‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 17 sur 95 · Les Contemplations, III · texte numérisé non relu

Les Contemplations, III

LE DUALISME o 1

Poursuivons. L'Ombre est donc le résultat de la faute. Car « L'ange laisse passer à travers lui l'aurore; Nul simulacre obscur ne suit l'être aromal. » (Uëtre aromal serait-il un emprunt à Charles Fourier?) « Homme, tout ce qui fait de l'ombre a fait le mal. » La lumière, telle que nous la connaissons, et à cause apparemment de sa qualité aveuglante et de son mélange de rayons torrides, est elle-même appropriée à ce monde effrayant : « Ton soleil est lugubre et ta terre est horrible ». L'humanité, placée « au seuil du monde châtiment », n'est cependant pas « hors de Dieu complètement ». Dieu « n'est hors de rien;... Et tout, même le mal, est la création, Car le dedans du masque est encor la figure. »

Cette dernière image semble poser le mal comme le revers logiquement nécessaire du bien. Le zénith et le nadir, pris pour les deux pôles du monde et reliés par l'échelle des êtres, sont une forme donnée à ce dualisme. L'échelle ascendante de la vie s'élève des démons enchaînés aux âmes ailées, et bien au-dessus de l'homme, à l'invisible, à l'impondérable, « Et, dans les profondeurs, S'évanouit en Dieu ». Cette échelle, « toujours es justes l'ont gravie... Ses échelons sont deuil, sag-esse, exil, devoir. »

A l'autre profondeur, dans le nadir livide, est

le lieu du mal. Là, « Le mal, qui par la chair, hélas! vous asservit, Dégage une vapeur monstrueuse qui vit!... Là, tout flotte et s'en va dans un naufrage obscur; Dans ce gouffre sans bord, sans soupirail, sans mur, De tout ce qui vécut pleut sans cesse la cendre; Et Ton voit tout au fond, quand l'œil ose y descendre, Au delà de la vie, et du souffle et du bruit, Un affreux soleil noir d'où rayonne la nuit! » L'image du rayonnement, ainsi transportée à une émanation d'ombre qui s'oppose à la source de lumière, nous mène tout près de l'hypothèse manichéenne de deux principes indépendants et souverains de la création. Mais ce n'est point là l'intention de Victor Hugo, ou du moins son Satan ne dépasse pas ordinairement l'idée générale de l'être révolté contre le Dieu unique.

La liberté est pour lui ce qu'elle est dans toutes les doctrines de métensomatoses, — dans celleslà mêmes qui, fatalistes au fond, ne laissent pas de prendre la bonne ou la mauvaise conduite pour sanction cosmique de la morale, — le véhicule de l'ascension ou de la descente de l'individu : « Libre, il sait où le bien cesse, où le mal coin-, mence; Il a ses actions pour juges. Il suffit Qu'il soit méchant ou bon; tout est dit. Ce qu'on fît, -B" Crime, est notre geôlier, ou, vertu, nous délivre...'

Dans la vie infinie on monte et Ton s'élance, Ou l'on tombe; et tout l'être est sa propre balance. » Mais quelle idée faut-il se faire de cette liberté d'où dépend le destin de chacun? A la suite d'un premier tableau sinistre de la condition des âmes entièrement plongées dans la matière et dans la douleur, le poète nous présente le libre arbitre comme un état propre de l'homme, un état impliquant l'oubli des états antérieurs, l'ignorance et le doute : « L'homme est un équilibre. L'homme est une prison où l'âme reste libre... Le monstre se connaît lorsque l'homme s'ignore... L'homme est l'unique point de la création, Où, pour demeurer libre en se faisant meilleure, L'âme doive oublier sa vie antérieure... A la fatalité, loi |du monstre captif, Succède le devoir, fatalité de l'homme '.

Ainsi de toutes parts l'épreuve se consomme, Dans le monstre passif, dans l'homme intelligent, La nécessité morne en devoir se changeant, Et l'âme, remontant à sa beauté première, Va de l'ombre fatale à la libre lumière... Et pour se racheter, l'homme doit ignorer... Sans quoi, comme l'enfant guidé par des lisières,

I. Devoir, fatalité de l'homme : formule intéressante de I l'obligation, ou loi morale, puisque l'idée du devoir violé

éloigne celle d'une loi nécessitante, et que cependant c'est une Isorte de fatalité pour l'homme, que sa condition d'être placé

sous la loi dit devoir,

L'homme vivrait, marchant droit à la vision.

Douter est sa puissance et sa punition.

11 voit la rose, et nie; il voit l'aurore, et doute;

Où serait le mérite a retrouver sa route,

Si l'homme, voyant clair, roi de sa volonté,

Avait la certitude, ayant la liberté?

Non. Il faut qu'il hésite en la vaste nature,

Qu'il traverse du choix l'effrayante aventure,

Et qu'il compare au vice agitant son miroir,

Au cime, aux voluptés, l'œil en pleurs du devoir:

11 faut qu'il doute! Hier croyant, demain impie;

Il court du mal au Lien : il scrute, sonde, épie,

Va. revient, et. tremblant, agenouillé, debout,

Les bras étendus, triste, il cherche Dieu partout;

11 tàte l'infini jusqu'à ce qu'il le sente;

Alors, son âme ailée éclate frémissante;

L'ange éblouissant luit dans l'homme transparent.

Le doute le fait libre, et la liberté grand.

Il serait difficile de citer non pas seulement de plus beaux vers, mais des formules philosophiques plus heureusement trouvées que certaines de celles qu'on vient de lire. Victor Hugo retourne de là au sombre tableau de l'univers, dont il s'était un moment écarté. Son imagination redouble en étranges peintures : « Le fauve univers est le forçat de Dieu. Les constellations, sombres lettres de feu, Sont les marques du bagne à l'épaule du monde ». Combien nous sommes loin de l'aspect jL sous lequel les amants et les poètes, et Victor Hugo lui-même, ont envisagé, les voyant d'un autre œil que les astronomes physiciens, cel monstrueux, ces effroyables phénomènes! Hegel

s'était contenté de les traiter d'insignifiantes taches sur la face du ciel. Pour la philosophie de la Bouche d'ombre, « Ces soleils inconnus se groupent sur son front Comme l'effroi, le deuil, la menace et l'affront ; De toutes parts s'étend l'ombre incommensurable; En bas l'obscur, l'impur, le mauvais, l'exécrable... Tous les êtres maudits, mêlés aux vils limons, Pris par la plante fauve et la bête féroce... Rampent, noirs prisonniers, dans la nuit, noir caveau ». Là, les noirceurs de la matière et les hideurs des passions se réunissent; les démons enfermés dans les éléments, déchaînés dans les flots, dans les ouragans, dans les volcans, font rage; les animaux brigands exercent la méchanceté des âmes vêtues de corps monstrueux ou immondes; « Et sur cet amas d'ombre, et de crime, et de peine, Ce grand ciel formidable est le scellé de Dieu.

Voilà pourquoi, songeur dont la mort est le vœu, Tant d'angoisse est empreinte au front des cénobites. Je viens de te montrer le gouffre. Tu l'habites.

Ce qui suit s'enfonce dans l'étrange et dans le répugnant au delà de ce que nous connaissons des doctrines analogues. Les mondes se lancent l'un à l'autre des âmes « Par les brèches que fait la mort blême à leur mur » ; en sorte que nous avons chez nous des méchants venus de tous les

univers. Ils rêvent dans nos rochers, et « nos arbres en ploient ». Les fleurs sont vivantes et souffrent; les formes végétales et animales les plus gracieuses et les plus belles couvrent le crime et sa punition : « La perle est nuit, la neige est la fange des cimes » ; — tout est douleur. Dans le flux intarissable des images qui se succèdent et se pressent en opposition avec toutes les pentes naturelles de l'imagination, on ne peut qu'admirer, non sans un mélange de sentiments pénibles, l'énergie sans pareille de l'expression, les vers splendides, les effets d'un langage rythmé tout nouveau, porté par l'artiste qui l'a créé à sa dernière perfection.

Après l'horreur, la pitié. Pour nous la rendre accessible et la dramatiser, le poète mêle le souvenir des grands criminels avec la compassion qu'il veut nous inspirer pour les bêtes fauves, en qui il voit leurs âmes incarnées :

Plaignez l'oiseau de crime et la bète de proie.

Ce que Domitien, César, fit avec joie,

Tigre, il le continue avec horreur. Verres,

Qui fut loup sous la pourpre, est loup dans les forêts;

Il descend, réveillé, l'autre côté du rêve;

Son rire, au fond îles bois, en hurlements s'achève;

Pleurez sur ce qui hurle et pleurez sur Verres.

Peut-être le sentiment de la pitié, appliqué directement, sans y joindre l'idée de la métem-

psycose, aux plus disgraciés et malheureux des êtres qui poursuivent ainsi que nous, avec les moyens qu'ils ont, dans la création, la lutte pour l'existence, est-il aussi naturel et aussi justifié qu'en prenant, avec Schopenhauer, le détour de la supposition d'identité d'essence entre ces êtres et nous-mêmes. Mais, quoi qu'il en soit, il y a, selon nous, ou de la légèreté d'esprit ou trop peu de sympathie pour la douleur, chez ceux — ils sont nomhreux — qui n'ont vu qu'un sujet de moquerie dans ces vers :

Pleurez sur les laideurs et les ignominies,

Pleurez sur l'araignée immonde, sur le ver...

Sur le crabe hideux, sur l'affreux scolopendre,

Sur l'effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux,

Qui regarde toujours le ciel mystérieux!

Mais la pitié ne doit naturellement aller que jusqu'où va la possibilité d'attribuer du sentiment et quelque connaissance à l'être que l'on plaint. C'est une limite qui n'existe pas pour Victor Hugo. N'a-t-il pas exprimé quelque part1 cette incroyable pensée :

Les blocs, ces durs profils, les rochers, ces visages, Avec qui l'ombre voit dialoguer les sages. Guettent le grand secret, muets, le cou tendu: L'œil des montagnes s'ouvre et contemple éperdu.

i. C'est dans le Satyre {Légende des siècles, lre partie, VIII).

La première fois que l'idée lui était venue de supposer animé l'inanimé1, il n'avait vu là qu'une simple possibilité pour des globes tout différents du nôtre :

Figure-toi! figure-toi!

Plus rien des choses que tu nommes!

Un autre monde! une autre loi!...

Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbres Sont des bêtes; ces rocs hurlent avec fureur ; Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres. Ce monde est-il le vrai? le nôtre est-il l'erreur? 0 possibles, qui sont pour nous des impossibles!

Ces impossibles, dont la mythologie classique n'avait admis l'idée qu'à titre de métamorphosée accidentelles, deviennent donc ici une loi, contre toute apparence, et sont le principe de la pitié. Et ce n'est pas encore tout; ce réalisme poétique a, comme le réalisme philosophique, sa logique à outrance. Le vieux Parménide dit au jeune Socrate, dans un dialog-ue de Platon, que le jour viendra où, cessant de regarder l'opinion des hommes, la philosophie qui se sera emparée de I lui ne lui permettra plus de douter qu'il puisse exister des idées en soi de n'importe quelles choses empiriques, et même ignobles, ainsi qu'il en existe, selon lui, de l'Homme, ou de la Justice. La

1. Dans Magnitude» parvi, pièce des Contemplations, mais datée, nous ['avons déjà remarqué, de 1N39. La Bouche d'ombre est datée de 1855.

logique des personnifications et des métamorphoses conduit Victor Hugo, que la crainte du ridicule n'a pas coutume d'arrêter, à enfermer des âmes non plus seulement dans les êtres de la nature, mais dans les objets et les instruments faits de main d'homme; et sa compassion n'a pas plus de bornes que sa fantaisie.

Ayez pitié! voyez des âmes dans les choses.

Hélas ! le cabanon subit aussi I'écrou;

Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou...

La hache soufïïe autant que le corps, le billot

Souffre autant que la tête...

11 ébrèche la hache et la hache l'entaille;

Ils se disent tout bas l'un à l'autre : Assassin...

Le cadavre au cou rouge, effrayant, glacé, blême,

Seul sait ce que lui dit le billot, tronc lui-même.

Ces vers sur le thème insensé de l'àme de la chose, et de la pitié due à la chose, se terminent par un des traits les plus caractéristiques de la mythologie appliquée aux phénomènes naturels, en une forme d'imagination aussi opposée à tout concept de science que puisse l'avoir eue jamais un Hésiode ou un Phérécyde de Syros. C'est la figure de l'envahissement de la terre par l'ombre, au coucher du soleil; comme une rencontre entre deux essences obscures dont l'une monte et dont l'autre descend, pour étouffer le jour :

Ténèbres! l'univers est hagard. Chaque soir, Le noir horizon monte et la nuit noire tombe;

Tous deux, à l'occident, d'un mouvement de tombe, Ils vont se rapprochant, et, dans le firmament, 0 terreur! sur le jour, écrasé lentement, La tenaille de l'ombre effroyable se ferme.

Ce dernier vers (un de ceux auxquels convient la qualification de vers d'airain) nous montre, par une association d'idées des plus imprévues, la pensée de notre mythographe passant de l'image de l'enceinte ténébreuse, qui tient la terre enfermée jusqu'à la venue du jour, à celle des obscures et mystérieuses enveloppes où se prépare de même que s'éteint la vie; car il fait suivre, sans transition, l'image de la tenaille de l'ombre de cette exclamation : « Oh! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe. Ayez pitié, vous tous et qui que vous soyez! Les hideux châtiments, l'un sur l'autre broyés, Roulent, submergeant tout, excepté les mémoires. » L'idée des châtiments intervient là, sans doute, à cause de son rapport général à cette loi fatale qui condamne les êtres à subir des involutions, dans lesquelles, écrasés les uns sous les autres, ils semblent se perdre, quoique les mémoires, au fond, se conservent toujours.

La pensée se continue en deux morceaux dont le premier paraîtrait singulièrement beau, si l'on pouvait, mais le peut-on? faire abstraction de la bizarrerie de la donnée fondamentale. Le poète imagine une trêve survenant dans cette guerre

LE DUALISME 6i

incessante, universelle, des êtres de la nature dont les hommes criminels ont revêtu les formes. Un rayon de l'éternel amour tout à coup les atteint. L'ours et le sanglier

Poussent des cris vers l'Être adorable; et les bêtes Qui portèrent jadis des mitres sur leurs têtes, Les grains de sable rois, les brins d'herbe empereurs, Tous les hideux orgueils et toutes les fureurs Se brisent; la douceur saisit le plus farouche; Le chat lèche l'oiseau, l'oiseau baise la mouche; Le vautour dit dans l'ombre au passereau : Pardon ! Une caresse sort du houx et du chardon; Tous les rugissements se fondent en prières; On entend s'accuser de leurs forfaits les pierres ; Tous les sombres cachots qu'on appelle les fleurs Tressaillent; le rocher se met à fondre en pleurs; Les bras se lèvent hors de la tombe dormante; Le vent gémit, la nuit se plaint, l'eau se lamente, Et sous l'œil attendri qui regarde d'en haut, Tout l'abîme n'est plus qu'un immense sanglot.

De tels vers seraient un thème excellent pour une controverse à ouvrir sur cette question de casuistique esthétique : Y a-t-il incompatibilité entre le beau et l'absurde?

Le poème s'achève en seize strophes de six vers à doubles chutes, qui sont une sorte de chant triomphal de la réconciliation universelle et du retour des êtres à Dieu qui les attire :

Espérez! espérez! espérez, misérables!

Pas de deuil infini, pas de maux incurables, Pas d'enfer éternel !...

Déjà dans l'océan d'ombre que Dieu domine, L'archipel ténébreux des bagnes s'illumine;

Dieu, c'est le grand aimant; Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle, Vers les immensités de l'aurore éternelle

Se tournent lentement!...

On verra le troupeau des hydres formidables Sortir, monter du fond des brumes insondables

Et se transfigurer; Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes, Dieu juste! et, par degrés devenant diaphanes,

Les monstres s'azurer!...

Ils viendront! ils viendront tremblants, brisés d'extase, Chacun d'eux débordant de sanglots comme un vase,

Mais pourtant sans effroi ; On leur tendra les bras de la haute demeure, Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,

Lui dira : C'est donc toi!

Ce dernier trait, sublime et touchant, et ridée générale du relèvement de l'être, ainsi résumée par le rapprochement des deux grands types religieux de la sainteté et du péché personnalisés, — Jésus accueillant Bélial dans la demeure céleste, — n'ont pas trouvé grâce devant la critique raisonnable, qui, selon nous, a fait fausse route en cette occasion '. Il fallait remarquer, au contraire, et, bien entendu, sans s'occuper du fond, ni de la question théologique de Yunîversalisme, que Victor

1. Caro, cilé dans une intéressante chronique de Jules Tellier sur les Parodistes de Victor Hugo. Voir le Parti national, numéro du 15 octobre 1S8S-

Hugo rentrait dans la donnée humaine, la seule qu'on puisse bien se représenter, en terminant de cette manière la révélation de la Bouche d'ombre. En dehors de ce trait, de même qu'il ne nous a pas expliqué comment, par quel crime, la nature, formant l'animalité tout entière, est descendue sous le poids de la faute, de même le poète ne peut nous dire un seul mot ni du moyen ni du chemin par lesquels l'immensité des êtres doit être ramenée à l'amour; et nous sommes en peine de nous figurer sans transition les choses étonnantes de ce jour où les cornes recevront des auréoles, où « les gueules baiseront », où Dieu « fera rentrer parmi les univers archanges l'univers paria ».

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