‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 13 sur 95 · Ibid., VI. 14 : - 0 gouffre · texte numérisé non relu

Ibid., VI. 14 : - 0 gouffre

Nous jugeons. Nous dressons Péchafaud. L'homme tue Et meurt. Le genre humain, foule d'erreur vêtue,

Condamne, extermine, détruit, Puis s'en va. Le poteau du gibet, ô démence! 0 deuil ! est le bâton de cet aveugle immense

Marchant dans cette immense nuit *.

Non? pensons. Après? Rampe, esprit! garde tes chaînes...

Dolor et les pièces suivantes : Spes, Voyage de nuit, mêlent à l'expression d'un espoir obstiné, et d'un appel au dieu de l'abîme, des plaintes et des exclamations, tantôt sublimes, tantôt bizarres, et des images qui entraînent quelquefois, et quelquefois aussi révoltent le lecteur, parce qu'elles lui semblent ou trop violentes ou trop obscures en leur application pour qu'il puisse partager l'émotion réelle du voyant. Ce qui est beau, l'est incomparablement.

Dans le poème intitulé Dieu, dont les éditeurs rapportent la date aux premières années de l'exil, les phénomènes naturels et la condition de l'homme sont dessinés sous les traits les plus durs. Un long couplet, composé d'une apostrophe que l'ange adresse à l'homme, dénie à cet orgueilleux les avantages qu'il s'attribue sur l'animal :

Plus d'un secret étrange entre le monstre et toi

Palpite; et parfois l'homme en sent le vague etTroi.

1. Les Contemplations, VI, 16. — Job est en bas, dit le texte.

Job mi Jacob? Lapsus étonnant : erreur dans l'allusion, fausse application dans l'idée.

Il est des êtres noirs au-dessous de la bête,

Qui, miasme, poison, peste, aquilon, tempête. Ouvrant en bas la gueule affreuse des fléaux,

Font à tous les vivants la guerre du chaos.

Quoique sa dent te morde et que ton bras l'assomme,

L'animal est ton frère, et la bête avec l'homme

Contre la nature hydre a souvent combattu;...

Ah! tu te crois plein jour, et ris du crépuscule!

La pensée est ton lot! Dieu n'a rien réussi

Hors toi! Tu te crois rare et parmi tous choisi.

Parce qu'un vent d'en haut parfois souffle en ta brise!...

Voyons, qu'es-tu? peux-tu toi-même t'affirmer?

A quoi te résous-tu? douter, haïr, aimer?

Que crois-tu? que sais-tu? Tu n'as, dans ta science,

Pas même un parti pris d'ombre ou de confiance...

Faits, chiffres, procédés, classements, tout cela

Contient-il Dieu? Réponds. Ta science est l'ànesse

Qui va, portant sa charge au moulin de Gonesse,

Sans savoir, en marchant front bas et l'œil troublé,

Si c'est un sac de cendre ou bien un sac de blé...

Tu dis : J'ai la raison, la vertu, la beauté...

Allons! mire-toi donc un peu dans les Peaux-Rouges!

Que dis-tu des Yolofs, barbouillés de roucou,

Attachant des colliers d'oreille? à leur cou?...

Mire-toi dans tes goûts, dans tes mœurs, dans tes races,

Dans tes amours brutaux, dans tes instincts voraces,

Dans l'auge où nous voyons boire tes appétits!...

Ah! tes œuvres, vraiment, parlons-en. Meurtre, envie, Sang! Tu construis la mort, quand Dieu sème la vie! Et pendant que Dieu fait les chênes sur les monts,... Tu fais l'arbre gibet, l'arbre croix, l'arbre pal, L'affreux arbre supplice, énorme, vaste, infâme,... Dont chaque branche, hélas! porte deux condamnés, Et penche en frissonnant deux spectres sur l'abîme : Au soleil, du côté de l'homme, la victime. Et, du côté de Dieu, dans l'ombre, le bourreau!... Va! tu sors de la fange, et ta mère malsaine. C'est la matière infecte et la matière obscène!

Tes sombres légions vermineuses, amas,

Troupeau, tas imbécile adorant des Lamas, Avec ce qu'elles font et ce qu'elles projettent, Entre la nourriture et l'excrément végètent 1!

Le poète ne se peint pas sous des couleurs plus avantageuses les habitants des autres régions de l'espace. Il conçoit l'espace lui-même comme semblable à l'ombre, et absorbant les rayons lumineux, qui tous s'y éteignent à la fin en le traversant. Les terres astrales ne sont pas des séjours de corps glorieux ou d'esprits bienheureux. L'épaisseur du mystère est telle qu'on se demande si aucune intelligence peut le percer, s'il en est aucune qui ne soit fille de la nuit.

Et si nous pouvions voir les hommes, Les ébauches, les embryons, Qui sont là ce qu'ailleurs nous sommes, Comme, eux et nous, nous frémirions!

Rencontre inexprimable et sombre!

Nous nous regarderions dans l'ombre De monstre à monstre, fils du nombre Et du temps qui s'évanouit; Et, si nos langages funèbres Pouvaient échanger leurs algèbres, Nous dirions : Qu'ètes-vous, ténèbres?

Ils diraient : D'où venez-vous, nuit?

Sont-ils aussi des cœurs, des cerveaux, des entrailles? Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé? Ont-ils des Spinoza qui frappent aux murailles, Des Lucrèce niant tout ce qu'on a rêve.

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