‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 16 sur 95 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le dualisme.

Ce que dit « la Bouche d'ombre » .

Les hypothèses sur l'ordre moral du monde qui ont occupé de grandes places dans l'imagination humaine, encore que ne pouvant se faire accepter de la raison sous les formes où elles se sont produites, méritent toute l'attention du penseur à cause des sentiments dont elles ont été et dont elles restent l'expression. Il en est ainsi des fictions dans lesquelles Victor Hugo s'est complu. Elles ne sont ni neuves, ni inspirées par des pensées nouvelles qu'il ait eu à rendre, loin de là, mais peut-être par ce motif même, et en considérant l'évidente spontanéité de l'auteur qui s'y est jeté, étaient-elles dignes d'être accueillies avec moins d'inattention ou de mépris qu'elles l'ont

été. Le songeur ignorant s'est montré, malgré quelques bizarreries, plus philosophe que ses dénigreurs.

La mise en scène de l'hypothèse dualiste est la révélation faite au poète par un être surnaturel, le Spectre, qui l'attendait près du dolmen qui domine Rozel. L'être sombre et tranquille le prit par les cheveux, l'emporta sur le haut du rocher, et « Sache, lui dit-il, que tout connaît sa loi, son but, sa route », que tout a conscience, tout parle. Dieu « par qui la forme sort du nombre » n'a pu concevoir qu'ainsi la création. A tout bruit le Verbe se mêle ; tout gémit ou chante ; et pourquoi? « C'est que vents, ondes, flammes, arbres, roseaux, rochers, tout vit! Tout est plein d'âmes. »

La création ne pouvant être qu'inégale à Dieu, a dû être imparfaite. Parfaite, elle serait en lui rentrée, à force de clarté, « et n'aurait pas été... Donc Dieu fit l'univers; l'univers fît le mal. » Remarquons l'idée souveraine de lumière : à force de clarté. Mais la part nécessaire d'obscurité des choses n'excluait pas la pureté primitive : « L'être créé, paré du rayon baptismal, Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire; Tout était chant, encens, flamme, éblouissement; L'être errait, aile d'or, dans un rayon charmant, Et de tous les

parfums tour à tour était l'hôte; Tout nageait, tout volait.

« Or la première faute Fut le premier poids. » La nature de la faute, le Spectre n'en dit rien. La cause, on peut supposer qu'il la met dans le manque de clarté; car l'interprétation intellectualiste de l'existence du mal est ordinaire chez Victor Hugo. L'effet seul est bien défini : c'est la pesanteur et c'est l'ombre. « Dieu sentit une douleur, le poids prit une forme », et tomba entraînant l'ange dans sa chute. Le mal était fait, tout alla s aggravant; l'éther devint l'air, et l'air le vent, l'ange l'esprit, l'esprit l'homme. La descente alla jusqu'à la brute, à l'arbre, et au-dessous, jusqu'au vil « caillou pensif, cet aveugle hideux;... Et, de tous ces amas, des globes se formèrent, Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit. Le mal, c'est la matière, arbre noir, fatal l fruit. »

L'identité du mal avec la matière et, par suite, avec la pesanteur est une ancienne idée gnostique et manichéenne, ainsi que la chute graduelle de l'être dans la matière. Ce qui est ici plus parti- \ culier, c'est d'imaginer que la pensée reste incluse dans les corps arrivés à l'inertie, au lieu d'aller s'abaissant dans la descente, jusqu'à l'évanouissement de la conscience. Cette hypothèse, choquante

VICTOH HUGO.

pour le sens commun, est manifestement d'origine mytho- poétique et non mytho- philosophique. Quel que soit le degré de croyance que Victor Hugo a pu lui accorder, nous ne lui voyons aucune valeur de doctrine; mais elle sert à exprimer des sentiments moraux. C'est ainsi qu'il faut la prendre. Une autre particularité qui pourrait, celle-là, passer inaperçue, c'est l'immatérialité de la lumière, au sens où Victor Hugo l'entend, c'est-à-dire l'espace lumineux par soi, comme les anges ses habitants, avant que le poids, suite de la faute, eût pris l'espèce de forme qui donne l'ombre. Les globes célestes étant matériels, encore bien que beaucoup d'entre eux soient enflammés, sont la cause réelle de l'obscurité des cieux, qui seraient sans cela tout lumineux. Etrange idée, opposée à la nature de la vision, et cela chez un poète qui savait si bien voir; la seule II compatible, pourtant, avec quatre vers de lui que nous prenons dans une autre pièce :

« Ils sont! ils vont! — ces globes — ceuxci brillants, ceux-là difformes, Tous portant des 1 vivants et des créations! Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes, Ténèbres qui desîf cieux traversent les rayons1. »

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