VALJEAN
Enfin, nous voici à la cinquième et dernière partie des Misérables, laquelle, en y regardant bien, n'est que la quatrième interrompue. D'ordinaire, pour qu'un livre mérite ce nom de livre, il faut qu'il ait un commencement, un milieu et une fin. C'est élémentaire. Mais Victor Hugo a changé tout cela. Dans VÉpopée de la rue Saint- Denis, qui, par parenthèse, est la rue de la Ghanvrerie, il s'est dispensé de cette fin, qui est une conclusion... et une nécessité pour (es petites gens. Pour lui. pour ce dominateur, la fin d'un livre c'est, quand il lui plaît, trois lettres au bas d'une page. Kien de plus.
Seulement, rendons justice à la bienveillance des motifs de ce monarque des libraires. Si Hugo, dans son roman de VÊpopéif nous n plantés là brusquement au milieu d'une barricade, c'est qu'aimai)!*
et bon prince avec la librairie il a compati aux détresses d'un metteur en pages embarrassé... C'est qu'avalanche de mots qui va toujours, il était, sans s'en apercevoir, arrivé au nombre de lignes exigé pour que la livraison eût son poids. Il avait excédé la grosseur voulue du paquet. Eh bien, talent souple et commode! il l'a diminué et il a resserré la ficelle. Manière supérieure d'entendre la littérature. Voila pourquoi je me replierai aujourd'hui sur ces barricades, commencées dans la livraison précédente et qui continuent dans celle-ci, ne voulant rien laisser d'omis derrière moi, et surtout voulant rester juste visà-vis de toutes les parties — réussies ou manquées — de ces Misérables, qui sont bien moins ce qu'on peut appeler un livre qu'une hotte, vidée en tas, de toute espèce de littérature.
Et d'autant que les barricades, — ce Waterloo républicain pour Hugo, le peintre de Louis-Philippe, qui fait razzia de lecteurs dans toutes les opinions, — les barricades devaient être, dans la pensée et le plan de l'auteur des Misérables, le vrai poème épique, l'épique concentré de cette autre épopée plus vaste qui voulait embrasser tout le xixe siècle, mais qui, nous le voyons maintenant, a manqué à sa destination... Dégoûté, comme il l'est, des royautés qui l'ont pensionné d'abord et ensuite créé pair de France, Victor Hugo, le Rouget de Lisle de la Marseillaise. à.Q l'avenir, Hugo, la grande lyre, un peu éolienne peut-être, mais après tout immortelle, puisqu'elle a résisté à tout ce qui eût cassé des
girouettes, Hugo devait regarder les barricades comme le point culminant de son sujet, comme l'occasion décisive pour son genre de génie d'achever le grand coup du succès.
Les barricades ! ce n'était plus, cela, la République dans ses catacombes, dans ces catacombes où j'ai déjà reproché à Hugo de n'avoir pas osé entrer. Ce n'était pas non plus la République passée par les armes et tombant blessée dans le sang des Berthon et des sergents de La Rochelle. Ce n'était pas, enfin, la République couvée par la conspiration éternelle, comme le Chaos par la Nuit, et engendrant de ces têtes sombres à tenter un peintre : le vieux Morey, le jeune Alibaud ! Toutes Républiques, plus ou moins réalités ou fantômes, qui ont passé pourtant dans le xixe siècle! Fiers sujets! Mais moins aisés à peindre pour Hugo que la République dans la rue, que la République au tocsin ; car de celle-là il peut très bien être le Quasimodo et sonner vigoureusement la cloche !
Oui! les barricades, action sublime, à tous les points de vue actuels de l'auteur des Misérables, et très dignes, parleur détail forcené et belliqueux, du talent que je n'ai pas contesté au peintre, plus bruyant que fidèle et clair, de la bataille de Waterloo, les barricades pouvaient être ici une de ces choses réussies dont j'aurais, certes I tenu grand compte au romancier... Jusqu'ici, en effet, je ne crois pas avoir oublié de noter les choses qui m'ont paru belles, quand il s'en rencontre dans la hottée de Hugo. Si, de
hasard, j'en ai oublié quelques-unes c'a été parmi les mauvaises, trop nombreuses d'ailleurs pour qu'on puisse toutes les indiquer.
Eh bien, j'ai été cruellement surpris, car j'aime le talent pour le talent même ! Hugo ne s'est pas élevé, comme je le croyais, au niveau de son sujet : les b irricades. Il ne les a pas peintes de manière à racheter ce portrait de Louis-Philippe qui les précède, et que les républicains pourraient bien ne pas lui pardonner. Le bonapartisme du passé a porté plus de bonheur à Hugo que le républicanisme de l'heure présente. Ses barricades ne valent pas son Waterloo, du moins pour moi. Son Waterloo, avec le colossal mouvement de ses masses militaires, l'éblouissement de ses éclairs, le foudroiement de ses tonnerres, la vaste brume de ses fumées, son Waterloo plus rêvé que vu, qui n'est probablement pas le Waterloo de l'histoire et dont la confusion fait peut-être toute la grandeur, a la beauté de son vague même et l'émotion de cette ébranlante idée que c'est là Waterloo, tandis que dans les barricades rien de pareil.
En ces photographies coloriées d'émeutes que nous avons tous vues et qui n'ont pas pour nous le lointain favorable de la perspective, le photographe (il l'est
LES WISÉRÀBLES P:'A
devenu !), sentant bien qu'il n'a plus sous la main un de ces immenses faits historiques assez grand pour passionner l'imagination humaine sans qu'on y ajoute d'inventions, se croit obligé d'ajouter les siennes à l'histoire, et les siennes, à cet esprit sans toute-puissante fécondité, sont chétives, alors qu'elles ne sont pas grotesques. On le sait bien, c'est le grotesque, le grotesque pris par lui perpétuellement pour la comédie, et préféré, parce qu'il est plus gros, qui a perdu tous les mélodrames de Hugo.
Aujourd'hui, dans celui qu'il nous fait dans une barricade, vous avez non pas une ou deux, mais un véritable entassement de choses grotesques, de ces choses que Victor Hugo, j'en suis très sûr, croit shakespeariennes, et qui tuent net le pathétique naturel d'une situation qui n'a besoin ni de génie ni de talent pour être émouvante ; car, en France, on sera toujours, sous toute cocarde, touché d'une passion qui risque sa vie un fusil à la main. Nous sommes, Dieu merci! dans un pays où Victoires et conquêtes est et restera un beau livre, de par les faits seuls et nonobstant les cuistres qui l'ont écrit. Et cependant, mnlgré cette poésie, cette irrésistible poésie des faits militaires, le drame, que Hugo veut maintenir sublime, est déshonoré par la foule des ridiculités qu'il y mêle. Il est impossible nu pathéAtqùe d'y résister.
Voulez- voue que nous les comptions, lcs ridiculités prodigieuses?.., Il y a d'abord la saoÛlarie de Urantaire (un des lieutenants d'Enjolras), qui s'enivre
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de bière et d'absinthe et dort deux jours durant, dans le bruit de la mitraille et sur le bord de la fenêtre de la maison attaquée, pour, quand tout est fini, sortir héros de cet état de porc et se faire fusiller avec Enjolras. Il y a ensuite la mort du père Mabeuf, que toute la barricade croit un héros, et même un vieux représentant du peuple, ce qui est bien plus qu'un héros pour Hugol et qui n'est, en somme, qu'un vieux bibliophile désespéré, lequel se fait tuer parce qu'il a mangé son dernier bouquin. Il y a, de plus, l'arrivée de Jean Valjean, précédé de son habit, dans la barricade, de Jean Valjean qui ne vient pas pour se battre, mais pour faire de sa petite philanthropie ordinaire; qui donne non plus sa redingote bleue comme chez Thénardier, mais son habit de garde national, cet habit qui l'a précédé, héros, lui, du déboutonnement vertueux, toujours prêt à ôter ses chausses! Il y a les discours d'Enjolras sur l'avenir, où il n'y aura plus d'événements, dit-il; sur l'abolition de la guerre, la fraternité, le bonheur et la lumière, genres de pastorales emphatiquement imbéciles, que j'ai entendu traiter brutalement de blagues par les républicains eux-mêmes dans les clubs de 1848, et qu'ici ces mâcheurs de cartouches avalent aussi bêtement que des actionnaires gobent un discours de gérant II y a enfin (est-ce assez comme cela?) l'arrivée de Marius, de ce pleutre idyllique de la rue Plumet, qui veut mourir parce qu'il a perdu sa Cosette, et qui, si on est un héros parce qu'on veut mourir, st un héros dans un hébétement tel que
l'héroïsme de Roland lui-même en serait diablement compromis.
Tels ils sont, ces républicains majestueux! De tous eux, morts ou vivants, Enjolras est le seul qui ne fasse pas rire, quand il ne se risque pas aux discours. Il a même deux très beaux mouvements, cet Enjolras, quand, dictateur de par la force des circonstances et la force d'une âme qui fait équation avec elles, il tue Uaquesous de sa propre main et condamne, seul, à mort, l'espion Javert. Il est grand alors comme la fonction qu'il accomplit, et superbe, malgré Hugo, comme les deux choses que Hugo déteste et contre lesquelles il a fait son livre des Misérables, — la Justice terrible et l'Autorité.
Malheureusement, cet Enjolras se ramollit presque aussitôt dans sa pleurnicherie humanitaire, et ne retrouve de gnmdeur vraie que quand il meurt fusillé, frappé de vingt balles, comme s'il n'en fallait pas moins pour le tuer!
Encore une fois, cet Enjolras, voilà le vrai héros du livre de Hugo. Je me tiens à quatre, par moments, pour ne pas l'aimer.. Beau comme un archange de ce ciel catholique auquel Hugo ne croit plus, mais auquel il n'a pas renoncé en littérature; chaste
comme une vierge du même ciel. Fait, je le sais, de souvenirs bibliques, chrétiens et grecs, par un poète qui a encore plus de mémoire que d'imagination, ce jeune homme, qui semble une jeune fille, qui cache la force impassible d'un chef sous la gracilité de la jeunesse, et la fierté du commandement sous un front rose de pudeur, cet adolescent aux cheveux d'or, qui a de l'Achille et de 1 Aristogiton, comme il a du Chérubin d'Ëzéchiel et du Michel, à l'épée flamboyante, de nos bannières il faut, pour que je ne sois pas pris à l'aimer, que j'entende ses interminables harangues et que je pense qu'après tout il nest qu'un Saint- Just, — un Saint-Just sans Robespierre!
Quoi qu'il eu soit, toujours faut-il convenir qu'il anéantit, là où il est, ce Marius, qui n'est venu périr que pour Cosette, comme le père Mabeuf pour son bouquin, et qui n'y serait pas venu peut-être sans la fille Thénardier, sa jalouse, qui l'y a poussé. Éponine Thénardier, o est encore là, pour le dire en passant, une figure du roman que les admirateurs de Victor Hugo ont beaucoup exaltée. Ne l'a-t-il pas habillée en homme et fait mourir d'un coup de fusil destiné à Marius? Vieille rengaine romanesque, qui n'a jamais manqué son effet. Moi, j'aime mieux, dans Byron, la Gulnare du Corsaire devenant le Kaled de Lara, que la drôlesse en blouse de Hugo. Même, beauté à part, je la trouve plus vraie... Cette Éponine Thénardier n'est pas, du reste, une idée nouvelle de Victor Hugo. C'est toujours l'idée fausse de toute sa vie, à savoir que l'amour, par cela seul qu'il est, s'empare
indomptablement d'une âme abjecte, la transfigure et lui refait, sur place, une virginité :
Et l'amour m'a refait une virginité!
Pour un moraliste de la force de Victor Hugo, la Thénardier, cette fille immonde d'escarpe, par cela seul qu'elle s'amourache de ce buste de coiffeur nommé Marius, devient une lionne de dévouement qui résiste à son père quand il veut pénétrer, pour voler et tuer, dans le pavillon de la rue Plumet, et qui défend, non pas Marius, ce que je comprendrais, mais Cosette, dont elle est jalouse, ce qui est incompréhensible deftacement de soi. Ce n'est pas une raison, parce qu'elle est très abjecte, pour lui donner tant de sublimité. C'est bien de faire beaucoup pour les abjects : ils méritent tant! mais enfin il faut s'arrêter. Ils ne peuvent pas avoir tout. On arriverait trop vite au faux ; car il y a deux manières d'arriver vite au faux : ou par l'idée d'abord, quand on pose que l'amour abolit en un clin d'œil les habitudes perverses de la vie et l'esclavage du vice dans nos cœurs, ou ensuite par la nature humaine, que l'on casse, pour la tendre trop, comme la corde d'un violon. Or, ces deux manières d'arriver au faux, Uugo, toujours souverain, les a suprêmement toutes les deux!
Ainsi donc, pour nous résumer, otez l'intérêt des coups de fusil, très vif chez nous, et voyez ce qui reste dans ce mélodrame de barricade, où tout le monde meurt, — ce qui est commode, — excepté Javert, condamné à mort comme espion, et à qui Valjean, chargé de l'exécuter, sauve la vie, et Marius, qu'il rapporte chez son grand-père en passant à travers un égout. C'est un des plus beaux tours de force de Jean Valjean, le vieux infatigable clown, que son odyssée avec un blessé sur son dos, qu'il croit à peu près un cadavre, dans cet égout où il rencontre naturellement Thénardier, parce que ce sont, comme vous savez, des promenades où l'on rencontre beaucoup de monde que les égouts. Cet égout, d ailleurs, a une double fin. Il ne serait pas tout à fait un hors-d'œuvre si Jean Valjean ne faisait que le traverser; mais, dans l'ambition effrénée de se montrer encyclopédique, Hugo veut nous prouver qu'il connaît parfaitement sa carte et son histoire des égouts de Paris, et il nous donne l'une et l'autre avec un détail... à asphyxier.
Sorti de là, d'où il ne sortirait jamais si Thénardier, poursuivi de son côté par Javert, n'avait pas une clef de la grille de l'égout dans sa poche, Valjean porte
son blessé chez le grand-père Gillenormand, qui le soigne, le guérit de ses blessures, le marie à Cosette, dit mille bêtises, dans le sens bourgeois et dans le genre dessus de porte, Watteau, au mariage, et tout finirait comme un conte de fée : « Ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants », n'était que Valjean, après le mariage de Marius et de Cosette, déclare confidentiellement à Marius qu'il ne peut plus vivre avec eux par la raison qu'il est... un forçat. Cet aveu, vous vous en doutez bien, ajoute une stupeur profonde au caractère très soutenu de l'imbécillité de Marius, qui prend la déclaration de Jean Valjean au pied de la lettre et se met à croire que les six cent mille francs donnés par lui à Cosette sont le fruit de toutes sortes de crimes. Il ne faut rien moins que les maladresses de ce scélérat de Thénardier, qui veut, comme on dit dans le langage de ces gens-là. faire chanter Marius, pour ouvrir les yeux de ce pénétrant avocat car il reste avocat, le baron Pontmercy!) sur les grandeurs immenses de Jean Valjean. Seulement, quand il découvre toutes ces grandeurs cachées (et forcées) de Y Honnête Criminel dont Victor Hugo est le Fenouillot de Falbaire, le Saint du bagne est mourant, et, pour plus de grandeur, il meurt sans prêtre! Et nous, nous nous trouvons enfin sortis de ce roman des Misérables, où il y a vraiment beaucoup de misérables et de misères, de choses ordes, puantes et désagréables... On en sort un peu connue Jean Valjean botI de son égout.
Et je n'exagère pas. Je trouve le mot bien dur, je
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voudrais l'atténuer, mais je ne puis. Je suis tenu à l'exactitude de la comparaison. I) ailleurs, pourquoi ne serais-je pas hardi avec Hugo, qui l'a bien été avec nous, et qui, dans son livre des Misérables, à toute page, nous révolte? Hélas ! c'est de cela qu il me faut parler à présent .. Il y a, en dehors ou en dedans de ce roman des Misérables, dont on ne suit guères où est le dedans et où est le dehors, une tendance de pensée si étrange, un ordre de préoccupation si particulier, qu'on s'étonnerait de les rencontrer partout, mais qu'on ne revient pas de les trouver sous la plume d'un poète qui ne parle que de lumière, de blancheur, d'azur et d'aurore, et qui même en parle un peu trop... Certainement, l'amour de la réhabilitation chez un socialiste qui veut, avec son livre, réformer le monde, l'amour de la réhabilitation explique bien des choses. On veut faire accepter Louis-Philippe comme un saint Louis ou un Henri IV (il faudrait choisir) à l'opinion de son époque; et c'est très bien: Mais on réhabilite le forçat, et, pendant qu'on y est, on veut réhabiliter une chose mise trop bas jusqu'ici, cette chose que la gloire de Cambronne est d'avoir nommée par son nom.
Voilà où en est arrivé Hugo! Lorsque, dans le premier volume de Cosette (personne ne l'a oublié et tout le monde en rit encore), il ne se permit pas seulement l'audace d'une citation qu'il croyait historique, mais se plongea avec délices dans une dissertation sur la splendeur du mot fameux qui n'a peut-être pas été prononcé, — car en ce moment la question se
LES MISÉRABLES ldi
discute, et il paraît qu'à Waterloo le sublime eût bien pu être propre! — nous prîmes cette incroyable dissertation pour un paradoxe, d'un goût détestable, mais nous ne la prîmes point pour le signe d'une tendance d'esprit inouïe et que nous dussions retrouver plus tard. De cette bouffée de mauvais goût (croyonsnous; autant devait en emporter le vent, et c'est bien le vent qu'il faut dire! Mais il paraît que nous nous trompions.
Aujourd'hui, dans le dernier volume des Misérables, nous trouvons une dissertation nouvelle, très longue et très compacte, où le grand écrivain, comme ou dit, s'efforce de nous démontrer, à nous autres très ignorants en ces matières, que ce qui fait la gloire de Cambronne pourrait faire la prospérité, la prospérité fabuleuse de la France ; et, sur ce sujet, sa préoccupation va si loin qu'il devient inconséquent, par amour de la vérité, à son admiration pour les égouts et les égoutiers, ces héros de la grande botte! carleségouts nous privent, les malheureux' de ce qu'il faudrait conserver. Celte dissertation, où les Chinois sont exaltés comme le peuple le plus sage et le plus civilisé de la terre, parce qu'ils gardent ce que nous perdons, et qu'il n'est pas de petit bourgeois chinois, allant à la campagne passer deux jours chez, un ami, qui n'ait une mystérieuse boite avec lui (est elle même mystérieuse?) qu'il rapporte pleine ;i sa femme :
Il eut du buvetier emporté les serviettes Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes. Et voilà comme on fait les bonnes maisons, va!
Cette incroyable dissertation cause pourtant un peu d'inquiétude à Hugo : « On me trouvera ridicule peut- « être, — dit-il, lui qui n'a pas ordinairement le sen- « timent du ridicule, — mais il faut savoir se sacrifier à « la science et à l'utilité ! » — Assurément, je ne discuterai pas la question utilitaire posée par Hugo avec tant de courage, je renvoie cette besogne au Journal des Economistes, mais, critique littéraire rendant compte d'une œuvre littéraire, je dis que toutes ces rabelaiseries sérieuses sont insupportables. Et il y a pis que Rabelais sérieux. C'est Rabelais pédant. Rabelais, ce pied-de-chèvre de génie, ce satyre de l'esprit humain, à la bouche fendue pour ce rire prodigieux qui doit éclaffer le long des siècles, Rabelais fit un jour pour la physiologie ce que Victor Hugo vient de tenter pour l'économie politique; mais Rabelais riait II bouflonnait avec ce que je ne veux pas nommer, comme il boufï'onnait avec tout.
Il nous faut cette gaîté furieuse, ces violences d'une animalité qui, dans ses emportements, s'élevait de la fange au génie, pour pardonner ses infamies à Rabelais. Mais Hugo n'est pas gai, luil II ne se moque pas de tout, et même il se respecte. Il croit fortement à ce qu il dit. 11 est convaincu. 11 est grave. Il est le doctrinaire de sa chose. Lorsque Rabelais remue ses ordures, c'est comme Satan remue son feu, avec une fourche lumineuse! Mais Hugo est impardonnable, il n'a pas d'esprit. Il n'a pas cette faculté légère, cette flamme magique qui presque purifie, ce feu follet charmant qui peut courir sur des marais. Talent qui
fut robuste, il est spirituel comme Hercule. Seulement, Hercule nettoya les étables d'Augias : Hugo y aurait ajouté...
J'ai dit qu'il fut un talent robuste, et on en ferait aisément l'anatomie. On montrerait la musculature, les articulations, la villosité, l'être entier de ce talent, qui, tout fort qu'il fut, pourtant n'eut rien de sauvage, de naturellement terrible, de léonin, comme on l'a dit, et qui, s'il est un lion, a sa crinière faite et un globe sous la patte, comme un lion d'Académie et de pendule, ce qui n'est l'habitude ni l'attitude des vrais lions. Oui! il fut robuste; mais, je le dis en face de ce roman des Misérables, analysé avec une longueur consciencieuse, il le fut, mais il ne l'est plus. Du moins ne semble-t-il plus l'être, car il y vit sur sa force passée, et dans l'ordre intellectuel ce n'est pas comme dans l'ordre physique, où il suffi t à la force de ne pas diminuer pour rester la même force. Dana l'ordre intellectuel, il faut, pour no pas diminuer, que la force s'accroisse toujours.
Hugo (1rs Misérables ne s'est pas accru. Il n'est pas un Hugo inattendu, qui s'est élevé, qui s'est
mûri, qui s'est parachevé dans 3es Facultés sous les expériences fécondes des années; il ne peut pas
chanter, comme le bel aigle vert des Chansons grecques : « Mon aile a grandi d'un empan. » C est toujours le Hugo que nous connaissons. Dans les parties saines de ses Misérables (hélas I il y en a bien peu), dans celles-là qu'ils disent le plus magnifiques, voyez s'il y a là un procédé, un seul, une manière, une seule manière d'inventer, de se produire, de s'exprimer, d'être soi, enfin, que vous ne retrouviez, par exemple, identiquement, dans Notre Dame de Paris, et encore, dans A'otre-Dame de Paris, ils valaient mieux, ces procédés et ces manières, car c'était la première fois qu'on les y voyait.
Seules, quelques opinions philosophiques, champignons vénéneux et révolutionnaires, ont poussé dans cette tête, faite pour mieux que cela.
Mais laissons là l'homme politique L'artiste, le poète, l'homme d<mt le métier est de faire du beau, qui est une manière de faire du vrai, n'a pas changé. Vous pouvez lui en faire un mérite. Moi, je lui en fais un reproche. Sur le champ de bataille de l'esprit, c'est comme à la guerre : qui n'avance pas a reculé.
Et ceci je le dis pour ce qui est réussi, pour ce qu'il y a de mieux dans les Misérables, pour la partie incontestablement supérieure; mais, certes! je ne le dis pas pour la partie du roman (à mon sens la plus grande), où l'artiste, le poète, l'ancien maître, a tristement défailli. De ce côté, le Hugo inattendu, le Hugo nouveau n'a pas fait défaut. Ce que j'attendais, en effet, c'était un progrès ou une dégringolade comme les vigoureux en font quand ils dégrin-
golent; c'était une pousse de talent, soit dans un sens, soit dans un autre, — dans le sens du mal, comme dans les Contemplations, par exemple, où Hugo a puissancialisé tous les défauts de sa manière, bouffis, exagérés, déformants, devenus colossaux et monstrueux, si bien qu'on dirait qu'il va mourir dune éléphantiasis de l'esprit; ou dans le sens du bien, comme dans la Légende des Siècles, où jamais il ne fut plus heureusement ce gigantesque sonneur de cor du moyen âge que l'on appelle Victor Hugo!
Eh bien, ce que j'attendais, je ne l'ai point eu! Le talent de Hugo, dans les Misérables, a gardé un niveau moyen, sur lequel je ne comptais pas. A part les doctrines philosophiques et politiques dont il s'est empoisonné, — et encore l'homme qui avait écrit Claude Gueux n'avait pas déjà l'entendement si sain, — à part toutes ces dissertations hors-d'ceuvre qui mettent la composition en hachis et qui nous empêchent de juger combien 1 organisme du livre est grêle, vous trouvez... quoi... en définitive? un petit roman, philosophique de but contre les pénalités religieuses et sociales, compliqué très peu d'une intriguette vertueuse et d'un mariage avec une dot la Dot de Suiette) orné de calembours et du contraste de deux papas : Jean Valjean, le papa infortuné et tendre, et M. Gillenormand, le papa heureux.
Voila pointant où, littérairement, aboutissent tous les tonnerres de Waterloo et tontes les fusilla. les des barricades! A un roman presque tremblant de cons-
truction mal assise, où il y a, çà et là, quelques pages jolies et même modestes pour Hugo, et dans lesquelles l'ancien éléphant des Contemplations s'exerce à donner le pied avec grâce.
Véritablement, je louerais un tel livre s'il était d'Auguste Ricard! (1).
1. L'abaissement littéraire d'un livre ne diminue pas son danger moral et social. 11 ne faut qu'un idiot et une allumette pour mettre le feu à une forêt. Je ne dis pas assez! L'abaissenunt littéraire rend le danger plus prand II y a éternellement chance pour qu'un livre mal fait plaise plus qu'un chef-d'œuvre à ce grand peuple connaisseur, qui est autant dans les salons que dans la rue. Un chef-d'œuvre est toujours désagréable aux sots, et voilà pourquoi, fût-il corrupteur, il le serait moins qu'une platitude. (Note de fauteur.)
Les Mameloucks de Victor Hugo! Ne vous y trompez pas1 Ce n'est pas un livre nouveau de l'auteur des Misérables que je vous annonce. Moulu de la lecture des dix volumes qu'il vient de publier, vous pouvez vous reposer un peu. Mais, du reste, c'est bien plus original que les Misérables, ces Mameloucks qui en sont sortis ! Je vous prie de croire que je suis très sérieux. Quand, dans mon premier article sur le roman de Hugo, j'écrivais, sans penser à ce qui allait suivre, pour désigner quelques enthousiastes obstinés, à longue barbe de Burgraves et à fanatisme recuit par les années : « les Mameloucks «le Vacquerie », je croyais seulement me permettre le pittoresque d'un mot innocent, applicable à quelques personnes Faciles à compter. Eh bien, je me trompais I L'cnthou-
siasme crée des armées, et même, dans un pays libre et chrétien, des armées de Mameloucks. Combien sont-ils? Combien sont-ils? dirait la Chanson de Roland. Aujourd'hui, il ne s'agit plus de deux ou trois Roustans, galopant à la portière d'une voiture, mais de toute une masse de Roustans organisée et qui manœuvre... Un jour, en France, pour divertir le Grand Roi, la Comédie se fit turque. Nous eûmes M. Jourdain. Mais la critique tout entière se faisant mameloucke à un jour donné, cela ne s'était pas encore vu en littérature.
Et à quel moment encore un pareil spectacle!... Au moment où le poète des Orientales est revenu de l'Orient pour n'y plus retourner; au moment où, Napoléon de la poésie, comme dit le vieux mot consacré, il a abdiqué les choses impériales et a plumé lui-même son aigle poétique pour en l'aire la poule au pot des Misérables et du bouillon socialiste, distribué par un petit Manteau Bleu autrement solennel que le premier! Victor Hugo devenu républicain, — et non pas républicain de la première heure, qui fut brutale, et dont j'estime après tout la brutalité, mais de la dernière, qui fait la tendre, — Hugo, i'homme de paix et de douceur, espèce de quaker écœurant, a des Mameloucks, comme un sultan, pour son service particulier. Inconséquence inadmissible! Je conçois très bien les montagnards de Sobrier, ces Mameloucks canaille, mais les Mameloucks littéraires de Hugo, franchement, non ! 11 est vrai qu'ils n'ont ni aigrettes ni cimeterres, et que, de tètes, ils n'en coupent pas!
Que font-ils donc'. , Je m'en vais vous le dire. Je
veux, avant de finir ce travail d'examen sur les Misérables, écrire cette page curieuse de l'histoire littéraire,, qui restera pour apprendre aux serviles de l'avenir comme, en l'an de grâce 1862, nous entendions l'indépendance !
ïl
Les Mameloucks de Hugo sont, à ce qu'il paraît, disciplinés à l'européenne. L'Europe entend les nuances mieux que l'Asie, cette grossière, qui ne comprend que la servilité en bloc. Vous avez donc, dans les Mameloucks de Hugo, des compagnies d'élite et un centre. On y est plus ou moins Mamelouck. Ainsi, vous y avez les Mameloucks du silence, qui ne sont pas les plus braves de la bande, mais qui se croient les plus fins. J'en ai déjà touché deux mots. Espèces de Muets du sérail, aux lèvres cachetées par le souvenir d'une intimité avec le Sultan, laquelle leur fut ce qu'est à l'insecte le rayon dans lequel il vit. Et, dans cet ordre des silencieux, il y a encore des catégories il y a les silencieux complets et les demi-silencieux : les silencieux qui ne disent absolument rien, comme Sainte-Beuve, el les demisilencieux, comme Cuvillier-Fieury. (Est-ce Cuvillier» Fleury ou Saint-Marc Girardio qui a fait un article •ur les Misérables au Journal des Débat§?
(... On pourrait aisément s'y tromper!)
les demi-silencieux, qui, ayant dit un mot, ravalent tout le reste qui voulait venir, et, après un premier article, retirent la patte et n'en font plus. Ensuite, il y a les hardis, qui n'ont pas honte de leur admiration et qui l'arborent, et qui jouent à Hugo leurs fanfares, imitées de sa propre musique, cette musique qui fut; dans le bon temps, une belle exécution de cuivres, mais que Hugo, ce maître de la trompette éclatante, ne doit plus reconnaître quand il la trouve exécutée par les clarinettes des faiseurs de couacs qui se disent de son régiment. Si, pour en avoir une idée, vous vouliez en entendre quelque peu, de cette agréable musique, prenez, dans la Réforme littéraire, un article de Laurent Pichat. Laurent Pichat est le père Canard de ces exécutants sur clarinetie :
Ëcoutez-le ! « Hugo — nous dit-il — est un élément. « Ce n'est pas un homme... Il sait les mots qui sont « doués d'harmonies stupéfiantes... Victor Hugo, — « (familiarité (1) qui est de Pichat, non de moi), — « Victor Hugo aime la paix ; il est l'ennemi de la peine « de mort comme châtiment, mais il V admet comme « prétexte à lauriers... C'est le saint Vincent de Paul « des exceptions... Il admet les circonstances atté- « nuantes en faveur des puissants exceptionnels... Il
1. Dans la première édition, Victor Hugo étant vivant, il y avait toujours M. Victor Hugo.
« regarde derrière l'étoile... Il a agité l'abîme comme «r un Polyphème et nous a éclaboussés d'images phos- « phorescentes, et toujours il a conservé une tenue « que Ton est tenté de prendre pour de la supé- « riorité. » Immenses drôleries sérieuses, qui enfoncent d'Arlincourt et son galimatias dans V abîme de Polyphème pour nous éclabousser des phrases nouvelles de Laurent Pichat, mais, après tout, drôleries ingénues, exaltées, sincères, parfaitement loyales. Laurent Pichat pousse bravement dans son instrument, et, il faut lui rendre cette justice, il n'a pas peur de ce qui en sort.
Mais, après lui. après les Mameloucks retentissants (trop), mais intrépides, il y a les Mameloucks enroués, glissants, insinuants, dangereux, lesquels, sur une question purement littéraire, font sournoisement de petits appels aux masses et veulent, sans avoir l'air d'y toucher, en attiser les passions contre une critique qui ne croit pas aux masses en littérature et qui maintient que le siècle des courtisaneries <lu Grand Roi ne peut être refait au profit d'un poète républicain, quand même il serait en espoir le consul de la République. Ceci est par trop Mamelouck, en vérité... Enfin, il y a encore les Mameloucks dont les vrais Mameloucks les littéraires, ne voudraient pas p nir les goujats de. leur armée, qui barbouillent nuitamment <1 injures les murs impassibles^ et que Hugo, trop et mal servi par des cœurs bas, rerail châtier, s'il Le pouvait, nous en sommes sûr, pour son honneur et celui do la littérature!
mis. Cette influence inouïe de l'opposition contre tout gouvernement établi et même populaire, dans cette frondeuse de France, envahit jusqu'aux esprits purement littéraires. Que ne doit-elle pas être, par conséquent, sur les esprits qui ne sont nullement littéraires, et qui auraient, je ne dis pas de l'indifférence pour le genre de talent de Hugo, mais de la haine, s'ils n'écoutaient que leurs instincts?
Car, disons-le à la gloire d'un homme qui a trop peu fait pour sa gloire en faisant les Misérables, ce n'est pas un talent qui puisse naturellement plaire à la foule, — à cette foule dont on veut le faire l'esclave, en lui en offrant la royauté.
De talent, de tempérament intellectuel, d'éducation, de tout enfin, il était fait pour mériter la glorieuse impopularité des grands artistes. Il devait avoir pour tout ce qui n'est pas l'art et la beauté l'indifférence de Raphaël ou de Gœthe. Il était né pour déplaire à la foule, ce poète qui exagérait jusqu'au grandiose; qui, à tort ou à raison, faisait l'effet d'avoir du génie, la plus mortelle injure aux esprits envieux qui sont la foule et qui sont aussi les régicides du génie. La foule, il la connaissait bien, et il a écrit sur elle ces deux vers qu'à présent, sans doute, il renie :
Le peuple met toujours, de ses mains dégradées, Quelque chose de vil sur les grandes idées 1
Je ne sache, pour ma part, qu'une espèce de foule qui pouvait l'aimer : c'était l'armée, la foule militaire.
Ah! celle-là! il avait été créé et mis au monde pour la peindre et pour la chanter. Elle retentissait à son talent comme à un magnifique cliquetis d'armes. Mais quel rapport de nature et d'instinct y avait-il entre les foules révolutionnaires des démocraties et cet esprit puissamment lettré, au langage incompréhensible pour elles, tant il était travaillé et savant! entre les foules et le lauréat de plusieurs pouvoirs successifs, fait pour l'être de tous, parce que tous doivent représenter à ses yeux les choses qu'il a le plus aimées après lui-même : la force organisée, l'éclat, la pourpre, toutes les magnificences sociales où longtemps il est venu, comme l'abeille dans la lumière, boire et s'enivrer.
Ce talent (ils ont dit que je voulais le rabaisser, ses Mameloucks actuels ! ), ce talent presque porphyrogénète, tant il est né haut, ce talent royal et impérial, qui a adoré les Bourbons, qui a adoré Napoléon, tout en le maudissant ; ce poète des lys et de l'aigle, que Chateaubriand, le moins enthousiaste des hommes, ne put s'empêcher, un jour, d'appeler Y en faut sublime; sur le front duquel madame de Staël avait, émue, posé ses nobles mains comme une couronne; ce talent qui fut romantique, — non par l'impulsion première du génie, mais par un mépris réfléchi pour les vieilles écoles respectées des bourgeois, — est mille fois trop loin de la vulgarité pour <'tre sympathique aux masses, qui ne se soucient du talent que quand il est vulgaire comme elles Si elles l'aiment maintenant, c'est donc qu'il l'est devenu !
mis. Cette influence inouïe de l'opposition contre tout gouvernement établi et même populaire, dans cette frondeuse de France, envahit jusqu'aux esprits purement littéraires. Que ne doit-elle pas être, par conséquent, sur les esprits qui ne sont nullement littéraires, et qui auraient, je ne dis pas de l'indifférence pour le genre de talent de Hugo, mais de la haine, s'ils n'écoutaient que leurs instincts?
Car, disons-le à la gloire d'un homme qui a trop peu fait pour sa gloire en faisant les Misérables, ce n'est pas un talent qui puisse naturellement plaire à la foule, — à cette foule dont on veut le faire l'esclave, en lui en offrant la royauté.
De talent, de tempérament intellectuel, d'éducation, de tout enfin, il était fait pour mériter la glorieuse impopularité des grands artistes. Il devait avoir pour tout ce qui n'est pas l'art et la beauté l'indifférence de Raphaël ou de Gœthe. Il était né pour déplaire à la foule, ce poète qui exagérait jusqu'au grandiose; qui, à tort ou à raison, faisait l'effet d'avoir du génie, la plus mortelle injure aux esprits envieux qui sont la foule et qui sont aussi les régicides du génie. La foule, il la connaissait bien, et il a écrit sur elle ces deux vers qu'à présent, sans doute, il renie :
Le peuple met toujours, de ses mains dégradées, Quelque chose de vil sur les grandes idées!
Je ne sache, pour ma part, qu'une espèce de foule qui pouvait l'aimer : c'était l'armée, la foule militaire.
Ah! celle-là! il avait été créé et mis au monde pour la peindre et pour la chanter. Elle retentissait à son talent comme à un magnifique cliquetis d'armes. Mais quel rapport de nature et d'instinct y avait-il entre les foules révolutionnaires des démocraties et cet esprit puissamment lettré, au langage incompréhensible pour elles, tant il était travaillé et savant! entre les foules et le lauréat de plusieurs pouvoirs successifs, fait pour l'être de tous, parce que tous doivent représenter à ses yeux les choses qu'il a le plus aimées après lui-même : la force organisée, l'éclat, la pourpre, toutes les magnificences sociales où longtemps il est venu, comme l'abeille dans la lumière, boire et s'enivrer.
Ce talent (ils ont dit que je voulais le rabaisser, ses Mameloucks actuels ! ), ce talent presque porphyrogénète, tant il est né haut, ce talent royal et impérial, qui a adoré les Bourbons, qui a adoré Napoléon, tout en le maudissant ; ce poète des lys et de l'aigle, que Chateaubriand, le moins enthousiaste des hommes, ne put s'empêcher, un jour, d'appeler Y enfant sublime; sur le front duquel madame de Staël avait, émue, posé ses nobles mains comme une couronne; ce talent qui fut romantique, — non par l'impulsion première du génie, mais par un mépris réfléchi pour les vieilles écoles respectées des bourgeois, — est mille fois trop loin de la vulgarité pour être sympathique aux masses, qui ne se soucient du talent que quand il est vulgaire comme elles Si elles l'aiment maintenant, c'est donc qu'il l'est devenu !
106 victor nuoo
Quand, autrefois, il écrirait ou faisait jouer Hernani, Marion Delorme, Lucrèce Borçjia, il était scandaleusement impopulaire. Les parterres le sifflaient, les vaudevillistes le chansonnaient; seules, toutes les aristocraties, l'en-haut social qu'il ne connaît plus, protestaient contre les parodies les injures, les gros rires qui venaient d'en bas. Ah 1 dans ce temps-là, il combattait vaillamment contre les idées communes. Mais il a fait les Misérables, il s'est mis à combattre pour elles, et les idées communes lui ont pardonné.
Ainsi, tenons-nous-le pour dit, le succès des Misérables, obtenu en sacrifiant la question littéraire à la question politique, n'est, au fond, qu'un succès politique, déguisé sous une apparence de succès littéraire. Tous les Mameloucks de la critique ne changeront pas cette vérité. Si Hugo nous avait donné une création d'ordre purement humain et littéraire, en dehors des questions que les partis agitent comme des drapeaux, les esprits d'en bas n'auraient point passé par-dessus leur répugnance naturelle pour un homme dont la qualité fut d'être fier et de grand parage.
Les Marats anonymes de TEnvie auraient sifflé au lieu de ramper ; mais l'auteur des Misérables s'est détourné de la nature humaine et de la grande observation pour contempler la Révolution, autrefois insultée, à présent souveraine, et on l'a traité comme un noble qui a dérogé volontairement et foulé aux pieds l'honneur de son blason. Marquis de La Fayette littéraire, il a plu aux gardes nationaux de la Repu-
blique de l'avenir. On a, ma foi ! accepté sans le chicaner ce poète, cet aristocrate de la pensée, qui ne parle en vers, comme tout poète, que pour se distinguer des autres. On est allé jusqu'à ne plus discuter... à ne plus vouloir qu'on discute... Hugo est devenu sacré. Les impartiaux de la libre pensée, qui se moquent de ce gueux de pape depuis des siècles, ont proclamé l'infaillibilité de l'auteur des Misérables. Nous n'avons jamais été pour Grégoire VII comme ils sont pour lui.
« Ce n'est pas un homme, c'est un élément », a dit Laurent Pichat, le Mamelouck-clarinette. Jamais, nous, nous n'avons dit que nos papes fussent « des éléments » ' Ce n'a pas été assez que d'être Mamelouck. Les Mameloucks sont devenus Derviches. Fanatiques à la manière de ces blouses des barrières qui eurent, il y a quelques années, le culte du dieu Mapa, ils ont fait autour de leur idole et de son monument, les Misérables, toutes les cabrioles que faisaient autrefois les vieilles femmes autour du tombeau de leur diacre Paris, et tout cela parce que la démagogie est heureuse d'avoir trouvé un grand clairon pour sonner sa diane, — la démagogie qui n'a jamais aimé les poètes, — car le génie n'est pas égali taire, — el qui, quand elle aura triomphé, fera très bien trancher la tête à Hugo, comme elle l'a fait à André Chénier.
Et quand — ce que nous osons espérer — elle ne triompherait pas assez, la démagogie, pour faire expier à Hugo cette popularité d'un jour qui pour elle, toujours, plus tard, devient un crime, l'honneur d'un tel succès paierait-il la dégradation du talent? Encore si ce succès avait la durée qui fait illusion à des créatures éphémères qui, pour se coucher dans leur gloire, s'imaginent qu'elles peuvent s'y arranger pour l'éternité et qu'on ne les en arrachera jamais plus! Mais cette durée-là même manquera à Hugo. Que sera son livre des Misérables, je ne dis pas dans dix ans, mais seulement dans deux, seulement dans six mois?... Ses Mameloucks peuvent se monter la tête jusqu'au degré d'imagination le plus oriental, les libraires, eux, qui n'ont point cette faculté, en précipitant les dernières livraisons des Misérables l'une sur l'autre ont eu là un mouvement de prophète, ils ont senti la petite mort qui passait sur le livre et sur leur échine de commerçants.
Les libraires, eux, ne sont jamais des Mameloucks à pur fanatisme. Ils peuvent payer des prospectus et des réclames dans lesquels ils apprennent au monde ébahi qu'on fait la chaîne, comme au feu, pour avoir un livre, le jour de sa vente, à la porte de leurs maga-
sins, mais le boutiquier, animal froid, n'est jamais dupe de cjtte mamelouckerie de langage. 11 se sait toujours un faux Turc, un Mamelouck plus ou moins de carnaval. Quand les Turcs (les vrais), qui raillent, à ce qu'il paraît, à leurs heures, donnent un coup de sabre ou un coup de pistolet, — dit le prince de Ligne, qui les avait pratiqués et qui même en avait reçu d'eux, — ils disent toujours : N'ayez pas peur!
Les libraires aussi, dans leur prospectus, disent : N'ayez pas peur! mais c'est à eux-mêmes! mais ils n'ont pas pour cela l'esprit en repos! Après le premier beau coup de filet des Misérables, demandez à Pagnerre ce qu'il pense, la main sur la conscience, de l'avenir du livre de Hugo (1). Demandez-lui s'il croit réellement que la lecture qu'on en fait ira toujours en augmentant... Il faut bien le dire : les livres forls et vrais ne font pas tant de tapage. Ils n'entrent pas en faisant de tels cris et de tels renversements dans l'imagination humaine. Ils s'y établissent comme la lumière dans nos yeux, — par le fait souverain et doux d'une beauté qui est en harmonie avec tout ce que nous avons en nous <le facultés.
Prenez les œuvres de Balzac (cela ennuie beaucoup les Mameloueks de Hugo que je cite toujours Balzac, et je la. conçois; ils n ont pas tort); prenez les œuvres de Jialzac, qui n'ont, même les plus belles, fait jamais le- bruit des Misérables, et voyez si, a mesure que le siècle s'avance vers la postérité,
i. Voir m
l'imagination publique s'en détache? Voyez si, au contraire, elles ne prennent pas chaque jour plus de place dans la sensation et l'éducation de l'esprit humain? En sera-t-il de même du livre actuel de Hugo, et qui oserait, même parmi ses Mameloucks les plus résolus et les plus crânes, mettre l'honneur de sa sagacité à l'affirmer?...
Du reste, Victor Hugo aurait-il lui-même le pressentiment du peu de durée de son succès des Misérables, cette magnifique omelette soufflée qui va tout à l'heure s'aplatir? On dit qu'il n'est pas, malgré les cris de victoire de ses Mameloucks, extrêmement gai en ce moment. L'un d'eux, le loustic du régiment, racontait l'autre jour, dans un journal, que le Sultan se plaignait là-bas de ce que même ses amis ne jugeaient pas son livre comme il avait cru qu ils le jugeraient : « Ce livre — disait mélancoliquement « ce sultan déçu, devenu bonace et philanthrope, « — entrepris pour rapprocher les frères qui souffrent a des frères qui pensent ! » Que veut dire une pareille tristesse dans Olympio triomphant.'' Mahomet uouterait-il de ses séides ou de lui-même? Et c était bieu la peine d'être les Mameloucks d'un pareil homme pour s entendre dire le mot retourné de Bonaparte :
« Mameloucks, je ne suis pas content de vous! »
Il faut se hâter de parler des Contemplations, car c'est un de ces livres qui doivent descendre vite dans l'oubli des hommes. 11 va s'y enfoncer sous le poids de ses douze mille vers. Un nom que Victor Hugo ne ferait plus s'il avait à recommencer sa renommée et quelques vers, trop rares, hélas ! qui marquent mieux les profanations dans le poète et le deuil des regrets dans ceux qui l'aimèrent, ne sauveront pas d'uD oubli certain ce recueil, où se réfléchit toute une existence, depuis la jeunesse ju-qu'après la maturité Du reste, l'oubli que nous prédisons à ces tristes poésies sera du respect encore. Ou pourrait l'aire pis que de les oublier.
• Pay». 19 »t 85 loin 18*6,
C'est là, en effet, un livre accablant pour la mémoire de Victor Hugo, et c'est à dessein que nous écrivons « la mémoire ». A dater des Contemplations, Hugo n'existe plus. On en doit parler comme d'un mort. De mémoire, dans l'histoire littéraire de son temps, il en aurait pu laisser une grande, élevée et pure. Dieu lui en avait donné la puissance. Il ne l'a pas voulu. 11 était bien né de toute manière. Personne n'apprécie plus que nous ce que valait Hugo à l'origine et ne sait mieux ce qu'il ne vaut plus. Ce n'est pas de nous qu'il aura jamais à se plaindre. Quand les Contemplations ont paru, ce livre dont il a voulu faire son Exegi monumenlum, son livre suprême, nous les avons ouvertes avec l'espèce de sentiment qu'on éprouve en ouvrant le testament d'un homme qui lègue à la postérité le dernier mot de son génie ; seulement ce n'est pas notre faute si ce que nous avons trouvé ne méritait ni une impression si solennelle ni un sentiment de cette hauteur. Le respect devient impossible. Mais nous continuerons de traiter Victor Hugo avec condescendance. Nous ne pouvons oublier que la tête égarée qui a écrit les énormités intellectuelles que voici a failli être pour la France le poète que Gœthe et lord Byron sont pour l'Allemagne et l'Angleterre, et surtout nous nous rappellerons que Victor Hugo a le malheur de n'être plus dans sa patrie. Il est éloigné du pays où il a des tombeaux, et cette nostalgie peut troubler une âme plus forte que la sienne. La France est un pays tellement généreux que l'idée d'exil l'empêche de juger
un homme littéraire, que cela l'attendrit, que cela l'arrête, même quand il ne s'agit, comme aujourd'hui, que de se prononcer sur un suicide en littérature.
Or, précisément, voilà sur quoi nous voulons peser aujourd'hui. La faute ou le crime littéraire, voilà ce que nous voulons prendre exclusivement à partie dans l'auteur des Contemplations. Le penseur, — comme on dit ambitieusement, — le philosophe, le politique, l'homme religieux ou irréligieux, nous savons ce qu'ils sont tous, ces divers hommes-là, dans Hugo, et pour nous c'est d'une simplicité terrible et d'une logique prévue que le poète soit traîné, par les idées dont il est l'esclave, au panthéisme, à la métempsycose, à la prostitution de Dieu à ses créatures, à toutes ces folies, enfin, qui sont les folies communes. Ces insanités effrénées et vulgaires qu'hier encore nous déplorions dans un autre poète, l'américain Edgar Poe, Hugo n'en est pas tout seul responsable, et c'est de lui seul que nous voulons parler aujourd'hui. Nous l'arracherons donc pour un moment au siècle qui l'a gâté et auquel il rend sa corruption. Nous le prendrons dans la fosse commune de l'erreur où il a roulé et nous chercherons ce que le poète — le poète uniquement — est devenu dans sa chute* el s'il est présentement quelque chose de plus que le Quaaimodo de son génie Ceux «jni diraient que i. est en décroissance, qu'il s'affaiblit, se détériore, manqueraient de sens ou de justice. 11 q'j a aucune
d'affaiblissement, aucune marque de vieilli a son heure ou prématurée, dama ces deux trolu
114 VICTOR flUGO
dont le second l'emporte en énergie sur le premier. Non! le poète des Contemplations ne décroît point. Il progresse au contraire. Seulement, il progresse du côté de l'absurde et du vide, de l'aliéné et du monstrueux.
Tel est le fait que d'abord on doit constater, Victor Hugo, qui a posé devant la Critique depuis quarante ans dans toutes les attitudes, est trop connu pour qu'on s'amuse à caractériser un talent, gros d'ailleurs, grimaçant et sonore comme un masque, qui se voit aisément et de loin, et dont on ne perd rien, si loin qu'on en soit, parce qu'il manque profondément de finesse. Pour le résumer en quelques traits, c'était, dans le temps qu'il avait toute sa vitalité normale, un talent extérieur, riche en mots, qui remuait puissamment la langue à la condition de la troubler, et qui y laissait un profond sillage, justement parce qu'il l'avait beaucoup troublée. C'était le trompe-l'œil d'une facture matérielle que l'on croit supérieure parce qu'elle est très compliquée, et dont le procédé fondamental, j'oserai dire le procédé maniaque, soit en vers, soit en prose, soit en poésie lyrique, soit dans le drame, soit dans le roman, n'est rien de piu6 cependant qu'une autithèise, — l'opposi-
tion de deux images. Comme il y a toujours de l'âme dans quelqu'un, si peu qu'il y en ait, Hugo en avait parfois des élans entre deux antithèses; mais on peut dire avec vérité que c'est surtout par le verbe et le rhythme qu'il avait fait sa voie et élevé sa fortune. Le poète des Contemplations est le Ronsard du xixe siècle, un Ronsard en second, chef, comme l'autre Ronsard, d'une école qui n'a pas vécu. Ronsard se crut un inventeur parce qu'il grécisait en français, — comme on disait alors, — et Hugo se croit inventeur à son tour, et un inventeur colossal, parce qu'il a retrouvé quelques formes perdues du xvie siècle. Imitation et archaïsme des deux côtés. L'archaïsme, qui était un système pauvre et faux, et qui devint en Ronsard une véritable monstruosité de manière, le perdit misérablement, et la même chose, le système, le parti pris, la pénurie de cerveau qui fait que le système ne se modifie pas, qu'il est identiquement le même en 1856 qu'en 1830. l'adoration de sa manière parce que c'est l'adoration de sa propre personnalité, perdront également Hugo. Comme Ronsard, en deux générations il sera illisible. Que disons-nous? Après les Contemplation*, sans l'esprit de parti politique et la curiosité contemporaine, il le serait déjà. Ici, puisqu'il s'agit d'un homme dont la prétention, horriblement avortée, est d'être un inventeur envers, il est nécessaire de ressusciter la conception de la vraie poésie. Classiques ou non, le* lois du ver» semblent devoir se coordonner aux conditions physiologiques de la mémoire D ipnii qu'il y a des peuples
et des poètes, ou versifie pour graver dans le souvenir des hommes les choses qui ne doivent pas périr. Suivant les temps ou les circonstances, le vers est du style hiératique. Il a une portée nationale, c'est une prédication officielle. Hémistichesalternés etpondérés, balance exactement équilibrée, périodes mesurées, sévérités rhythmiques, splendeur de vocabulaire, majesté d'images, voilà les caractères essentiels, grands et profonds, qui ont toujours distingué le vers dans les œuvres lyriques ou dramatiques de tous les âges. Et ce n'est pas tout. A une certaine hauteur d'épopée, le vers exige même la foi des Prophètes, un cercle dans lequel il se meuve, surnaturel et national, le palier des temples, une chorégraphie, un front d'aruspice levé vers le ciel, le cothurne et sa dignité, la magnificence liturgique et processionnelle des Chœurs. On comprend, après de pareilles exigences, qu'on appelât autrefois la poésie « le langage des Dieux ». La métaphore était justifiée. Il fallait le grossissement de ce front d'enfant, cette hypertrophie de l'orgueil, il fallait l'individualité, pour rabaisser ce divin et vaste langage jusqu'aux grêles proportions de l'homme isolé. Le vers moderne est fait en horreur de ces lois et de ces coutumes que nous venons de rappeler, et le vers de Hugo est le vers moderne par excellence, dans sa grossièreté insolente et sa turgescence de Titan raté. Du langage des Dieux, il trébuche et tombe (nous sommes moins brave que Hugo avec les mots) dans la langue osée et plate des goujats, et c'est même là son mérite, selon la poétique de Hugo :
J'ai nommé le cochon par son nom, — pourquoi pas ?
Le vers, qui favorise l'expansion lyrique de la réflexion, que Shakespeare, — réclamé un peu trop par toutes les bâtardises modernes, à qui la recherche de la paternité devrait être interdite, — que Shakespeare, qui n'est pas le père de Hugo, introduisait tout à coup dans ses drames en prose lorsque l'âme de ses personnages semblait s'élever au-dessus des vulgarités de la vie, le vers n'a jamais, chez le poète à'Hernani et des Burgraves, cette distinction grandiose. Sous cette plume qui n'exprime qu'elle-même, levers n'est plus qu'un jeu difficile de la fantaisie qui veut étonner et trop souvent déplaire, et qui le jette à la curiosité qui l'admire. En restant dans le monde des esprits passablement organisés, il n'y a guères que Hugo et ses amis qui sachent les vers de Hugo. Cela était vrai déjà en 1830, et cela a continué de l'être depuis. Seulement, à dater des Contemplations) nous le prédisons, il faudra des dévoûments absolus, des dévoûments de famille, et de famille romaine, pour porter la lourdeur de pareils souvenirs 1
Aujourd'hui, en effet, Victor Hugo est arrivé, même dans la confection plastique de son vers, à ce degré d'individualisme solitaire qui est la dépravation la plus entière «le la pensée. Nous citerons tout à L'heure des exemples de ce développement, effrayant dans le faux, qui fait de L'auteur des Contemplations non plus un poète comme celui des Orientales el des
\ 18 victor fii;go
Feuilles d'automne, ayant ses défauts très grands et très nombreux, mais un phénomène à embarrasser tout ie monde : le critique, le physiologiste, le moraliste et le médecin. Nous citerons beaucoup, pour être cru dans nos affirmations absolues, mais ce que nous citerons n'est rien encore en comparaison de ce que nous ne pouvons pas citer. Le talent de Hugo, auquel la concentration est inconnue, a toujours eu besoin de place pour se mouvoir, et c'est même une de ses raisons pour se croire un Léviathan poétique, mais aujourd'hui la difformité de ce talent, disproportionné même à ce qu'il fut, dévore infiniment plus de place que nous n'en avons à lui donner. Si philanthropiques qu'ils puissent être, les livres de la critique ne sont pas bâtis pour offrir l'hospitalité complète d'une maladrerie aux talents littéraires affectés d'éléphantiasis.
Les Contemplations forment deux volumes qui, selon le compte de Victor Hugo, font le total de sa vie de poète. C'est une âme — dit-il — qui se raconte làdedans. Une âme! c'est précisément la question. Victor Hugo, qui a toujours le coup de vent lyrique dans les cheveux, même quand il écrit en prose, nous dit, dans deux mots napoléoniens de préface, que « ce
« sont, en effet, toutes les réalités, tous les fantômes « vagues, riants ou funèbres, que peut contenir une « conscience, revenus, rayon à rayon, soupir à soupir, « et mêlés dans la même nuée sombren. Cette conscience, qui se divise en deux tomes, porte deux noms différents : Autre; ois. Aujourd'hui. Autrefois! Aujourd'hui! qui dans tant de gens feraient aisément deux consciences! Il n'y a là, comme on le voit, ni ombre de combinaison, ni dessin de composition, ni ordre quelconque. Autant valait dire que ce sont des vers pour des vers. Le poète déjà connu est toujours le Narcisse éternel qui a chanté ses cheveux noirs, qui va chanter les blancs, qui palpite pour lui et qui s'effraie pour lui, et s'imagine que tout l'intérêt des lecteurs va s'absorber dans cette incroyable contemplation de fakir. Pour faire pardonner aux hommes, naturellement railleurs, une occupation de cette nature, Hugo ne trouve rien de mieux que de leur persuader, dans sa préface, qu'il est leur miroir et qu'en lui ils vont se reconnaître : « Ah! insensé, — dit-il, — qui crois que « je ne suis pas toi. » Quelle finesse! Nous citons textuellement. Mais, à ce que nous allons montrer, vous allez voir que ['insensé n'est pas si bêtei
Le volume d' Autrefois, dont les dates tiennent entre lK.'{(i et 1843J <-st de Ion et de fait un livre de jeun Pour être publiés avec convenance et noblesse par des Hommes sur le tard de la vio, les livres de jeun doivent promettre un bien grand génie pu attester uni' belle candeur. Est-ce ici le t'as pour Hugo?... Les pièces de ce volume, tilles des quarts d'heure qui
ont sonné à de longs intervalles, ont été écrites à peu près aux époques où Hugo publiait les Orientales, les Feuilles d'automne, et tant d'autres poésies qui l'ont classé parmi les lyriques et les élégiaques. Pour cette raison, qui n'est pas la seule, du reste, il n'y a point à chercher dans le recueil actuel des effets nouveaux, des beautés patiemment obtenues par une étude sévère à soi-même, en deux mots un Hugo inconnu dans le Hugo que nous connaissons. Ce serait en vain : Il n'y en a pas. Nous revoyons le poète que la critique lassée a tourné et retourné sous toutes les faces, ce fastueux talent, éclatant et pompeux à son centre, mais qui touche au gongorisme par une extrémité, et par l'autre à la platitude. D'organisation, Victor Hugo répugne tellement à la vérité, à la sincérité, à cette naïveté de l'inspiration qui ne se contemple jamais, que, quand il veut être simple, il manque son coup, croyant le frapper, et devient nettement plat. Il fait alors des vers de la famille de ceux de Pradon :
Depuis que je vous vois, j'abandonne la chasse, Et quand j'y vais, ce n'est que pour penser à vous!
Ce volume d'Autrefois, presque tout entier composé de pièces qui demanderaient impérieusement la sincérité du sentiment, les troubles vrais, la cordialité dans les larmes, puisque le fond en est l'amour, a suprêmement les défauts habituels de Hugo dans le simple, comme le volume suivant a tous ses défauts dans le solennel : seulement ces défauts y apparais-
sent dans des proportions qu'on ne leur avait encore vues nulle part. Sont-ils le résultat de cette complaisance énorme envers soi-même qui vide sans choisir, sur la tête du public, ses vieux fonds de tiroir, ou bien le développement morbide de ce talent qui progresse comme un squirrhe, un cancer ou une loupe? Mais toujours est-il qu'ils sont là impudents, florissants, accrus. A quelques rares exceptions près, où Hugo redevient le bucculent sonneur de mots, la trompe littéraire qui vomit le vent par sa conque, nous avons en ces premières Contemplations un effort d'affectation et un naturel de niaiserie tout ensemble qu'on avait déjà entrevus dans les pièces amoureuses des autres recueils de l'auteur, mais jamais dans cet achèvement prodigieux. Ici, le croira-t-on? mais il faut lire! Le poète a tour à four du Dorât et du Jocrisse; il est oiseleur, dénicheur de merles, tueur de petites bètes sur le cou des petites filles, jardinier, badin, lascif, mais toujours niais. Il chante Lise, mais autrement que Béranger :
J'avais douze ans; elle en avait bien seize. Elle était grande, et, moi, j'étais petit!
Et il confie son cœur
De lettres que le feutre écrit au taffetas
à ce tas
Le géniiî bucolique le travaille Ce a'esl pas Virgile; ce n'est pas Moschus :
I 22 victof nuoo
Moschus, grillon bucolique, De la cheminée Etna!
O n'est pas même Serrais, ce n'est pas même Berquin, c'est quelque chose d'incomparable! Écoutez cet impayable flageolet :
Car l'amour chasse aux bocages, Et l'amour pèche aux ruisseaux, Car les belles sont les cages Dont nos cœurs sont les oiseaux.
De la source, sa cuvette, La fleur faisant son miroir, Dit : « Bonjour » à la fauvette, Et dit au hibou : « Bonsoir. »
Est-elle aimable, cette fleur, et spirituelle! Et dit au hibou : « Bonsoir! »
C'est ce que nous disons aussi à Victor Hugo et à son talent.
Le toit espère la gerbe, Pain d'abord et chaume après; La croupe du bœuf dans l'herbe Semble un mont dans les forêts.
L'étang rit à la macreuse, Le pré rit au loriot, Pendant que l'ornière creuse Gronde le lourd chariot.
La main sur le cœur, de tels vers méritent-ils autre chose que la gaîté de la critique? En les lisant, il
faut rire comme le préau loriot et l'étang à la macreuse, et puis les laisser dans V ornière t
Et ne croyez pas quils soient clairsemés et qu'on les épingle. Le premier volume des Contemplations est tout entier dans cette note, prétentieuse et puérile. Le Polyphème du pathos se croit les grâces d un Daphnis d'églogue.
Si je n'étais songeur, j'aurais étésylvain!
Nous y aurions gagné. Il se vante même d'entendre bien les indécences de cette fonction mythologique :
Le brin d'herbe, vibrant d'un éternel émoi, S'apprivoise et devient familier avec moi, Et, sans s'apercevoir que je suis là, les roses [''ont avec les bourdons toutes sortes de choses;
Je suis pour ces beautés l'ami discret et sûr, Et le frais papillon, libertin de l'azur, Qui chiffonne gaiement une fleur demi-nue, Si je viens à passer dans l'ombre, continue, Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon, Il lui dit : « Es-tu bHc! Il est de la maison! »
Et pour montrer qu'il est de la maison (quelle maison? et quel style!), à quatre pages de là, le bucolique échauffé écrit la priapée qui commence par le vers :
Nous allions au verger cueillir des bigarreaux,
et qu'il faut renoncer à citer. Chose à coter, quand
Hugo est franchement ose el physique dans son
inspiration, le mol s'affermil sous la brutalité de l1idée, el il redevient l'écrivain grossier, haut en cou-
leur, qui choque les natures élevées non moins que les natures sincères, mais qui a pourtant je ne sais quelle puissance. Malheureusement ou heureusement, comme on voudra, ce n'est pas même ce genre de talent qui domine dans le premier volume. Presque partout, le Jocrisse du fond, le Jocrisse fondamental, l'y emporte sur le Dorât libertin qui en brode la forme au tambour. Ce sont partout des petites choses innocentes et béates comme celles-ci :
Et partout nos regards lisent, Et, dans 1 herbe et dans les nids, De petites voix nous disent :
« Les aimants sont les bénis! »
ou de petites choses prétentieuses, moins innocentes parce qu'elles sont fatigantes :
La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres;
Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres;
Les branches, dans leurs doux ébats, Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes; Le bourdon galonné fait aux roses coquettes
Des propositions tout bas.
Enfin Yamour, Yamour, Yamour trouble et affaiblit tellement la raison du poète qu'il le répand sur la nature, à tort et à travers, non plus comme un vase qui déborde, mais comme un vase qui a une fêlure et qui coule :
J'aime (s'écrie-t-il), j'aime l'araignée et j'aime l'ortie,
Parce qu'on les hait; Et que rien n'exauce et que tout châtie
Leur morne souhait ;
Parce qu'elles sont prises dans leur œuvre;
0 sort! fatals nœuds!
Parce que l'ortie est une couleuvre,
L'araignée un gueux;
Pour peu qu'on leur jette un œil moins superbe,
Tout bas, loin du jour, La vilaine bête et la mauvaise herbe
Murmurent : « Amour! »
Tel est, en toute vérité, ce premier volume, où la bucolique aplatit et tue l'élégie, et où, si vous exceptez une ou deux pièces, entre autres celle que le poète intitule : 3/ar/nitudo parvi, et qui est bien la plus belle amplification du vide à coups de dictionnaire de rimes ; tout est dans le ton écœurant et guindé que nous venons d'indiquer. Du reste, les corybantes de Hugo ne vantent eux-mêmes que deux poésies de ce volume (deux sur presque cent! !) : le Rouet d'Omphale et la Fête chez Thérèse. Mais la Fête chez Thérèse n'est qu'un Watteau, calqué à la vitre et mis en vers avec assez de bonheur, et le bas-relief d'Omphale — pour parler comme les corybantes — est une imitation correcte et terme de quelques passages d'André Chénier qui sont dans toutes les mémoires. L'auteur des Contemplations a rappelé la partie solide et artisteinent e du poète charmant qui fut digne d'être Grec; mais, quoique Victor Hugo soit parfois un habile ouvrier en poésie, il n'a pas et n'aura jamais le tlotlant, le diaphane et le mélodieux d'André Ghénier, ce timbre qui avait des ailes '
Quant au second volume, inlilulé Aujourd'hui, nous n'eu pourrons indiquer non plus que la manière générale, mais cela suffira pour éclairer sur la valeur absolue d'un poêle qui a louché le zénith de sa vie et de son talent. De 1843 à 18ou, le poète retardé a eu le temps de devenir enfin un homme. Le jouvenceau de l'amour et du badinuge ne doit plus exibter, et, s'il y a invention possible dans cette tête qui ne fut jamais qu'un grand front, elle devra se marquer ici. Nous allons voir!
Le livre d'Aujourd'hui commence par une si grande douleur qu'il ne faudrait pas être un bien grand poète pour agir sur les âmes en chantant le malheur réel que Hugo a chanté, il l'a chanté, il est vrai, dans les conditions de son organisme, qui est un organisme de sensation et de vanité, car, même quand il pleure de vraies larmes, l'auteur des Contemplations les contemple, et il veut qu'elles soient contemplées. Mais enfin il l'a chanté avec des accents qui honoreraient un homme ue génie. Les strophes qui ont été citées partout, et avec une juste admiration, sur la mort de cette enfant si cruellement perdue, et dans lesquelles, pour la première fois, le panthéiste et le druide (Victor Hugo est tout cela) trouve de^ beautés Inaccoutumées
de sentiment et d'expression dans la résignation du chrétien, ces strophes resteront comme celles de Malherbe sur la mort de la fille de Duperrier et les derniers vers de Gilbert. Hors ces strophes, qui commencent à :
Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire...
et qui se terminent par :
Puisque ces choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ; J'en conviens, j'en conviens!
nous n avons rien, absolument rien de véritablement beau dans le second volume, parce que nous n'avons rien de pur. Même dans les autres pièces, où la mort de cette enfant vibre encore de temps en temps d'une manière délicieuse et touchante, l'exagération, le blasphème, la folie, la sottise, hélas 1 reviennent envahir l'esprit éperdu et perdu du poète. Ils l'envahissent à quatre vers de distance des choses les plus belles :
Je sais que vous (Dieu !) avez bien autre chose à faire
Que de nous plaindre tous, Et qu'un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
Ne vous fait rien, « vousll
Et encore :
Voyez-vous, nos enfants nous sont bit i néctssaù ■neur; quand on a vu da us bs vie, un matin...
Apparaître un snl int, tête chèi e si - Petit éti e joyeux.
Si beau, qu'on a cru voir s'ouvrir à son entrée Une porte des cieux!
Que c'est la seule joie ici-bas qui persiste
De tout ce qu'on rêva, Considérez que c'est une chose bien triste
De le voir qui s'en va!
et encore, — car il faut en finir :
En présence de tant d'amour et de vertu, Il ne sera pas dit que je me serai tu,
Moi qu'attendent les maux sans nombre!
Que je n'aurai point mis sur sa bière un flambeau, Et que je n'aurai pas, devant son noir tombeau,
Fait asseoir une strophe sombre!
Dans ces strophes, et souvent ailleurs, le ton est si faux (littérairement) qu'on dirait un trafiquant de larmes de ce père, qui a réellement pleuré, et qui souille avec de telles affectations la sainteté de sa mélancolie. Hugo a beaucoup lu la Bible : qu'il se compare! Ce n'est pas ainsi que David pleurait Jonathas.
Du reste, quand nous avons parlé de ces quelques beaux cris paternels passant à travers l'emphase et la poussée d'images qui obsèdent l'esprit de Hugo, nous avons tout loué dans son volume à'Aujourd hui... Otez le livre Pauca mese, consacré au deuil de sa vie, vous n'avez plus, dans les livres qui suivent : — En marche, — Au bord de l'infini, — qu'un horrible fatras incohérent et furieux, et où le sublime prend par le grotesque et s'y arrête. Nous parlions d'iuveution :
celle de Hugo consiste à charrier des mots dans les mille rails du rhythme et à jouer à des bouts-rimés de colosse aveugle comme ceux-ci :
Génie! 6 tiare de l'ombre!
Pontificat de l'infini!
L'un à Patmos, l'autre à Tyane ;
D'autres criant : « Demain! demain! »
D'autres qui sonnent la diane
Dans les sommeils du genre humain;
L'un fatal, l'autre qui pardonne ;
Eschyle en qui frémit Dodone,
Milton, songeur de Whitehall,
Toi, vieux Shakespeare, âme éternelle;
0 figures dont la prunelle
Est la vitre de l'idéal I
Nous parlions de Ronsard, mais Hugo n'est plus môme Ronsard : il est Du Bartas. Gomme Du Bartas, il accouple les substantifs, ce qui est le péché contre nature dans la langue. 11 dit le bagne lexique, la borne Arislote, la lanterne esprit, ïaigle Amérique, la cage césure, la dupe dévouement, etc., etc. Il se place résolument en pleine barbarie. Son style a tous les désordres de sa pensée. Ce que dit la Bouche d'Ombre, Les Mages, Ce que c'esl qur lu mort, el vingt autres pièces du môme genre, doivent être lues dans leur entier pour qu'on puisse se faire une idée exacte de cette écrasante incompréliensibilité à laquelle Hugo est arrivé à force de remuer les mots. Contrairement à tous les autres hommes, le verbe qui éclaire l'intel-
ligence aveugle la sienne. Il meurt victime des mots, qui furent trop exclusivement sa poésie dans un temps qu'il en avait une encore. Cela est triste à dire, mais cela est mérité. Nous ne mourons que de nos excès. Dans ce volume, l'artiste périt défiguré, enflé, énorme (le mot qu'il aime le plus et qui le peint le mieux); il meurt d'une hémorrhagie de mots sans idées. Quand on l'a lu comme nous venons de le lire, on a des vertiges comme les siens. On est assommé desamasse. On se dit que la Henriade est une belle chose, transparente, rafraîchissante et lumineuse On croit qu'une tragédie de M. de Jouy ferait du bien, et l'on est tenté de soutenir que dans un pays où l'on écrit et où l'on admire de telles poésies il n'est pas possible que La Fontaine ait existé.
Nous pensions en avoir fini avec Victor Hugo et ses Contemplations, et voici qu'il faut y revenir encore. Ce sont ses amis, ses imprudents amis, qui nous y forcent. Pour notre compte, nous aurions mieux aimé nous occuper d'autre chose; mais nous avons été accusé d'avoir fait une mauvaise action en parlant avec la tristesse qu'inspire Hugo à ses lecteurs du livre des Contemplations. L'exil — selon ces messieurs — sacre tout, même les méchants vers. C'est
une belle théorie. Dante n'avait pas besoin d'être un grand génie et un grand caractère. Il n'avait pas besoin de produire son triple chef-d'œuvre. Il pouvait être un poète de pacotille, et de pacotille avariée 11 pouvait descendre moins majestueusement qu'il ne les a descendus les escaliers de l'étranger Au lieu de parler la langue de son pays dans cette pureté d'accent qui est une patrie qu'on emporte avec soi, comme les anciens emportaient leurs dieux, il pouvait parler une langue barbare : il était exilé! Il avait, par cela même, le droit de se moquer du public, du bon sens, de toutes les choses jusque-là respectées par les hommes. Il le pouvait impunément. Le pavillon couvrait la marchandise. Il était exilé. L'exil est un argument récemment découvert contre la critique, en littérature. Cet argument inouï dormait au fond de l'absurdité humaine, mais ces derniers temps l'en ont fait sortir.
Et ces messieurs sont de très bonne foi. Nous les croyons d'une sincérité qui les honore. L'exila fasciné leur générosité naturelle, et leur esprit, le calme de leur esprit, a été perturbé par la chevalerie de leur cœur. Sans cette magnanimité attendrie, ils pensei-.-i ii-nt comme nous, ils diraient comme nous de ces deux volumes sous 1 squels La réputation poétique de Victor Hugo reste ensevelie. Supposez que llui;o fût sénateur aujourd'hui, comme autrefois il a été pair de France, il n'y aurait qu'une opinion sur les Contemplations. Nous nous entendrions tous pour ne pas les lire. Nous nous entendrions tous pour les condamner, bxoepté, eu effet, n- lauioulins de l'exil, il
n'y a plus d'hugolâtres. Hugo a tué sous lui le dernier de ses admirateurs, et il restera désormais démonté et à pied pour toute sa vie. Qu'il se contemple ainsi, si bon lui semble, mais que ce soit la dernière de ses Contemplations! Toute notre prétention, dans le jugement que nous avions porté sur les poésies d'un homme que l'on a trop nommé un grand poète, avait été de montrer cela et de le prouver. Pour quelques esprits, la preuve a été suffisante ; mais pour d'autres, le croira-t-on ? elle est imparfaite. Nous allons donc l'achever. Nous avions pris la fleur du panier; maintenant nous allons prendre partout. Nous allons faire notre chapitre avec Hugo. Nous allons continuer de le citer. Ce sera une simple exposition de vers littérairement criminels, car le beau a ses lois inviolables. Il faut en finir d'un seul coup avec cette mauvaise plaisanterie qui nous répond exil quand nous parlons littérature. Les vers de Hugo ne sont pas exilés !
S'ils l'étaient, nous serions plus doux. Mais le livre des Contemplations circule librement en terre de France, et on le vante, si on ne peut l'achever. Avec le nom de Hugo et l'exil, on prendrait ce livre pour un chef-d'œuvre, une Divine Comédie, si la critique n'avait pas le courage de crier haro ! Cette espèce d'illusion que le livre détruirait à coup sûr, pour peu qu'on lût le livre, pour peu qu'on eût la force d'absorber ces huit cents pages de vers qui n'ont pas d'autre raison d'existence que le moi de Hugo, cette espèce d'illusion serait entretenue par le souvenir de
ce que fut Hugo autrefois et par les vers heureux semés çà et là, de temps en temps, à travers toutes ces poésies. Nous ne répugnons pas à être juste. Quand Victor Hugo, qui fait des vers depuis quarante ans, publie deux volumes embrassant toutes les dates de sa vie, il est impossible qu'il n'y en ait pas quelques-uns qui aient trompé le système dépravé du poète. Mais ces vers, rares d'abord, — rari nantes in gurgite vasto, — matériels, d'ailleurs, comme des camées, des soucoupes, des vases ébréchés, rompus souvent d'un hémistiche à l'autre, tous ces débris, où un reste d'art brille et s'exhale, ne peuvent arrêter le jugement définitif que la critique est tenue, en honneur, de porter sur un talent qui n'a plus ni ensemble, ni articulations, ni vie régulière, ni chaleur vraie, ni lumière tranquille, ni rien enfin de ce qui constitue une créature supérieure aux facultés sensibles et raisonnables de l'humanité, comme doit l'être un poète, et qui, au contraire, peut écrire des choses comme
celles-ci :
Tout est plein d'Ames.
Mais comment? Oh! voilà le mystère inouï! Puisque tu ne t'es pas en route évanoui, Cantons.
Dieu n'a créé que l'être impondérable.
Il le fit radieux, beau, candide, adorable, Mais imparfait; tans quoi, Bur la même hauteur, La créature, étant égale au Créateur, Cette perfection) dans l'infini perdue, Se serait avec Dieu mêlée el confondue, Et la création, à force de clai té, En lui serait rentré ■ ei c'aurait pas él
I'ï4 VICTOR nuco
La création sainte où rêve le prophète,
Pour être, ô profondeur! devait être imparfaite.
Donc, Dieu fit l'univers.
(L'univers, être impondérable)! ! !
L'univers fit le mal.
L'être créé, paré du rayon baptismal, En des temps dont nous seuls conservons la mémoire, Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire; Tout était chant, encens, flamme, éblouissement; L'être errait, aile d'or, dans un rayon charmant, Et de tous les parfums tour à tour était l'hâte; Tout nageait, tout volait. Or, la première faute Fut le premier poids.
C'est kilogrammatique!
Dieu sentit une douleur.
Le poids prit une forme, et, comme l'oiseleur Fuit emportant l'oiseau qui frissonne et qui lutte, Il tomba, traînant lange éperdu dans sa chute. Le mal était fait. Puis tout alla s'aggravant ; Et l'éther devint l'air, et l'air devint le vent ; L'ange devint l'esprit, et l'esprit devint l'homme. L'âme tomba, des maux multipliant la somme, Dans la brute, dans l'arbre, et même, au-dessous d'eux, Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux. Êtres vils qu'à regret les anges énumèrent! Et de tous ces amas des globes se formèrent, Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit. Le mal, c'est la matière, Arbre noir, fatal fruit!! !
Varbre noir, c'est l'intelligence qui a pensé, non! mais exprimé ces bouffissures. Le fatal fruit, charmant d'harmonie, ce sont de pareils vers. Certes! nous n'abaisserons ni la métaphysique, ni la logique, ni le sens commun, ni la langue française jusqu'à
répondre à ces insanités ténébreuses. Nous les laisserons passer; seulement nous nous rangerons. Arrivé là de sa théogonie et de sa cosmogonie, le poète, le songeur fil s'appelle ainsi lui-même), plisse un peu plus fort son grand front vide et ajoute :
Ne réfléchis-tu pas lorsque tu vois ton ombre?...
S'il réfléchissait chaque fois qu'il voit la sienne, laquelle est, comme on vient d'en juger, d'une assez belle épaisseur, ne s'arrêterait-il point dans la construction laborieuse de tous ces abominables nonsens?
D'où vient-elle? De toi (évidemment!), detachair, du limon. De ce corps qui, créé par ta faute première, Ayant rejeté Dieu, résiste à la lumière...
Nul simulacre obscur ne suit l'être anormal; Homme, tout ce qui fait de l'ombre a fait le mal!
Et, comme il est toujours fort gai, quand il ne le croit pas, il ajoute :
Faisons un pas de plus dans ces choses profondes l Homme, tu veux, tu fais, tu construis et tu fondes, Et tu dis : « Je suis seul, CAR je suis le penseur! « L'univers n'a que moi dans sa munie épaisseur. « En deçà, c'est la nuit; au delà, c'est le rêve. « L'idéal est un ail que la science crève ! « C'est moi qui suis la lin <'t <|ui suis le sommet. » Voyons, observes-tu le bon/ qui se soumet?
Interroges-tu l'ombre? et, quand ta vois de» arbres, Parles-tu quelqucfnis à ces RiLieiKUx?... les arbre
Donc, la matière pend à V idéal, et tire L'esprit vers l'animal, l'ange vers le satyre, Le sommet vers le bas, l'amour vers l'appétit. Avec le grand qui croule elle fait le petit.
Dieu ne nous juge point. Vivant tous à la fois,
Tel est le système religieux de Hugo, et les vers sont dignes du système. Voici, du reste, encore des développements :
Nous pensons, et chacun descend selon son poids 1 Les tombeaux sont les trous du crible cimetière, D'où tombe, graine obscure, en un ténébreux champ, L'effrayant tourbillon des âmes!
Et tout, bête, arbre et roche, étant vivant sur terre, Tout est monstre, excepté l'homme, esprit solitaire. L'âme, que sa noirceur chasse du firmament Descend dans les degrés divers du châtiment, Selon que plus ou moins d'obscurité ta gagne. L'homme en est la prison, la bête en est le bagne, L'arbre en est le cachot, la pierre en est l'enfer...
Et ici nous entrons, avec le grand songeur, dans les métamorphoses d'Ovide sans Ovide, cet autre exilé qui resta, lui, spirituel, charmant, touchant, et surtout latin, dans son exil. Hugo les refait à sa manière. Son esprit met le poing de Han d'Islande sur ces cristaux et sur ces fleurs. Hugo croit à la métempsycose, c'est tout simple. Nous l'avons dit plus haut: il n'est pas responsable de cela. Seulement, sur cette vieille erreur de la métempsycose, il pouvait
trouver de beaux vers. Il pouvait, puisqu'il y croit (y croit-il? quelque chose fonctionne-t-il à la manière des autres hommes dans ce nominaliste, ivre de mots, qui boit à la coupe de son dictionnaire comme si c'était la coupe d'Alexandre?), il pouvait suivre les transmigrations diverses des âmes avec les longs et purs regards d'une fantaisie rêveuse et la caresse d'imagination que les poètes font à la Chimère. André Chénier a bien été païen et Grec, et il a été poète. Mais André Chénier ne se croyait pas un penseur, — que dis-je? le penseur 1 le Moïse aux deux rayons du xixe siècle!!! Nous pardonnons à Hugo sa religion et ses dogmes. Qu'Octave soit un caillou, — nous le voulons bien, — Attila un chardon, Cléopâtre un hibou et un ours, Caïphe une épine, Pilate un roseau, Timour un chacal, Borgia un porc... (Pourquoi un porc? c'est une inconséquence :
J'ai nommé le cochon par son nom, — pourquoi pas?)
Toutes ces métamorphoses — produit d'une imagination ambitieuse et impuissante, qui ne saisit que des rapports vulgaires et qui est bien au-dessous du terrible des contes de Perrault, — devaient, au moins, se relever et vivre par l'expression. Mais lisez ces vers inouïs, et- pensez aux beautés correctes, spirituelles et lumineuses d'Ovide :
Verres, Qui fut loup sous la pour[)i'i', ost loup dans les forêts; il descend, réveillé, l'autre côté du rêve...
i;j8 VICTOR HUGO
Pleurez sur ce qui hurle
La matière, affreux bloc, n'est que le lourd monceau Des effets monstrueux sortis des sombres causes.
La hache souffre autant que le corps, le billot
Souffre autant que la tête ; ô mystère d'en haut!
Ils se livrent une âpre et hideuse bataille;
Il ébièche la hache et la hache l'entaille;
Ils se disent tout bas l'un à l'autre : « Assassin I »
Et la hache maudit les hommes, sombre essaim,
Quand, le soir, sur le dos du bourreau, son ministre,
Elle revient dans l'ombre et luit, miroir sinistre,
Ruisselante de sang et reflétant les cieux;
Et, la nuit, dans l'état morne et silencieux,
Le cadavre au cou rouge, effrayant, glacé, blême,
Seul, sait ce que lui dit le billot, tronc lui-même
Quel monologue affreux dans l'arbre aux rameaux verts!
Quel frisson dans l'herbe! Oh! quels yeux fixes ouverts
Dans les cailloux profonds, oubliet'es des âmes!
C'est une âme que l'eau scie en ses froides lames;
C'est une âme que fait ruisseler le pressoir.
Ténèbres! Yunivers est hagard! Chaque soir
Le noir horizon monte et la nuit noire tombe;
Tous deux, à l'Occident, d'un mouvement de tombe,
Us vont se rapprochant, et, dans le firmament,
O terreur! sur le jour, écrasé lentement,
La tenaille de l'ombre effroyable se ferme.
Oh! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe!
Ayez pitié, vous tous, et qui que vous soyez !
Les hideux châtiments, l'un sur l'autre broyés,
Roulent, submergeant tout, excepté les mémoires!
Certainement, à quelque place de l'histoire littéraire qu'on se mette, il n'a été écrit, à aucune époque, de
vers plus radicalement mauvais. Détournons-nous de l'inspiration et ne nous préoccupons que du vers uans sa construction grammaticale et rhythmique, et nous reconnaîtrons qu il est, dans ce morceau, aussi détestable que la pensée. Les procédés à l'aide desquels Hugo écrit ces barbaries de langage, qui n'ont pas même la force brutale de la barbarie, sautent aux yeux du connaisseur le moins avisé. Éclectisme de rimes préparées, provision de remplissages pour boucher les trous, chevilles qu'on a sous la main et qui reviennent avec une monotonie hébétante, lambeaux de pourpre masquant les lacunes, torrent fangeux d'épithètes, tels sont les moyens et les ressources de ce poète qui fabrique à froid et par dehors tous ses vers. Quand on les étudie avec attention, il est bien évident que le lyrisme de Hugo n'est qu'une imposture, et que son air effaré, qu'il croit inspiré, n'est qu'une odieuse grimace devant un miroir. Comédien fort au-dessous de ceux du théâtre, il n est jamais emporté par un sentiment, par la fascination d'une expression qui l'excuserait. Il singe la fougue et écrit avec de froids calculs des choses sacrilèges :
On verra le troupeau des hydres formidables Sortir, monter du fond des brumes insondables
Et se transfigurer; Des étoiles éclore •mx trous noirs de leurs crânes, Dieu juste I et, par degrés devenant diaphanes,
Les monsl res s'azurerl
Ils tiendront dans leur griffi a des i ieui c ilmes,
Des rayons frissonnants semblables à des palmes; Les gueules baiseront 1
On leur tendra les bras de la haute demeure, Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure, Lui dira : « C'est donc toi ! »
Et vers Dieu par la main il conduira ce frère! Et, quand ils seront près îles degrés de lumière
Par nous seuls aperçus, Tous deux seront si beaux que Dieu, dont l'œil flamboie, Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,