‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 28 sur 95 · L'Homme qui rit, 2" partie, V · texte numérisé non relu

L'Homme qui rit, 2" partie, V

Ainsi Victor Hugo ne craint pas d'envisager sérieusement la possibilité du libre arbitre pour les objets les plus manifestement inanimés. Comment ne pas citer à ce sujet une page caractéristique, qui, en trahissant les fortes émotions du poète devant les convulsions des éléments, explique ce qu'il y a d'explicable dans une manière de sentir si primitive. Nous n'abrégerons, cette fois, que le moins possible. Le titre du chapitre (est « Horreur sacrée » :

« Le rugissement de l'abîme, rien n'est comparable à cela. C'est l'immense voix bestiale du monde. Ce que nous appelons la matière, cet organisme insondable, cet amalgane d'énergies incommensurables où parfois on distingue une quantité imperceptible d'intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle et nocturne, ce Pan incompréhensible, a un cri, cri étrange, prolongé, obstiné, continu, qui est moins que la parole et plus que le tonnerre. Ce cri, c'est l'ouragan. Les autres voix, chants, mélodies, clameurs, verbes, sortent des nids, des couvées, des accouplements, des hyménées, des demeures; celle-ci, trombe, sort de ce Rien qui est Tout. Les autres voix expriment l'àme de l'univers; celle-ci exprime le monstre. C'est l'informe, hurlant. C'est l'inarticulé parlé par l'indéfini. Chose pathétique et terri-

fiante. Ces rumeurs dialoguent au-dessus et au delà de V homme. Elles s'élèvent, s'abaissent, ondulent, déterminent des flots de bruit, font toutes sortes de surprises farouches à l'esprit, tantôt éclatent tout près de notre oreille avec une importunité de fanfare, tantôt ont l'enrouement rauque du lointain ; brouhaha vertigineux qui ressemble à un langage, et qui est un langage en effet; c'est l'effort que fait le monde pour parler, c'est le bégayement du prodige . Dans ce vagissement se manifeste confusément tout ce qu'endure, subit, souffre, accepte et rejette l'énorme palpitation ténébreuse... Par moments on entrevoit une revendication de l'élément, on ne sait quelle velléité de reprise du chaos sur la création. Par moments, c'est une plainte, l'espace se lamente et se justifie, c'est quelque chose comme la cause du monde plaidée; on croit deviner que l'univers est un procès; on écoute, on tâche de saisir les raisons données; le pour et contre redoutable; tel gémissement de l'ombre a la ténacité d'un syllogisme. Vaste trouble pour la pensée. La raison d'être des mythologies et des poluthéismes est là. A l'effroi de ces grands murmures s'ajoutent des profils surhumains sitôt évanouis qu'aperçus, des Euménides à peu près distinctes, des gorges de furies dessinées dans les nuages, des chimères

plutoniennes presque affirmées. Aucune horreur n'égale ces sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et ces réponses indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires inconnus... Vociférations de précipice à précipice, de l'air à l'eau, du vent au flot, de la pluie au rocher, du zénith au nadir, des astres aux écumes, la muselière du gouffre défaite, tel est ce tumulte, compliqué d'on ne sait quel démêlé mystérieux avec les mauvaises consciences...

« Dans l'ombre infinie et indéfinie, il y a quelque chose, ou quelqu'un, de vivant; mais ce ,qui est vivant là fait partie de notre mort. Après inotre passage terrestre, quand cette ombre sera pour nous de la lumière, la vie qui est au delà de notre vie nous saisira. En attendant, il semble qu'elle nous tàte. L'obscurité est une pression. La hiuit est une sorte de mainmise sur notre àme. A |de certaines heures hideuses et solennelles nous sentons ce qui est derrière le mur du tombeau empiéter sur nous.

« Jamais cette proximité de l'inconnu n'est plus palpable que dans les tempêtes de mer... Ce mystère, la tempête, accepte et exécute, à chaque instant, on ne sait quels changements de volonté, apparents ou réels. Les poètes ont de tout temps appelé I cela le caprice des flots. — Mais le caprice n'existe

pas. — Les choses déconcertantes que nous nommons, dans la nature, caprice, et, dans la destinée, hasard, sont des tronçons de loi entrevus1. » L'ensemble du passage montre assez que le mot loi, dans la dernière phrase, signifie encore la volonté de quelqu'un; et, du reste, on peut douter que Victor Hugo ait compris ou seulement connu l'acception scientifique de ce mot. Quand il appelle l'univers un procès, c'est lis, et non processus ou evolutio, qu'il veut dire.

Citons un dernier trait, relatif aux phénomènes du sommeil, des songes et de la peur. Un enfant égaré, épuisé de fatigue, traverse de nuit une ville où tout est clos, où tout dort, où il ne parvient pas à se faire entendre :

« Le petit errant subissait la pression indéfinis- \ sable de la ville endormie. Ces silences de four- ! milière paralysée dégagent du vertige. Toutes cesi léthargies mêlent leurs cauchemars, ces sommeils sont une foule, et il so?*t de ces corpsl humains gisants une fumée de songes. Le sommeil a de sombres voisinages hors de la vie; la pensée décomposée des endormis flotte au-dessus d'eux, vapeur vivante et morte, et se combine avec le ■possible, qui pe7ise probablement aussi dans Ves-\

\. V Homme qui rit, 1" partie, II, 7.

face. De là des enchevêtrements. Le rêve, ce nuage, superpose ses épaisseurs et ses transparences à cette étoile, l'esprit. Au-dessus de ces paupières fermées où la vision a remplacé la vue, une désagrégation sépulcrale de silhouettes et d'aspects se dilate dans l'impalpable. Une dispersion d'existences mystérieuses s'amalgame à notre vie par ce bord de la mort qui est le sommeil. Ces entrelacements de larves et d'âmes sont dans l'air. Celui même qui ne dort pas sent peser sur lui ce milieu plein d'une vie sinistre. La chimère ambiante, réalité devinée, le gêne. L'homme éveillé qui chemine à travers les fantômes du sommeil des autres refoule confusément des formes passantes, a, ou croit avoir, la vague horreur des contacts hostiles de [invisible, et sent à chaque instant la poussée obscure d'une rencontre inexprimable qui s'évanouit. 11 y a des effets de forêt dans cette marche au milieu de la diffusion nocturne des songes. — C'est ce qu'on appelle avoir peur sans savoir pourquoi1. »

Ce réalisme appliqué aux plus fuyants phénomènes s'exprime par des images dont il faut admirer l'impressionnante justesse, même là où elles étonnent le plus; mais, assurément, celle de

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