William Shakespeare, 1" partie, liv. V
universel, l'état du poète, tenait de celui du prophète; et il s'est trompé en cela; il est bien complètement resté poète, parce qu'il est resté, quoique songeur, sur la défensive contre la foi absolue dans le songe, et que, toujours artiste, il s'est livré au jeu de l'idée, au jeu du sentiment, à ce jeu sérieux qui est l'art, et qui a sa sincérité propre, au lieu de permettre aux images de l'halluciner, aux possibles imaginés de lui informer exclusivement la tête. S'il en eût été autrement, si Victor Hugo avait glissé dans le vates, nous n'aurions plus eu le poïètès. Là où il nous paraît le plus manifestement avoir manqué de raison, nous devons trouver l'occasion d'admirer le plus la force de raison qui a permis à cet homme d'une imagination sans bornes de résister à l'obsession des idées délirantes qui subjuguèrent l'esprit de son frère Eugène, et qui durent à certains moments le hanter lui-même. Eugène avait reçu le même génie en don.
Puisqu'il plut au Seigneur de te briser, poète; Puisqu'il plut au Seigneur de comprimer ta tête
De son doigt souverain, D'en faire une urne sainte à contenir l'extase, D'y mettre le génie, et de sceller ce vase
Avec un sceau d'airain ;
Puisque le Seigneur Dieu t'accorda, noir mystère! Un puits pour ne point boire, une voix pour te taire,
i -22 VICTOR HUGO
Et souffla sur ton front.
Et comme une nacelle errante et d'eau remplie, Fit rouler ton esprit à travers la folie,
Cet océan sans fond;
Puisqu'il voulut ta chute, et que la mort glacée Seule te fit revivre en rouvrant ta pensée
Pour un autre horizon; Puisque Dieu, renfermant dans la cage charnelle, Pauvre aigle, te donna l'aile et non la prunelle,
L'àme et non la raison;
Tu pars du moins, mon frère, avec ta robe blanche '.
1. Les Voix intérieures, XXIX: > A Eugène, vicomte H. » — La pièce n'est pas seulement tout entière très belle, mais peut-être ce que Victor Hugo a écrit de plus touchant. On peut y joindre les strophes singulièrement émouvantes de celle qui a pour titre : « Charles Vacquerie », dans le livre IV des Contemplations, « Pauca mes », et plusieurs passages de la dernière du même recueil, « A celle qui est restée en France ».