Voir Victor Hugo, le poète, p
communs de la religion officielle lui fournissent ailleurs la matière. Dans ï Ame, de beaux traits partent d'une émotion visiblement sincère. Dans le Repas libre, l'imagination du poète s'attache au contraste de la vie de chants et de fêtes des rois, naïvement comparée au dernier repas des confesseurs et des martyrs (la pièce est de 1823), avec le « cri sourd du tigre populaire qui les attend demain ». Dans le Chant de fêle de Néron, on est frappé de la force avec laquelle est rendue l'idée satanique : « Oh! que n'ai-je aussi, moi, des baisers qui dévorent, des caresses qui font mourir! » Mais il faut dire que le côté sombre des choses humaines paraît intéresser l'imagination plus qu'il ne touche le cœur du poète, encore jeune, dont la fantaisie romantique est peut-être aussi peu accompagnée de réelle émotion dans la grande pièce des Orientales, les Fantômes, où le lugubre et le bizarre se mêlent au charmant et à l'ingénu, que dans les ballades comme la Ronde du Sabbat, les Deux archers. La sensibilité n'est pas beaucoup ce qui se montre dans les horreurs systématiques des romans d'avant la vingtième année, mais les couleurs noires n'en sont pas moins celles qui dominent dans l'imagination de l'auteur. Ces créations où l'intensité des effets et des contrastes est demandée à un grossissement des
figures poussé jusqu'au monstrueux, Victor Hugo s'y est toujours complu. De Han d'Islande à Quasimodo et à Triboulet, de là aux grands fourbes et aux tyrans énormes de la Légende des siècles, à plusieurs des personnages des Misérables, de T Homme qui rit, etc., le même goût se soutient, il s'attache de plus en plus au moral des caractères, il s'étend aux oppositions gigantesques des phénomènes naturels et leur prête un sens moral. [C'est peu à peu, et définitivement dans la période de production qui suit l'exil du poète, qu'un sentiment exalté et profond est chez lui l'inspirateur des grandes images, en même temps que la pensée philosophique entre dans ses conceptions.
Bien avant cette dernière époque, et dès sa jeuinesse, Victor Hugo montrait dans un autre genre d'ouvrages, qui portent un caractère de réalité fort opposé au goût des fictions et du fantastique 'roid, un sentiment vif et sincère des misères lumaines : douleur, méchanceté, insuffisance de ta protection sociale, ignorance ou sottise du égislateur. Le Dernier jour d'un condamné, ? lande Gueux, sont d'un philosophe, si la philosophie ne défend pas aux arguments de revêtir me forme vivante. Et c'était aussi une préparation iux vues philosophiques sur l'homme et sur la lestinée, pour le jour où l'âme serait envahie par
quelque grand problème moral, que ces poésies élégiaques à sujets personnels, intimes, qui conduisent à la contemplation de la vie en général et au sentiment de la profondeur du mal dans l'humanité.
Le titre seul est déjà significatif, dans les Feuilles d'automne, le premier des recueils lyriques où Victor Hugo détourne les yeux de l'éclat du dehors et des images dont il s'est enchanté jusqu'alors, et commence à faire de l'autopsychologie. La morte saison symbolise l'invasion de l'àme par le jugement triste de la vie. C'est l'instabilité des passions qui produit cette illumination de V ombre que nous sommes, en nous montrant ce que sont en eux-mêmes les senti ments, décolorés et flétris maintenant, qui furent notre amour et notre vie. « A présent j'ai senti, j'ai vu, je sais... », dit-il :
Oh! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache. Avec sa robe blanche où notre amour s'attache,
Revient dans nos chemins, On s'y suspend, et puis que de larmes amères Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères
Qui vous restent aux mains!
Oublions! oublions! Quand la jeunesse est morte, Laissons-nous emporter par le vent qui l'emporte
A l'horizon obscur.
Rien ne reste de nous; notre œuvre est un problème. L'homme, fantôme errant, passe sans laisser même
One ombre sur le mur '.