L'Homme qui rit, Ire partie. T. 5 et
l'horreur sacrée, sent V immensité lui monter à la tête.
« Les conjectures tremblent, les doctrines frissonnent, les hypothèses flottent; toute la philosophie humaine vacille, devant cette ouverture... De toutes parts les épaisseurs des effets et des causes, amoncelées les unes derrière les autres, vous enveloppent de brume. L'homme qui ne médite pas vit dans l'aveuglement, l'homme qui médite vit dans l'obscurité. Nous n'avons que le choix du noir. Dans ce noir, qui est jusqu'à présent presque toute notre science, l'expérience tâtonne, l'observation guette, la supposition va et vient. Si vous y regardez très souvent, vous devenez vates. La vaste méditation religieuse s'empare de vous.
« Tout homme a en lui sonPathmos. 11 est libre d'aller ou de ne point aller sur cet effroyable promontoire de la pensée d'où l'on aperçoit les ténèbres. S'il n'y va point, il reste dans la vie ordinaire, dans la conscience ordinaire, dans la vertu ordinaire, dans la foi ordinaire ou dans le doute ordinaire; et c'est bien. Pour le repos intérieur, c'est évidemment le mieux. S'il va sur cette cime, il est pris. Les profondes vagues du prodige lui ont apparu. Nul ne voit impunément cet océanlà. Désormais il sera le penseur dilaté, agrandi,
mais flottant; c est-à-dire le songeur. Il touchera par un point au poète, et par l'autre au prophète. Une certaine quantité de lui appartient maintenant à l'ombre. L'illimité entre dans sa vie, dans sa conscience, dans sa vertu, dans sa philosophie... Tl vit dans la prière diffuse, se rattachant, chose étrange, à une certitude indéterminée qu'il appelle Dieu. Il distingue dans ce crépuscule assez de la vie antérieure et assez de la vie ultérieure pour saisir ces deux bouts de fil sombre et y renouer son âme... Il s'obstine à cet abîme attirant, à ce sondage de l'inexploré, à ce désintéressement de la terre et de la vie, à cette entrée dans le défendu, à cet effort pour tàter l'impalpable, à ce regard sur l'invisible, il y vient, il y retourne, il s'y accoude, il s'y penche, il y fait un pas, puis deux, et c'est ainsi qu'on pénètre dans l'impénétrable, et c'est ainsi qu'on va dans les élargissements sans bords de la méditation infinie.
« Qui y descend est Kant; qui y tombe est Swedenborg.
« Garder son libre arbitre dans cette dilatation, c'est être grand. Mais, si grand qu'on soit, on ne résout pas les problèmes. On presse l'abîme de questions. Rien de plus. Quant aux réponses, elles sont là, mais mêlées à l'ombre. Les énormes linéaments des vérités semblent parfois apparaître
un instant, puis rentrent et se perdent dans l'absolu '. »
Il y a des mots profonds dans ce curieux passage, le plus propre, selon nous, à expliquer la situation réelle de Victor Hugo vis-à-vis de la pensée philosophique. Il a fortement senti les problèmes supérieurs de la vie et de la destinée, c'est incontestable : fortement, et mieux, ou plus réellement, que tels philosophes qui se flattent de les avoir compris et résolus. Il s'est fait une idée juste de la relation de la croyance avec la volonté, avec les tentations d'affirmer, devant « l'étendue du possible ». Car « le rêve qu'on a en soi on le retrouve hors de soi », dit-il. Il a vu aussi que certains penseurs descendaient dans l'abîme et savaient s'y conduire, découvrant ou ne découvrant pas, mais gardant leur raison ; et il a nommé Kant. Il a vu que d'autres étaient entraînés par le vertige de leur rêve. Mais là, avec Swedenborg, excellemment pris pour exemple, il aurait dû classer les prophètes, sans distinction de bien ou de mal inspirés, trouveurs ou non de vérités vraies, pourvu qu'ils aient été de bonne foi, parce que leur méthode pour croire est la même. Il s'est imaginé, enfin, que son propre état d'esprit, devant le mystère