‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 26 sur 95 · Les Contemplations, III, 2 : « Melancholia · texte numérisé non relu

Les Contemplations, III, 2 : « Melancholia

Mille êtres inconnus t'entourent dans ton mur.

Tu vas. tu viens, tu dors sous leur regard obscur,

Et tu ne les sens pas vivre autour de ta vie :

Toute une légion d'àmes t'est asservie;

Pendant quelle te plaint, tu la foules aux pieds...

Pendant que tu maudis et pendant que tu nies,

Pendant que tu dis : Non! aux astres; aux génies :

Non! à l'idéal : Non! à la vertu : Pourquoi?...

Et que tu dis : Que sais-je"? amer, froid, mécréant,

Prostituant ta bouche au rire du néant,

A travers le taillis de la nature énorme,

Flairant l'éternité de son museau difforme,

Là, dans l'ombre, à tes pieds, homme, ton chien voit Dieu '.

Certains voient là des superstitions ou des puérilités ; ces termes ne sont pas ceux dont il faut se servir, pour qualifier de telles imaginations, même quand on y a l'esprit le plus rebelle, pourvu qu'elles se maintiennent dans un degré de généralité qui les met au rang d'hypothèses philosophiques et religieuses très connues et très considérables. Mais les hypothèses perdent leur gravité et leur sérieux dès qu'elles s'offrent avec des applications particulières entièrement gratuites. Il y a puérilité, par exemple, à regarder comme des années singulières l'année 1642, parce que Galilée y meurt et que Newton y naît; et 1616, parce que Shakespeare et Cervantes y meurent l'un et l'autre, et presque à la même heure; et de voir là du mystère, et de s'étonner de ce qu'il n'y

1. Les Contemplations, VI, 26 : • Ce que dit la Bouche d'ombre ■•■

a dans cette coïncidence « aucune logique apparente » ; car, à supposer qu'il y ait une loi messianique réglant les arrivées et les départs des âmes exceptionnelles, et les liant, dans le corps solidaire de l'humanité, les unes aux autres, il est bien trop manifeste que la profondeur et la complexité de cette loi la font échapper à des velléités d'observations de cette sorte.

Les rapprochements deviennent décidément une offense au bon sens, quand, après avoir fait la remarque, qui ne semble qu'insignifiante, qu'Alexandre naquit la nuit même où brûla le temple d'Ephèse, on ajoute sérieusement cette question : « Quel lien entre ce temple et cet homme? Est-ce l'esprit conquérant et rayonnant de l'Europe, qui, détruit sous la forme chef- \<ïœuvre, reparaît sous la forme héros*! Car n'oubliez pas que Ctésiphon est l'architecte grec du temple d'Ephèse l. »

C'est une grande source de poésie, mais c'est i aussi l'ouverture aux plus étranges superstitions, Ique de pousser la méthode des personnifications jet des métamorphoses jusqu'à prêter une âme et des intentions aux éléments. Si Victor Hugo n'avait vu là rien de plus que des fictions poéti-

!. William Shakespeare, \" partio, liv. V.

ques, aurait-il écrit à propos de Waterloo et de la chute de Napoléon en 1815 : « La mauvaise volonté des éléments s'était annoncée de longue date... Probablement les principes et les éléments, d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, se plaignaient... Il y a, quand la terre souffre d'une surcharge, de mystérieux gémissements de l'ombre, que l'abîme entend ' ! » On doit croire que, même au sujet d'un personnage de roman, il ne pensait pas se livrer à des idées tout à fait absurdes en écrivant ceci : « Il est étrange de penser que la mer, le vent, les espaces, les flux et les reflux, les orages, les calmes, les souffles peuvent: se donner beaucoup de peine pour arriver à faire le bonheur d'un méchant » ; — il s'agit de l'arrivée fortuite aux mains de Barkilphedro, d'une bou-; teille goudronnée que des naufragés avaient jetée! à la mer longtemps auparavant. — « Cette complicité avait duré quinze ans. Œuvre mystérieuse. Pendant ces quinze années, l'Océan n'avait pas été une minute sans y travailler. Les flots s'étaient transmis l'un à l'autre la bouteille surnageante, les! écueils avaient esquivé le choc du verre... Que de! soins l'abîme avait dû se donner! Et de cette façon,

^. Les Misérables, 1" partie, I, 9.

ce que Gernardus avait jeté à l'ombre, l'ombre l'avait remis à Barkilphedro, et le message envoyé à Dieu était parvenu au démon. Il y avait eu abus de confiance dans l'immensité, et l'ironie obscure mêlée aux choses s'était arrangée de telle sorte qu'elle avait compliqué ce triomphe loyal, l'enfant perdu Gwynplaine redevenant lord Clancharlie, d'une victoire venimeuse; qu'elle avait fait méchamment une bonne action, et qu'elle avait, mis la justice au service de l'iniquité... l'Océan se faisant père et mère d'un orphelin,... le petit, le faible, l'abandonné ayant l'infini pour tuteur; voilà ce que Barkilphedro eût pu voir dans l'événement dont il triomphait ; voilà ce qu'il ne vit pas. Il ne se dit point que tout avait été fait pour Gwynplaine ; il se dit que tout avait été fait pour Barkilphedro. Tels sont les satans !. »

Dans l'une des nombreuses pièces qu'il a écrites contre l'échafaud, Victor Hugo attribue curieusement la malveillance aux Ilots et aux rochers, sinistres imitateurs de la méchanceté des hommes2 :

Les flots sont insensés, mais les hommes sont fous. Vous donnez le mauvais exemple aux mers sauvages; Vous leur montrez la mort debout sur vos rivages:

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