les Misérables, V partie, V
Si l'on prenait dans leur rigueur logique ces mots : « ne sont autre chose que les figures... ne sont que les ombres... », il faudrait croire que Victor Hugo a entendu nier la vie des animaux, et rien n'est plus improbable. Il a sans doute voulu dire qu'ils n'existent pas comme animaux, comme essences propres, faits pour eux-mêmes, avant à ce titre leurs fins, une intelligence et une éducabilité pour ces fins. Envisagés sous ce point de vue, ils sont des figures et des ombres; cela n'est point contradictoire avec l'opinion que ces figures sont des formes matérielles données à des âmes, à des âmes humaines, alors; en sorte qu'on peut dire à volonté, comme ici, qu'il y a dans tout homme une espèce animale, entendant par là que les qualités de l'âme d'un homme sont en correspondance réelle avec les manifestations des animaux de l'espèce dont il a plus ou moins la figure; ou bien qu'il y a dans tout animal un homme, à savoir une âme humaine avec les qualités que cet animal manifeste, au lieu de ce qu'on croit, à tort être une âme propre d'animal.
Cette interprétation met d'accord l'idée des animaux, comme pures formes et ombres, avec celle des incarnations et des métempsycoses réelles, et de l'existence réelle des êtres animés. Ceux-ci, considérés dans les âmes revêtues de ces
formes, cessent d'être de simples figures ou fantômes; c'est seulement leur matière, qui n'a rien de substantiel, et qui se réduit à des apparences variables selon les qualités bonnes ou mauvaises dont elles sont les signes. Nous savons que Victor Hug-o ne voit pas la matière brute elle-même sous un aspect différent. Elle n'est à ses yeux qu'une enveloppe d'àme, et une apparence, un symbole de la chaîne qui les lie, et de la prison où elles sont enfermées.
On peut se demander s'il a vraiment cru cela. Nous ne connaissons pour notre part aucune raison d'en douter. Mais s'il ne l'a pas cru, tout ce qu'il a dit à ce sujet, en prose et en vers, est une confirmation merveilleuse de la disposition d'esprit mythologique à laquelle il s'est livré , et qui a fait de lui un poète si extraordinaire.
Quand il parle des animaux, il est, d'après ce qui précède, naturel qu'il leur prête des sentiments humains; il prend ainsi l'inverse de la thèse cartésienne, qui permet, elle aussi, de les traiter d'ombres et d'apparences, mais apparences quant à l'esprit, réalités quant au corps. Il leur prête même des vertus, quoique en demi-plaisanterie; mais l'hypothèse le permet, puisqu'il y a des traits de la face des animaux, ou de certains
d'entre eux qui symbolisent des qualités nobles et des affections pures :
0 triste humanité, je fuis dans la nature Et, pendant que je dis : « Tout est leurre, imposture, Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu! » Mon chien Ponto me suit. Le chien, c'est la vertu Qui, ne pouvant se faire homme, s'est faite bête. Et Ponto me regarde avec son œil honnête '.
La bonté envers les animaux, que Victor Hugo recommande partout, mais en termes plus touchants peut-être, en images plus saisissantes qu'ailleurs, dans la pièce si belle du Crapaud, il en tire le sentiment et le précepte de la contemplation de la souffrance humaine dans l'animal. Et, humaine qu'elle soit, comme elle l'est suivant lui, ou seulement semblable à l'humaine, représentation tout au moins de celle-ci, le devoir d'y compatir, et de n'en être jamais gratuitement la cause, en ressort toujours, selon nous. Mais selon lui, nous l'avons vu plus haut, c'est bien humaine qu'elle est, et humainement douloureuse, avec le caractère d'une peine subie et consciente : « Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie, Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie2... » Laissons ce morceau, sa suite, que