‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 22 sur 95 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le messianisme. — Les âmes.

Victor Hugo a exprimé clans le livre Ve de son William Shakespeare l'étonnement du penseur au sujet de l'origine et de la nature de l'âme, et du mystère de l'apparition et de la prédestination des âmes. Il ne met point l'individualité en question; il l'exagère plutôt, par l'opinion exaltée qu'il a des grandes âmes, et de l'intervalle qui les sépare du commun des hommes. Il rapproche, et non sans raison, les idées de l'âme et de la monade (il dit l'atome), comme deux aspects opposés, qui cependant s'unissent, de la conception de l'être élémentaire; il se les représente l'un et l'autre comme immatériels; il use de termes assez clairs pour jique nous puissions dire, sans rien forcer, qu'ils se traduisent métaphysiquement en la doctrine

idéaliste suivant laquelle la monade et l'àme sont des points de vue de notre imagination pour envisager l'essence individuelle, en elle-même insaisissable. Ce n'est, il est vrai, qu'en passant qu'il se montre ainsi préoccupé du problème général de la production de l'individu pensant, avec des caractères innés, d'origine absolument cachée, et J il arrive bientôt à des puérilités sur les rencontres accidentelles de la naissance des génies, hommes plus qu'hommes. L'étalage solennel de ses superstitions sur ce dernier chapitre ne doit pas cepen- I dant nous rendre insensibles à ce qui part chez J lui d'un sentiment profond :

« La production des âmes, c'est le secret de | l'abîme. L'inné, quelle ombre! qu'est-ce que cette I condensation d'inconnu qui se fait dans les té- I nèbres, et d'où jaillit brusquement cette lumière, un génie? quelle est la règle de ces événements-là? 0 amour! Le cœur humain fait son œuvre sur la terre, cela émeut les profondeurs. Quelle est cette incompréhensible rencontre de la sublimation matérielle et de la sublimation morale en l'atome, indivisible au point de vue de la vie, incorruptible au point de vue de la mort? L'atome, quelle merveille! pas de dimension, pas d'étendue, ni hauteur, ni largeur, ni épaisseur, aucune prise à une mesure quelconque, et tout dans ce rienj

Pour l'algèbre, point géométrique. Pour la philosophie, àme. Gomme point géométrique, base de la science; comme àme, base de la foi. Voilà ce que c'est que l'atome. Deux urnes, les sexes, puisent la vie dans l'infini, et le renversement de l'une dans l'autre produit l'être. Ceci est la norme pour tous, pour l'animal comme pour l'homme. Mais l'homme plus qu'homme, d'où vient-il?

« La suprême intelligence, qui est ici-bas le grand homme, quelle est la force qui l'évoque, l'incorpore et la réduit à la condition humaine? Quelle est la part de la chair et du sang dans ce prodige? Pourquoi certaines étincelles terrestres vont-elles chercher certaines molécules célestes? Où plongent ces étincelles? où vont-elles? comment s'y prennent-elles? Quel est ce don de l'homme de mettre le feu à l'inconnu? Cette mine, l'infini, cette extraction, un génie, quoi de plus formidable! d'où cela sort-il? Pourquoi, à un moment donné, celui-ci et non celui-là? Ici, comme partout, l'incalculable loi des affinités apparaît, et échappe. On entrevoit, mais on ne voit pas. 0 forgeron du gouffre, où es-tu? »

La question dont le poète croit entrevoir, en se flattant beaucoup, la réponse est, sous l'aspect psychique, celle-là même, avec un redoublement

d'obscurité seulement, sur l'aspect physiologique de laquelle Charles Darwin a tenté de jeter quelque lumière par son ingénieuse hypothèse de la pangénèse1. Il s'agit, pour le naturaliste, de quelques molécules ancestrales, conservées et transmises, revenues au jour après des suites de générations, el sièges de qualités et de similitudes pour les descendants. Victor Hugo use du procédé théâtral : De us ex machina, et envoie certaines étincelles terrestres, jaillies des unions d'amour, à la recherche, dans le ciel, des molécules qu'une mystérieuse affinité leur donne à incorporer pour la génération des génies. Il rompt, par cette imagination toute pure et qui ressemble à une métaphore, la grande solidarité humaine fondée sur la loi de l'hérédité; et c'est pour satisfaire à une idée aussi vague et aussi arbitraire que celle du génie, terme prétentieux dont on est toujours à chercher la définition, qu'il viole cette loi et se jette dans la doctrine messianique!

« L'âme est-elle? première question. La persistance du moi est la soif de l'homme. Sans le moi persistant, toute la création n'est pour lui qu'un immense à quoi bon!... Et puis, deuxième question : y a-t-il de grandes âmes?

1. Ch. Darwin, De la variation des animaux et des plantes, chap. xxvn.

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« Il semble impossible d'en douter. Pourquoi pas de grandes âmes dans l'humanité, comme de grands arbres dans la foret, comme de grandes cimes sur l'horizon? On voit les grandes âmes comme on voit les grandes montagnes. Donc elles sont. Mais ici l'interrogation insiste : d'où viennent-elles? que sont-elles? qui sont-elles? Y a-t-il des atomes plus divins que d'autres? Cet atome, par exemple, qui sera doué d'irradiation ici-bas, celui-ci qui sera Thaïes, celui-ci qui sera Eschyle... tous ces atomes, âmes en fonction sublime parmi les hommes, ont-ils vu d'autres univers et en apportent-ils l'essence sur la terre? Les esprits chefs, les intelligences guides, qui les envoie? qui détermine leur apparition? qui est juge du besoin actuel de l'humanité? qui choisit les âmes? qui fait l'appel des atomes? qui ordonne les départs? qui prémédite les arrivées? L'atome trait d'union, l'atome universel, l'atome lien des mondes, existe-t-il? N'est-ce point là la grande àme? »

Pour mettre en harmonie les mondes les uns avec les autres, les compléter, les stimuler au besoin, ne faut-il pas la fonction de « certains prédestinés, qui, momentanément et pendant leur passage humain, s'ignorent en partie eux-mêmes? Tel atome, moteur divin appelé àme, n'a-t-il pas

pour emploi de faire aller et venir un homme solaire parmi les hommes terrestres? Puisque l'atome floral existe, pourquoi l'atome stellaire n'existerait-il pas? Cet homme solaire, ce sera tantôt le savant, tantôt le voyant... » — Suivent des énumérations de qualités et de personnages qui associent le génie mystique et le génie positif et toutes les sortes de fonctions. — « La vie de l'humanité marchera par eux. Le roulement de la civilisation sera leur tâche. Ces attelages d'esprits traîneront le char énorme. L'un dételé, l'autre repartira...

« Ces esprits missionnaires, ces légats de Dieu, ne portent-ils pas en eux une sorte de solution partielle de cette question si abstruse du libre arbitre? L'apostolat, étant un acte de volonté, touche d'un côté à la liberté, et, de l'autre, étant une mission, touche par la prédestination à la fatalité. Le volontaire nécessaire. Tel est le Messie, tel est le génie. » Mais, ô poète, ce n'est pas la solution qu'ils apportent, dans ces termes-là, ces Messies; c'est la question, qui se trouve posée en leurs personnes 1

Il faut remarquer que, dans les pages d'où ceci est extrait, beaucoup de révélateurs et de messies sont nommés, et de beaucoup de sortes, les uns, personnages historiques, les autres non : Orphée

avec Pythagore, Manou avec Zoroastre, avec Moïse et Mahomet; et puis des inventeurs et des artistes, des savants, des philosophes, des martyrs. On n'y trouve Jésus nommé qu'accessoirement. Il l'est dans ce trait : « L'adoucissement des mœurs humaines, commencé par le révélateur religieux, sera mené à fin par le raisonneur philosophique, de telle sorte que Voltaire continue Jésus. Leur œuvre concorde et coïncide. Si cette concordance dépendait d'eux, tous deux y résisteraient peutêtre, l'un, l'homme divin, indigné dans son martyre, l'autre, l'homme humain, humilié dans son ironie; mais cela est. Quelqu'un qui est très haut l'arrange ainsi. »

Ailleurs, à la dernière page, à la dernière phrase de l'ouvrage, Jésus-Christ nous revient à l'improviste, avec la qualification d'immense aurore, à la suite de l'énumération des cinquante et un génies qui forment le groupe sacré des vraies étoiles. « La prodigieuse constellation, à chaque instant plus lumineuse, éclatante comme une gloire de diamants célestes, resplendit dans le clair de l'horizon et monte, mêlée à cette immense aurore, 'Jésus-Christ? » Ou nous nous trompons fort ou (le messianiste a éprouvé un embarras qui se trahit par de la gaucherie, à classer le Fils de f homme soit au nombre, soit à part de ces âmes

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peut-être descendues des autres mondes sur la terre1.

Les rêveries sur les atomes stellaires, les effluves, les échanges de vertus entre les astres, sont bien connues pour la place qu'elles occupent dans l'utopie cosmique de Charles Fourier; mais celui-ci n'en est pas le premier inventeur, et il serait difficile de dire si elles sont venues de cette source, ou d'une autre, à Victor Hugo, dont l'érudition portait en grande partie sur de vieux livres curieux et oubliés. Un trait plus particulier, plus rare, et qui mérite d'être signalé, c'est l'idée qu'il n'y a pas seulement des astres disséminés dans l'espace sans fin, mais que, de plus, un même espace renferme des mondes qui se pénètrent et ne se perçoivent point mutuellement. Pourquoi pas une infinité encore, contenus les uns dans les autres? Victor Hugo ne pense point à cela; c'est la 'pénétration qui donne le vertige à son esprit; à moins bon titre assurément que ne ferait l'infinité, tant l'enveloppante que l'enveloppée, s'il y réfléchissait bien. Mais l'habitude du langage et des systèmes infinitistes est telle, en dépit des contradictions que l'analyse y peut dévoiler, que l'infini n'est plus qu'un mot dont la

!■ William Shakespeare, Ve partie, liv. V.

pleine signification a cessé de sonner pour ceux qui le prononcent. Au contraire, l'idée, où il neutre absolument rien de contradictoire, mais qui est peu commune, l'idée que des êtres réels pourraient être présents, nous entourer de toutes parts, et n'être point perçus nous confond d'étonnement.

« Le penseur qui va jusque-là n'est plus pour les autres hommes qu'un visionnaire. L'enchevêtrement nécessaire du perceptible et du non perceptible frappe de stupeur le philosophe. Cette plénitude est voulue par la toute-puissance, qui n'admet point de lacune. La pénétration des univers dans les univers fait partie de son infinitude. Dans le cosmos que la vision épie et qui échappe à nos organes de chair, les sphères entrent dans les sphères, sans se déformer, la densité des créations étant différente; de telle sorte que, selon toute apparence, à notre monde est inexprimablement amalgamé un autre monde, invisible pour nous invisibles pour lui '. »

Cette imagination de l'invisible est un don bien ^remarquable chez un poète doué au souverain |degré de la vision nette et forte, et de l'imagination constamment juste des visibles. Peut-être

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