Religions et Religion, IV : « Des voix », p
quand un commun génie réaliste, c'est-à-dire mythologique, les anime.
Mais les formes de la Nuit vivante occupent surtout l'imagination du poète; il sent combien elles doivent dépasser tout ce que l'art, imitateur, a pu produire, et la pauvre invention de nos monstres héraldiques :
Toi-même lu rirais, si tu pouvais connaître
A quel point tu ne peux, homme, rien faire naître,
Rien construire en dehors des formes que tu vois;...
La nature. L'aïeule aux mille sombres voix
Rugissantes parmi les antres et les bois,
La nourrice des loups, des ours et des panthères,
A des dessous profonds peuplés de noirs mystères
Qui te feraient pâlir si tu les pénétrais,
Et, dans l'énormité des eaux et des forêts,
Riche en monstres, n'a pas besoin de tes chimères...
Ah! pauvre homme inutile et fou sous le ciel bleu.
Tu ne peux faire un monstre et tu veux faire un dieu!...
Enfin te rends-tu compte un peu du vaste rêve
Où ton destin commence, où ton destin s'achève,
Qu'un nomme l'univers, et qui flotte infini?
En vois-tu le côté fatal, blessé, puni?
Le lait coule, et le sang aussi: l'esprit s'effraie.
Sous la grande mamelle on voit la grande plaie.
Lucine pleure ayant devant elle Ah
Hélas! hélas! s'il est quelqu'un qui, sans repos.
Grée, engendre et produit, homme, il est quelque chose
Qui sans trêve détruit, dévore el décompose.
Ce fileurne fait rien que pour ce déchireur.
Les êtres sont épais dans l'indicible horreur.
L'ombre en étouffe plus que le jour n'vn anime.
La lumière s'épuise a traverser l'abîme...
Quant au genre humain, vois! Esclaves et bourreaux. Vil tas de cendre ayant pour tisons les héros,
Paille éteinte d'un souffle et d'un souffle allumée, Foule qu'on voit passer et dans de la fumée Fuir après qu'on l'a vue un instant se mouvoir!... Les canons remplaçant les chars armés de faux, Des trônes, des bûchers, d'affreux arcs triomphaux, Des profils de césars équestres sous des porches, De toutes ses lueurs l'homme faisant des torches. Un reflux d'ombre après un flux de liberté, De la haine et du bruit, voilà l'humanité...
La science aboutit à l'âme suicide:
Tout ment: et les esprits se blessent aux scalpels.
Les sens à la raison font d'obscènes appels;
Sur la chair croit le vice, infâme parasite:
Le mal tente l'esprit, l'esprit tremblant hésite...
Est-il une vertu que l'homme dans ses doutes
N'ait flétrie ou niée? Interroge-les toutes.
Demande au dévouement, au courage, à l'amour,
Ce qu'ils pensent de l'homme, âpre et vil tour à tour.
La justice en a peur quand elle voit sa toge.
Questionne sur lui la sagesse: interroge
La faiseuse d'ingrats, la mère au sein mordu,
La bonté. Le devoir est un flambeau perdu.
Qui grandit soudain penche, et qui naît périclite...
L'être est un bloc confus de masques et de bouches Mêles lugubrement dans des effrois farouches: Comme deux oiseaux noirs sans fin se poursuivant L'éclair étreint la nuit dans la fuite du vent, Et la nature entr'ouvre au fond de ces alarmes Son œil mystérieux, noyé de sombres larmes. L'être est morne, odieux à sonder, triste à voir; De là les battements d'ailes du désespoir '.
Les horreurs de l'abattoir et de la cuisine ont inspiré à Victor Hugo des vers dont la pensée, quoique en une forme étrange, se puise à une
1. Religions et Religion, II : •• Philosophie », p. 5S et 65.
profondeur que n'atteignent pas les plus éloquentes objurgations qui aient jamais été adressées sur ce chapitre à l'humanité sourde :
Te voilà satisfait dans ta chair, Quand, devant un grand feu de fagots, vif et clair, Ta broche plie, olTrant les lièvres et les cailles A la bûche qui rit, monstre aux rouges écailles, Et livrant l'humble essaim qui jouait, qui volait, Le hallier, et la sauge avec le serpolet, L'alouette et les prés, l'étang et la macreuse, Aux mâchoires de feu de l'âtre qui se creuse! Les charbons dans la cendre ouvrent leurs sombres yeux; En voyant ce brasier, riche, éclatant, joyeux, Le passant, à travers la vitre illuminée, S'empourpre. Et, contemplant ta haute cheminée, Tu ne te doutes pas que, toi-même, tu ris A la géhenne horrible, et que, rempli décris, D'engrenages hideux et de pinces rougies, Ce beau foyer de pierre, espoir de tes orgies, Ce réchaud où la mort frémit à pleine voix, Où les battements d'aile et les soupirs des bois S'en vont, chants des vanneaux et baisers des sarcelles, Dans la fumée affreuse aux fauves étincelles, Cet antre, où l'on entend, quand on vient s'y pencher. Tous les pétillements du rire et du bûcher. Où l'oiseau fume, où meurt le nid, où flambe l'orme, Est un des trous béants de la fournaise énorme! C'est l'autel vil du ventre et du plaisir charnel ; Et le fond communique au mystère éternel!
L'étonnant mélange mythologique de nature vivante et de nature morte, en ces tableaux, tient à l'espèce d'harmonie douloureuse qui se fait dans l'âme du poète entre les horreurs que lui présentent les phénomènes brutaux et violents
du monde inorganique et les douleurs du monde
anime :
La création, difforme multitude, M'apparaît : et j'entends des bruits, '1rs pas, des voix; Et, dans une clarté de vision, je vois Ce livide univers, vaste danse macabre.
Où l'astre tourbillonne, où la vague se cabre, Où tout s'enfuit. Je vois les sépulcres, les nids. Le hallier, la montagne, el les rudes granits. Du vieux squelette inonde informes ankyloses....
... Le volcan, crête et bouche enflammée, Vomit un long siphon de cendre et de fumée;... La marée, immuable et hurlante bascule, Balance l'Océan dans l'affreux crépuscule; Et la création n'est qu'un noir tremblement. On ne sait quelle vie émeut lugubrement L'homme, l'esquif, le mât, l'onde, recueil, le havre; Et la lune répand sa lueur de cadavre...
Quel est cet univers"? Et quel en est l'aïeul?
Ce qu'on prend pour un ciel est peut-être un linceul...
Tout visage qui rit a, dans l'horrible espace,
Derrière lui pour ombre, une tète de mort.
Naître! mourir! — On entre, entrez. — Sortez, on sort.
La matière, chaos, profondeur où s'étale
L'air furieux, le feu féroce, l'eau brutale,
La nuit, cette prison, ce noir cachot mouvant
Où l'on entend la sombre invasion du vent.
Tout est morne! Il n'est pas d'objet qui ne paraisse
Faire dans l'infini des signes de détresse.
Et pendant que, lugubre et vague, autour de lui,
Dans la blême fumée el dans le vaste ennui,
Le tourbillon des faits et des choses s'engouffre,
Ce spectre de la vie, appelé l'homme, souffre,
Leurs deux tragiques voix, Nature, Humanité,
Se font écho, chacune en son extrémité;
La tristesse de l'un sur l'autre se replie;
La pâle angoisse humaine a la mélancolie
Du plaintif univers pour explication;
Et les gémissements de la création
Sont pleins de la misère insondable de l'homme.
Pourtant vous n'êtes rien que des larves, en somme!
Vous marchez l'un sur l'autre, obscurs, troubles, dormants.
Fuyants, et tous vos pas sont des effacements.
11 ne reste de vous, s'il reste quelque chose,
Que l'embryon, peut-être effet, peut-être cause,
Que les rudiments sourds, muets, primordiaux.
L'être éternel est fait d'atomes idiots l.
Il ne faut plus qu'ajouter au tableau des misères de la création celui des maux dont la responsabilité pèse sur l'homme. Une des belles pièces datées d'avant l'exil, Melancholia, nous donne déjà l'éloquente énumération des douleurs et des vices de la vie humaine : la faim au logis, la débauche au cabaret, la prostitution, le vol, le jeu, les fraudes commerciales, l'impudente plaidoirie du pour et du contre, la justice inique, les infortunes du génie, les servitudes du travail, les sévices envers l'enfant, la dureté, la cruauté envers les animaux, — admirable morceau, l'un des plus beaux sur un sujet où Victor Hugo a trouvé tant de fortes et de touchantes inspirations — et le contraste terrible des fêtes mondaines et de l'échafaud, l'opposition esthétique de la hideur du supplice et du charme de la nature : « Deux