‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 3 sur 95 · Ce sont deux états liés : « C'est déjà une passion, dit · texte numérisé non relu

Ce sont deux états liés : « C'est déjà une passion, dit

Sénancour, et la plus irrémédiable peut-être, que cette soif

vague et intarissable d'en sentir une plus déterminée. » Et

pui^ : « Que faire et qu'aimer au milieu de la folie des joies

et de l'incertitude des principes"? Je désirai quitter la vie, bien

il'pZws fatigué du néant de ses biens qu'effrayé de tous ses maux.

^Bientôt, mieux instruit par le malheur, je le trouvai douteux

•'lui-même, et je connus qu'il était indifférent de vivre ou de ne

vivre pas. Je me livrai donc sans choix, sans goût, sans intérêt

'au déroulement de mes jours. » (Rêveries, p. 111 et 128.)

moins il se plut à suivre le mouvement des écoles philosophiques, être presque le témoin de ce commencement de substitution des idées de Schopenhauer à celles de Hegel, qui allait, se joignant plus tard à l'impression causée par les belles œuvres des romanciers russes, faire entrer les | penseurs et les poètes dans des voies à peu près semblables à celles qu'il suivait depuis sa jeunesse. J Ce n'est pas qu'une certaine inspiration pessimiste, encore que moins profonde et très mêlée, ne soit restée constamment sensible dans cette littérature de la première moitié de ce siècle, si différente en cela de celle des siècles précédents, et qu'on n'en trouve les fortes marques chez Lamartine à ses débuts, chez Victor Hugo dans sa première jeunesse, dans ses romans, chez Alfred de Musset, chez George Sand, chez Balzac, chez le joyeux Alexandre Dumas père, chez Alfred de Vigny, qui longtemps ne la montra qu'atténuée, mais finit par la laisser éclater. Il y avait un courant dominant de perfeelibilisme, ou optimisme d'avenir, pour ainsi parler, qui cachait le sentiment réel de tristesse dans le présent. Mais ce sentiment n'aj cessé de se traduire de tous côtés par les plainte! qu'on entendait sur ia perte de l'ancienne foi. l'ébranlement de toutes les traditions, et l'étal désolé des Ames sans crovances.

Les deux tendances de l'esprit de Sénancour, quoique chez lui si inégales, — d'une part, un effort de confiance en une meilleure destinée future des hommes, un effort même pour découvrir, pour faciliter s'il se pouvait cette destinée; — de l'autre, une désespérance motivée par l'état des choses présentes, et par une vue sinistre de l'ordre naturel et universel; — nous les retrouverons chez Victor Hugo, au moment de son complet développement moral, dans l'exil et dans la solitude. La contradiction sera cette fois éclatante, parce que l'intensité ni de l'un ni de l'autre sentiment, optimisme, pessimisme, n'y paraîtra diminuée par leur rapprochement, dans un esprit que ne gouverne point la logique.

Nous avons vu Victor Hugo, dans la période des recueils poétiques de 1830-1840, opposer la nature, son calme et sa beauté, aux désordres et aux misères de l'homme1; mais ce dernier aspect des choses était déjà bien plus pessimiste, chez lui, qu'il ne convenait à ses contemporains de le remarquer. Déjà même, dans les Odes et Ballades, la note sombre est très accusée dans certaines pièces, comme le Nuage, VEjritaphe. Un accent personnel les distingue de celles dont les lieux

Page 1