce nouveau roman, qui, comme tous les romans formant les Misérables, n'est qu une suite de tableautins enragés, courant les uns après les autres, mais qui, au milieu de cette confusion, a deux grands compartiments plus distincts et moins mobiles: — l'amour de Cosette et de Marius, qui est Y Idylle de la rue Plumet, et les barricades, qui sont pée de la rue Saint-Denis. Or, je demande pour 1 ant à m uirêter plus particulièrement sur l'idylle,
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parce que c'est la partie du livre qui a été le plus vantée par les admirateurs de Victor Hugo.
Incontestablement, le besoin du niais nous tourmente. Le besoin du niais-est dans lesprit humain, mais, vraiment, il faut qu'il y soit dans des proportions bien étranges pour que des gens d'esprit (et j'en sais plusieurs) trouvent délicieux ici — comme plus loin ils le trouveront héroïque — ce Marias que nous connaissons déjà et que Hugo, pour le rendre plus niais, a orné de poésie, les niais poétiques étant les plus grands. Nul, en effet, parmi les amoureux des romans célèbres qui portent, épanouie sur leurs fronts, cette jolie fleur de la niaiserie, nécessaire peut-être pour que des amoureux réussissent et s'établissent dans les préférences de tous les cœurs, ni les Grandisson, ni les Saint- Preux, ni les Werther, ni les Oswald, écrasés tous par les héroïnes qu'ils adorent, ne peuvent être mis une minute en comparaison avec ce Marius, que n'écrase pas Cosette, parce. que Cosette n'est pas ce qu'on appelle une héroïne de roman, mais une petite tille qui a le bonheur ù ôtM belle et qui n'apporte dans le sentiment de l'amour aucune espèce de personnalité.
Et, prenez g e ne reproche point a Bugo de
n'avoir pas donné de personnalité à Cosette. quoique la personnalité des femmes que nous aimons modifie puissamment lamour que nous avons pour elles. Les meilleures femmes à aimer sont peut-être des êtres de cette nullité de Cosette, de ces espèces de feuilles de papier blanc sensibles sur lesquelles nous pouvons écrire tout ce qui nous plaît. Haïdée est un être divin dans Byron, et elle n'est rien non plus : rien que beauté, amour et innocence! Mais dans ce tête-à-tète de l'amour, que vous l'appeliez drame ou idylle, Cosette n'égale pas Marius, Marius n'égale pas Cosette, l'amour n'égale pas l'amour : il faut un mâle, il faut une personne qui soit deux. Quand cette personne n'y est pas. l'intérêt défaille, le rapport humain, hiérarchique, éternel entre l'homme et la femme, est violé, et je me détourne de ces amours qui s équivalent avec de la pitié pour lune, mais, pour lautre, avec du mépris!
Eh bien, c'est là toute mon histoire! Voilà ce qui tue, ou plutôt empêche d'exister, à mes yeux, cette Idylle de la rue Plumet, qui a touché beaucoup d'esprits par quelques détails heureux, surprise, pour le coup, agréable, dans le fracas de ce livre faux; voilà qui me ferme hermétiquement à l'émotion que me communiquerait certainement l'amour de Cosette si Marius était vraiment un homme, s'il avait enfin soit une puissance, soit un charme, et bien moins encore! si seulement il n'était pas, tout le long de ce roman des Misérables, toujours le même niais obstiné, gourmé, orgueilleux, disgracieux, cassant, inva-
riablement et à la fois. Nous n'avons cité sur Marius que la moitié de 1 opinion de Javert, qui se connaît en hommes, et qui l'appelle un dadais avec tant de justesse Mais Javert a complété son opinion en doublant le dadais du pédant. Et, de fait, c'en est un de la plus lourde espèce, que le Daphnis empesé de la rue Plumet.
Voulez vous en juger? La première fois, et la seule fois, qu'il écrit à Gosette, il a dix-huit ans et il aime; il est à l'âge de la vie et du cœur où l'on s'oublie le moins, où l'on a le plus besoin de dire je, et tu aussi, ce qui est une manière de dire^'e à la femme qu'on aime ; il est à ce moment unique de dilatation brûlante où il semble que l'on couvrirait toute la création de son moi... Eh bien, ce n'est pas une lettre personnelle qu'il écrit! C'est, le croiriez-vous? quatorze feuillets d'aphorismes sur l'amour, partagés par des tirets ou par des chiflres, comme les Maximes de la Rochefoucauld. Voilà ce que l'aimable jeune homme envoie à Gosette. 0 Thomas Diafoirus! Thomas Diafoirus offrait sa thèse à Angélique. G est aussi une thèse, une thèse sur l'amour, qu'offre Marius, car ils se ressemblent tons, ces pédants en us! Mais Molière voulait nous faire rire, el Hugo^ plus comique que Molière, veut nous attendrir...
Il n'y réussit pas, du moins pour mon compte. L'objection, la grande objection contre la partie du roman qui veut justifier e.e titre prétentieux d'idylle que lui a donné Hugo, parce qu'on y lait I amour dans un jardin, c'est Marius. C'est, — comme dit son
grand-père, M. Gilleuormand, qui est sur son petitfils de l'avis de Javert, — c'est cet imbécile de Mari us! 11 l'est tellement, ce sot emphatique, que quand il a perdu sa Cosette par le fait du départ de Jean Valjean, lequel, un beau matin, laisse là son pavillon de la rue Plumet, et que, sous l'empire de la douleur de l'avoir perdue et de l'impuissance de la retrouver ou de courir après sans argent, il retourne chez son grand-père, non pour lui demander franchement et rondement son aide dans les circonstances qui le désespèrent, mais la permission d épouser Cosette, juste au moment où elle lui échappe, il ne voit absolument rien de la joie que son grand-père éprouve de son retour! 11 ne sent pas la bonté de ce vieux bonhomme, qui est assez visible pourtant, car Hugo peint gros toutes choses, et les sentiments fins lui sont inconnus. 11 ne comprend rien enfin à ce vieillard, auprès duquel il a passé toute sa jeunesse et avec qui, sous peine de stupidité complète, il devrait faire la part du temps, de la différence qu'il y a, d'une époque à une autre, entre les idées, les caractères et les langages. Rogue puritain, qui, pour un mot insignifiant dans la bouche d'un vieillard aussi léger que M. Gillenormand, arrive d emblée à toutes les conséquences de l'ingratitude et du mauvais cœur.
Certes! je n'hésite point à le déclarer : ce personnage de Marius, qui, au milieu de tous les personnages du grand roman de Hugo, lesquels sont impossibles, est possible, lui, comme la bêtise
humaine; ce Marius, qui déshonore l'amour, qu'il encadre dans le ridicule et la fausse dignité de sa personne, est la faute capitale, la faute sans rémission du livre de Hugo. Cette faute est, en effet, bien plus grave que l'absence radicale de composition sur laquelle j'ai tant insisté. Ici, ce n'est plus l'ordre et l'art qui manquent : c'est la vie même, c'est 1 intérêt humain, c'est le fond du roman, c'est le héros. On n'est point un héros parce qu'on est aimé d'une fillette. On n'est point un héros parce que, désespéré d'ailleurs et sans ressources, on va aux barricades et qu'on s'y bat bravement comme tant d'autres... 11 faut davantage pour être le héros d'un roman français, surtout dans un temps qui a produit tous les héros, si variés et si complets, de la Comédie humaine, et des caractères trouvés et trempés comme ceux de Fabrice et île Julien Sorel, dans la Chartreuse de Parme et le lieuge et le Noir.
Hugo n'a point l'intuition de tels caractères. Il ne va pas à ces profondeurs de la nature humaine. Lui qui n'a point dans le style la moindre simplicité, qui, dans la trame de ses romans, brouille les fils, complique tout, recherche les énormes effets du mélodrame, Hugo, chose étrange: ne peut peindre dans la nature humaine que te simple, mais ce simple q.n se rapproche trop du sol pour être le grand. Dans ce genre de. simple-là, voyez quand il réussit, il l'ait Enjolras, son chef de barricades; Enjolras, qui ne lui a pas coûté grand'peiaej car il l'a trouvé tout fail dans l'hi il iir ! et i • transporté >n roman.
Enjolras, c'est Saint-Just, rien de plus. Surface sans profondeur, mais précise; faux système dans une froide statue; être étroit, fanatique, tout d'une pièce, idéalement absurde ou absurdement idéal. En définitive, aussi aveugle, aussi fatal que s'il était une bète, tel est Enjolras. Seulement, imbécile pour imbécile, je l'aime encore mieux que Marius!
Je reviendrai sur cet Enjolras. J'y reviendrai quand j'aborderai cette partie du roman (l'Épopée de la rue Saint-Denis) que j'ai laissée dans l'ombre parce qu elle appartient étroitement à la dernière livraison des Misérables, et qu'il faut être aussi dévoré que l'est Hugo du besoin de faire des antithèses et des oppositions, même dans ses titres, pour l'avoir scindée et mise à cheval sur deux livraisons. UÉpopfe de la rue Saint- Denis n'estpas finie avec le roman qui porte ce titre. L'auteur, ce sauteur... de récit, nous laisse en pleine barricade, plus indifférent que jamais, parce qu'il est plus fatigué, à la logique de son action et à la génération des événements qui devraient être la vie de son livre, — la vie organisée.
Comme les chevaux qui ont longtemps couru et qui, au retour et vers le soir, sentent l'écurie et se
précipitent, sans être arrêtés par les rênes tombées ou même par le cavalier qui tombe, le roman va vers sa fin à travers mille choses qui l'empêtrent ou qui, n'étant plus rattachées les unes aux autres par un lien quelconque, semblent dispenser la critique de ces analyses qu'elle s'était d'abord imposées. Ainsi, par exemple, c'est la fille Thénardier qui, jalouse de Cosette, effraye Valjean par un avertissement menaçant et le fait quitter sa maison de la rue Plumet. C'est elle encore qui, Cosette partie, pousse Marius à la barricade, en lui annonçant que ses amis l'y attendent. C'est elle, enfin, qui devient l'agent mystérieux et grossièrement visibie du mélodrame en dix volumes de Hugo. Et le rapport de cause à effet dans l'intervention de cette fille Thénardier, je le vois encore, mais je ne le vois plus dans une foule d'autres faits qui deviennent de très grosses portions de récit. Je ne le vois plus dans le vol de Valjean par Montparnasse, de Valjean qui paye encore là son voleur, pour n'en pas perdre l'habitude. Je ne le vois plus dans le père Mabeuf et sa servante. Je ne le vois même plus dans l'évasion de Thénardier, enfermé a la Force ; évasion combinée, je le sais, en vue d'un des derniers chapitres des Misé* rablest maià qui ne se raccorde à rien dnns la partie du roman où elle est placée. Par parenthèse, cette évasion de. Thénardier est pour Hugo ce qu'on appelle, dans les opéras, l'air «le bravoure. Je suis sûr que les badauds pour lesquels il a ôcril trouveront ce morceau un dos plus étonnants du livre.
Malheureusement., cotte érosion pn rappelle une autre, lant ce livre des Misérables a pour destinée de rappeler partout des choses qui valent mieux et qui sont ailleurs ! C'est l'évasion de Fabrice dans la Chartreuse de Parme.
Stendhal a des manières de s'y prendre qui ne sont pas celles de Hugo. Quand, embarrassé des difficultés de son récit, il se trouve pris, traquenardé par elles, il ne se contente pas de jeter le cri de Hugo : « Comment cela se fit-il?... On ne le sait pas. On ne l'a jamais su. » Il montrevlui, comment cela se pouvait, et il fait un chef-d'œuvre de réalité et de difficulté tout ensemble. Mais Hugo se soucie bien de la réalité et des difficultés, à force d'art sagace et de combinaisons vaincues ! Il dit piteusement : « On ne sait pas comment cela se fit! » Mais nous savons ce qu'il l'ait, lui, quand il dit cela, et, par ma foi ! c'est trop facile!!