‹ Victor HugoChapitre 15 sur 33 · BÉLIAL DE JÉSUS · texte numérisé non relu

BÉLIAL DE JÉSUS

Mais ici, comme nous ne voulons qu'agiter la question de littérature, nous n'ajouterons pas une parole. Nous comprendra-t-on?...

Ce mensonge combiné, ce double effet voulu dans le faux littéraire, qui est le fond de la nature de Hugo, apparaît surtout d'une manière éclatante dans la pièce de vers du second volume des Contemplations intitulée Religio. Cette pièce est certainement la plus travaillée comme Hugo travaille, la plus réussie comme il réussit, dans tous les cas la plus profondément arrangée... et on le conçoit. Cette poésie est de ces derniers temps : elle est datée de Marine-

LES CONTEMPLATIONS 1 i 1

Terrace et de l'année 1835. Elle est la profession de foi d'un homme qui (toujours littérairement) n'a pas trouvé d'éphithète plus heureuse pour Dieu que de l'appeler le Grand Caché. Les journaux sympathiques d'opinion à Hugo ont eu le scrupule de n'en pas parler, mais nous, qui n'avons pas les mêmes raisons de nous taire, nous la citerons dans son entier. On y verra si les fautes de Hugo sont laborieuses! Dans cette pièce, qui a dû être recommencée vingt fois et où le labeur n'a engendré que l'impiété et le ridicule, il n'y a pas de poésie, mais il y a du nombre, car la poésie veut du surnaturel et de l'àme, et, dans ces vers d'un matérialiste, on n'entend qu'enclume, bruit et métal; seulement les coups sont frappés avec une fermeté d'accord qui indique le bras d'un cyclope, même lorsque son œil est crevé, et il l'est!

L'ombre venait; le soir tombait, calme et terrible. Hermann me dit : « Quelle est ta foi? Quelle est ta bible?

« Parle : Es-tu ton propre géant?

« Si tes vers ne sont pas de vains flocous d'écume, " Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fume

« Sur le tas de cendre Néant,

« Si tu n'es pas une âme en L'abîme engloutie, « Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie? a Quelle .est donc l où tu bois

lis ; il dit : ir qui ci\ [lises,

urquoi ne vas-tu pas prier dans les églises?.. •• Nous marchions tous deux dans les boi

lui 'lis : a Je prie ! i Hermann dil : ■ Dans que l « Quel est le célébrant que ton ame contempl

« Et l'autel qu'elle réfléchit?

« Devant quel confesseur la fais-tu comparoître? » « L'église, c'est l'azur, — lui dis-je, — et quant au prêtre... » En ce moment le ciel blanchit;

La lune à l'horizon montait, hostie énorme ; Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l'orme,

Le loup, et l'aigle, et l'alcyon .

Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie, Je lui dis : « Courbe-toi! Dieu lui-même officie,

« Et voici l'élévation! »

La voilà, toute cette pièce. Selon le plan que nous nous sommes imposé, nous ne voulons l'examiner qu'au point de vue exclusif de la valeur poétique et de la grandeur ou de la justesse des analogies'. Nous n'avons pas à faire saillir l'insolente profanation qu'il y a là-dessous, car une chose nous touche et venge notre Dieu de toutes ces insultes. Le panthéiste blasphémateur, avec sa religion du Cosmos, s'épouvante de l'apparition du Dieu qu'il nie, et conserve, malgré lui, la terreur des Hébreux au Sinaï. Eh bien, littérairement et nonobstant le rude travail du forgeron qui a martelé cette poésie, cette pièce (l'une des mieux fabriquées) est d'un grotesque involontaire et d'une fausseté d'images qui montre que l'imagination dans Hugo est aussi corrompue et perdue que sa conscience de chrétien !

Si tes vers ne sont pas de vains flocons d'écume, Si ta strophe n'est pas un tison noir qui fume Sur le tas de cendre Néant...

.,.. Courbe-toi (dit-il)! Dieu lui-même officiel

sont des vers avortés d'expression autant que d'idée, et ces vers manques ne sont qu'un accident de la pensée de peu d'importance en comparaison de la pauvreté et du dérangement intellectuels de cette tête à métaphores qui nous sert Yazur pour l'église, Dieu pour le prêtre, la lune pour l'hostie et l'élévation. Le géant (il s'appelle géant!) prend la lune pour N.-S Jésus-Christ. Mais où sont ses apôtres, sou évangile et son histoire à cette lune qui remplace le Dieu des mystiques espèces? Le grossier et l'ignorant symbolisme de Victor Hugo n'a pas vu cela. L'hostie e^l ronde, la lune est ronde. Voila ce qui a frappé cet œil de chair, ce sens raccourci :

Courbe-toi (dit-il), Dieu lui-même officie'!

Et voici l'élévation t

Et il ne s'entend plus lui-même, car ce n'est pas Dieu qui officie dans son système, c'est l'attraction. Et d'ailleurs pourquoi une hostie sans communion, puisqu'il ose toucher à ces formes saintes dans l'intérêt de ses malheureux vers? Pourquoi même la lune? Religieusement parlant, le métallurgiste et le cosmographe de celte poésie devait choisir le soleil pour l'hostie de son Église azur. S'il est quatre-vingts millions de lois pjus gros que la lune, qu'importe? 11 n'y a que l'ouverture de la bouche qui coûte, et avec Hugo ce n'est pas uue difficulté.

Misérable parabole d un poète «'puisé! Comparezla, pour savoir où est la vraie poésie, aux paraboles que su mère lui faisait lire quand il avait une mère

et une foi! à celle des lys qui ne sèment ni ne filent, à celles de l'Enfant prodigue, de la Maison nettoyée, du Bon Samaritain, du Mauvais riche, du Grain de sénevé, de la Robe nuptiale, de la Brebis perdue, enfin à tous ces poèmes du divin Homère des cieux, qui n'endorment jamais personne.

Et maintenant en a-t-on assez et en veut-on encore? Veut-on que nos citations se multiplient et aillent secouer dans leur silence prudent les amis du poète? Nous ne pourrions continuer longtemps. La faculté première de Hugo, c'est Vinfaligabilité. Il jette des vers comme une machine qui serait montée pour cela. Il y a là un mystère de mécanisme et non plus une question d'intelligence. Le vers sort de lui sans que la pensée y soit pour quelque chose. Il en sort abondant, pressé, nombreux, accablant, sous toutes les formes, dépliées ou repliées, tendues ou rompues, que peut prendre le vers. « Je suis celui que rien n'arrête », a dit Hugo, et c:est vrai!

Je suis celui que rien n'arrête,

Celui qui va, Celui dont Pâme est toujours prête,

A Jéhovah;

Je suis le poète farouche,

L'homme devoir, Le souffle des douleurs, la bouche

Du clairon noir...

Le rêveur qui sur ses registres

Met les vivants, Qui mêle des strophes sinistres

Aux quatre vents!

Le songeur ailé, l'âpre athlète

Au bras nerveux, Et je traînerais la comète

Par les cheveux.

Et, s'obstinant à ce jet continu de vers, il s'écrie , dans une ivresse de convulsionnaire :

Donc, les lois de notre problème,

Je les aurai ; J'irai vers elles, penseur blême,

Mage effaré I

Très effaré, en effet I

J'irai lire la grande bible ; J'entrerai nu,

Tant pis !

Jusqu'au tabernacle terrible De l'inconnu!

Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide...

Et voilà pour la première fois que Nabuchodonosor est modeste. Jusqu'au seuil de l'ombre cl du vide! 11 y est parfaitement entré, et jusqu'au fond !

Jusqu'au seuil de l'ombre et du vide,

Gouffres ouverts, Que garde la meute livide

Des noirs éclairs!

Des éclairs noirs! Il en a vu I

Jusqu'aux portes visionnaires

Du ciel sacré; Et, si vous aboyez, tonnerres!

Je rugirai!

Figaro disait : « Vous parlez latin. Eh bien, moi, grec ! Je vous assomme. » C'est la pensée de Victor Hugo, mais plus joliment et plus classiquement exprimée. Laissons-le donc sur cette menace. Nous ne sommes que critique. Nous ne sommes pas tonnerre. Il rugirait. C'est assez comme cela. Nous sommes fatigué, et vous aussi, n'est- ce pas? Seulement, concluons en deux mots : Une si effroyable comédie de l'em phase n'est plus de la littérature ni du talent, mais du désordre intellectuel du plus inquiétant caractère, de l'anarchie d esprit à sa plus haute puissance. Victor Hugo n'a qu'une langue, et il est sa tour de Babel à lui seul, périssant et croulé dans sa propre confusion.

Jène crains pas de le dire nettement, — simplement, — et la conscience sans aucun reproche, — malgré l'exil!

Je suis venu tard à la Légende des Siècles, et c'était à dessein. J'ai lu et relu toute cette poésie, et j'ai écouté la critique qu'on a faite et qu'on fait encore de ce vaste livre, qui n'est, après tout, qu'un recueil de vers J'y ai cherché, selon l'indication du poète, le commencement d'un grand poème qui doit s'achever, mais mucomposition pourtant, une composition intégrale; car, ainsi que le dit Hugo (toujours architecte, comme au temps où il écrivait Noire- Dame de /'mis , « un « péristyle est un édifice à lui seul ». Je ne l'ai point trouvé. De vraie critique non plus! Presque partout une flatterie <h' parti, et de parti pria aussi hypi lique que la poésie de Hugo elle-même, mais m. uns

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