Lu Fin de Satan, liv. II : .. Hors de la lerre
« reptile colossal, plus qu'un esprit tombé, la Chute » elle-même! Elle appelle Satan à son secours contre cette intrusion d'un être de Lumière. Mais Dieu a permis que Satan s'endormît enfin, pour que sa fille lui parlât, et qu'il pût l'entendre comme dans un rêve. Le resplendissement de l'astre que l'ange porte sur son front fait évanouir le spectre Isis : « Tout fît silence au fond du gouffre sans reflux, Et rien ne troubla plus l'immobilité morte.
Pareil au goémon que le flot berce et porte, Satan dormait toujours. Dans la nappe de nuit Où s'enfonçait son corps de chimère construit, Ce qu'on entrevoyait, c'était sa face humaine. Semblable au flocon blanc qu'un vent d'hiver amène, L'ange arrêta sur lui ses ailes qui flottaient, Et pleura... »
Les paroles de l'ange à Satan sont conçues dans le sens de la tradition biblique et du mythe de la tentation du premier couple humain, excepté en ceci que l'influence satanique est étendue à toute la nature en des termes déclarés, et que l'ennemi de Dieu a vraiment le pouvoir de paritager avec dieu la création :
Tu fus précipité, Satan, tu fis ce songe
De te venger, démon géant, sur l'infini!...
Tu voulus frapper Dieu dans le germe et la sève...
Dans les vierges forêts tu fis sortir la peste
De l'épaisseur charmante et terrible des fleurs;...
A travers l'océan tu soufflas le naufrage;
Captif, tu pénétras la terre de ta rnge;
Le dessous ténébreux de la vie appartint
A ta vengeance, et fut par ton haleine atteint;
Tu mordis les tombeaux, tu mordis les racines;
Tu mêlas aux parfums les herbes assassines;
Tu mis partout le monstre à côté de la loi:
Une émanation de nuit sortit de toi.
Et tu déshonoras l'univers magnanime.
Dieu rayonnait le bien, tu rayonnas le crime.
Tu fis d'en bas, avec tes miasmes, des démons;
Tu pris les instincts vils et les impurs limons
Et tu créas avec cette fange les traîtres,
Les lâches, les cruels; et tu fis dieux et maîtres,
Des êtres de l'abime et des esprits forçats;
Tu poussas les Nemrods aux guerres, tu dressas
Les Caïphes sanglants contre les Christs sublimes ;
Et souvent là-haut, nous, les anges, nous pàlimes
D'entendre dans la mort ces juges et ces rois
Rire, et de voir grandir le glaive énorme en croix.
A ces images de l'action malfaisante de Satan dans sa veille infatigable, doit répondre celle du repos de la terre, au moment où, avec la permission divine, il cesse lui-même de souffrir, et s'endort :
La terre eut un répit.
La lave folle aux flancs de l'Hékla s'assoupit; Le fouet oublia l'àne; et l'ours, las de ses courses, Vint boire avec la biche à la clarté des sources;... La plante, qu'étouflait le roc, se dégagea; Les mouches qui pendaient aux toiles d'araigi S'envolèrent, de vie et d'aurore baignées; Le poids se souleva des reins du portefaix: Le vent s'arrêta court sur les flots stupéfaits,
Et fit grâce, et laissa rentrer la barque au havre; L'enfant mort, dont la mère embrassait le cadavre, Rouvrant les yeux, reprit le sein en souriant. Satan dormait.
Il est manifeste que des exemples ainsi choisis des effets du repos de l'esprit du mal sont de pures images poétiques; on ne doit donc pas, allant au fond, essayant de pénétrer la pensée du poète, observer que la fin du mal semblerait, d'après lui, dépendre toute de l'anéantissement de Satan, et qu'il a dû dès lors se figurer ce dernier coéternel à Dieu, car, sans cela, Dieu pouvant anéantir l'unique auteur du désordre de la création, et ne le faisant pas, serait lui-même le véritable auteur de la perversion des êtres. Il nous faut revenir à la distinction entre Satan, abstraction personnifiée, support réaliste de l'idée du mal, et Satan, personne, ou réelle ou légendaire, mais proprement personne et agent , ange révolté. Quand nous avons affaire au premier, nous nous servons d'un langage poétique fort clair en nous peignant son sommeil comme trêve à la" guerre universelle et aux douleurs des créatures; quand c'est au second , nous revenons à la forme épique du mythe des Titans ou de la révolte des anges.
L'ange Liberté, parlant à Satan son père, en
son sommeil, le conjure d'avoir pitié de la misère du monde et de sa propre souffrance.
Ton empoisonnement du monde a commencé
Par toi-même, ô géant d'un combat insensé.
Le mal ne fait pas peur à Dieu: Dieu se courrouce.
Et frappe. Ta croyais que la vengeance est douce:
Elle est amère. Hélas! le crime est châtiment.
La croissance du mal augmente ton tourment;
Le mal qu'on fait souHrir s'ajoute au mal qu'on souffre...
Permets que, grâce à moi. dans l'azur baptismal. Le monde rentre, afin que l'Éden reparaisse! Hélas! sens-tu mon cœur tremblant qui te caresse? M'entends-tu sangloter dans ton cachot"? Consens Que je sauve les bons, les purs, les innocents; Laisse s'envoler l'a me et finir la souffrance. Dieu me fit Liberté; toi, fais-moi Délivrance!
Suit le tableau des frémissements de Satan endormi dans le gouffre, et la lutte du bien et du mal sur son visage et dans ses membres...
L'ange le regardait les mains jointes. Enfin
Une clarté, qu'eût pu jeter un séraphin,
Sortit de ce grand front tout brûlé par les fièvres.
Ainsi que deux rochers qui se fendent, ses lèvres
S'écartèrent, un souffle orageux souleva
Son flanc terrible; et l'ange entendit ce mol : — Va!
Le drame Hors de la terre se continue, ou, pour mieux dire, se reprend l par un nouveau mono-
1. L'intervalle devait cire occupé par le livre III, la Prison. dont une centaine de vers seulement ont été écrits: puis vient la lin du poème, dernier morceau, Hors de la terre, sous ce titre : Satan pardonné.
logue de Satan, dans lequel nous retrouvons l'idée de l'existence éternelle du mal comme d'une borne de Dieu; d'où l'impossibilité d'une telle essence, si Dieu est infini et si Dieu est amour. C'est Satan lui-même qui s'envisage sous cet aspect ; il voudrait encore et toujours haïr, et à la fin ne peut, et se croit haï de Dieu, qui cependant est tout amour :
Oh! l'essence de Dieu, c'est d'aimer. L'homme croit
Que Dieu n'est comme lui qu'une àme, et qu'il s'isole
De l'univers, poussière immense qui s'envole ;
Mais moi, l'ennemi triste et l'envieux moqueur,
Je le sais, Dieu n'est pas une àme, c'est un cœur.
Dieu, centre aimant du monde, à ses fibres divines
Rattache tous les fils de toutes les racines...
Et ce cœur dans son gouffre a l'infini, — moins un !
Moins Satan, à jamais rejeté, damné, morne.
Dieu m'excepte. Il finit à moi. Je suis sa borne.
Dieu serait infini si je n'existais pas.
Je lui dis : Tu fis bien, Dieu, quand tu me frappas!
Je ne t'accuse point, non! mais je désespère!
0 sombre éternité, je suis le fils sans père.
Du côté de Satan il est, mais n'est plus Dieu...
0 misère sans fond ! Écoutez ceci, sphères,
Etoiles, firmaments, ô vieux soleils, mes frères,
Vers qui monte en pleurant mon douloureux souhait,
Gieux, azurs, profondeurs, splendeurs, — l'amour me hait!
Ce monologue est suivi de quelques vers seulement, sous ce titre : Dieu parle dans V infini, avec lesquels se termine le poème :
Non, je ne te hais point • !
Un ange est entre nous; ce qu'elle a fait te compte.
1. Ces mots sont suivis dans le texte de deux lignes de points qui semblent indiquer une lacune, parce que le passage qui
L'homme, enchaîné par toi, par elle est délivré. 0 Satan, tu peux dire à présent : Je vivrai! Viens; la prison détruite abolit la géhenne! Viens ; Vange Liberté, c'est ta fille et la mienne. Cette paternité sublime nous unit.
L'archange ressuscite et le démon finit; Et j'efface la nuit sinistre, et rien n'en reste. Satan est mort; renais, ô Lucifer céleste!
Ces mots : la prison détruite abolit la géhenne, ne peuvent être qu'une allusion au livre de la Prison, dans lequel le poète comptait donner sans doute à l'ange Liberté une mission symbolique de délivrance de l'humanité. Le poème aurait ainsi péché moins qu'il ne parait le faire par l'insuffisance du rôle visiblement trop court de cet ange dans l'œuvre universelle de la rédemption. Quoi qu'il en soit, les idées mises en évidence dans la conclusion se rattachent d'une manière générale à la légende traditionnelle de l'origine du mal, dans la doctrine mazdéenne, transmise et plus ou moins modifiée dans les religions postérieures. Il s'y joint l'idée, plus spécialement chrétienne, de la réversibilité du mérite, en ces mots si brefs : « ce qu'elle a fait te compte », mais il faut y signaler surtout la pensée profonde sur laquelle notre attention a déjà été appelée et qui nous revient à
suit laisse l'hémistiche isolé, et commence par un vers entier avec lequel aucun autre ne rime, contre l'usage de Victor Hugo quand il ne veut que marquer une suspension.
la fin, la pensée de la liberté comme fille à la fois de Dieu et du Diable.
Et maintenant, demandons-nous si nous devons voir dans ce poème l'inspiration d'un sentiment dualiste sur la nature, eu égard aux idées du bien et du mal? Le dualisme n'est pas la doctrine suivant laquelle le mal est, ainsi que le bien, un principe éternel, en ce sens que le mal n'aurait point commencé et ne finirait point. Si c'était cela, nulle doctrine ne mériterait mieux ce nom que l'évolutionisme, le système des évolutions éternellement périodiques. Mais, au contraire, les sectateurs de la doctrine dualiste la plus antique, et, plus tard, la plupart de ceux qu'on a nommés manichéens, nous l'avons déjà remarqué, paraissent avoir professé et que le mal a commencé : savoir avec la création, car ils admettaient une création, et que le mal finira : savoir par le triomphe de Dieu, l'auteur de tout bien. La Fin de Satan est donc certainement un poème dualiste. Il reste seulement à débrouiller, entre la poésie du poète et sa philosophie, la question difficile, posée par le symbolisme des personnages et des récits, par la réelle ou feinte personnalité du premier ou des premiers auteurs du mal dans le monde, et, avant tout, par celle du Créateur. Et il reste à rechercher si Victor Hugo n'a pas déve-
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loppé, en d'autres ouvrages, des idées d'une autre nature et d'une autre source que celles qu'on vient de voir, et qui seraient contradictoires avec cellesci, ou bien près de l'être. En attendant, l'emploi du symbolisme dans toutes les parties de la Fin de Satan nous laisse dans la conviction fortifiée que le grand poète de la France est un homme qui appartient par l'esprit au cycle des Sanchoniathon et des mythographes de la Grèce antique, beaucoup plus qu'à la race des Boileau, des Racine et des Voltaire dans laquelle le sort l'a fait naître.