‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 32 sur 95 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les mag-es.

Le songeur, que Victor Hugo définit un penseur agrandi, touchant par un point au poète et par l'autre au prophète, est aussi, comme il le dit, un penseur flottant, mais cette dernière épithète, qui convient à ses propres pensées, les met au plus iloin possible de la prophétie. Le prophète, s'il n'était croyant déterminé, et souverainement affirmatif, ôterait toute force à ses révélations par une attitude variable ou suspensive. Aussi les prophètes proprement dits et les révélateurs n'entrent-ils que pour une part dans le panthéon messianique des mages de notre poète, et ils y entrent en dépit de la discordance des idées qu'ils ont pu mettre au monde, et dans la compagnie des esprits de toute humeur, réunis en un vaste syncrétisme poétique. On n'a pas assez admiré la

forme éclatante, les traits merveilleux, si abondants, de cette composition incomparable, parce que le genre d'inspiration en a été trop au-dessus du goût du public, même du plus lettré, et que le ridicule, instrument de dépréciation très efficace, heureusement transitoire, y a trouvé ample matière à s'exercer. C'est une sorte d'éjaculation triomphante, une apostrophe continue, à la gloire des poètes, penseurs, artistes, inventeurs et rêveurs humains, de tous les domaines et de tous les temps : les Virgile et les Isaïe, les Socrate et les saint Paul, les Hésiode, les Manès et les Épicure; Lucrèce, Euclide, Newton, Beethoven, Michel-Ange, et jusqu'à Piranesi, avec les personnages mythiques Orphée, Zoroastre et Manou ! Moïse, Pythagore et Platon s'y rencontrent avec Horace et Arioste; Baruch et Job y prophétisent auprès de Voltaire et de Rousseau. Les martyrs qui ont créé de la joie ont eux-mêmes un couplet dans ces prodigieuses litanies humanitaires :

Et voilà les prêtres du rire :

Scarron, noué dans les douleurs, Ésope que le fouet déchire, Gervante aux fers, Molière en pleurs; Le désespoir et l'espérance; Entre Démocrite et Térence, Rabelais, que nul ne comprit; Il berce Adam pour qu'il s'endorme, Et son éclat de rire énorme Est un des gouffres de l'esprit.

Le poète passe en revue et caractérise par des traits rapides — on voudrait qu'ils fussent justes toujours, autant qu'ils sont admirables — toutes les grandes illustrations de l'histoire humaine; mais ses ardentes préférences sont pour les génies qu'il peut revêtir d'une auréole esthétique de sublimité, et se figurer livrés à la contemplation du mystère insondable :

Comme ils regardent ces messies!

Oh! comme ils songent effarés!

Dans les ténèbres épaissies Quels spectateurs démesurés!

Oh ! que de têtes stupéfaites! Poètes, apôtres, prophètes, Méditant, parlant, écrivant, Sous des suaires, sous des voiles, Les plis des robes pleins d'étoiles, Les barbes au gouftre du vent!

/ Savent-ils ce qu'ils font eux-même, Ces acteurs du drame profond"?

Savent-ils leur propre problème?

Ils sont. Savent-ils ce qu'ils sont?

Ils sortent du grand vestiaire Où, pour s'habiller de matière, Parfois l'ange même est venu.

Graves, tristes, joyeux, fantasques, Ne sont-ils pas les sombres masques De quelque prodige inconnu?

Ces hommes sont vraiment les prêtres de l'humanité; Dieu les a marqués du signe du génie, dans cette profondeur de préparation des généra-

tions humaines où chacun de nous a son caractère et sa mission écrits :

Pourquoi donc faites-vous des prêtres

Quand vous en avez parmi vous?

Les esprits conducteurs des êtres

Portent un signe sombre et doux.

Nous naissons tous ce que nous sommes.

Dieu de ses mains sacre des hommes,

Dans les ténèbres des berceaux;

Son effrayant doigt invisible

Écrit sous leur crâne la Bible

Des arbres, des monts et des eaux...

Ce sont les sévères artistes

Que l'aube attire à ses blancheurs,

Les savants, les inventeurs tristes,

Les puiseurs d'ombre, les chercheurs,

Qui ramassent dans les ténèbres

Les faits, les chiffres, les algèbres,

Le nombre où tout est contenu,

Le doute où nos calculs succombent,

Et tous les morceaux noirs qui tombent

Du grand fronton de l'inconnu!

C'est une vraie pensée pythagoricienne, que Victor Hugo exprime par ce vers : « le nombre où tout est contenu » ; et elle n'est point isolée chez lui; « Dieu, par qui la forme sort du nombre », dit-il ailleurs; et encore : « L'homme, le chiffre élu, tête auguste du nombre ». Un commencement d'études mathématiques avait suffi pour imprimer dans cet esprit, qui d'ailleurs s'était refusé aux assujettissements de l'étude, le sentiment juste de: l'ordre du monde considéré comme une fonction

algébrique. Aussi accorde-t-il une part dans l'extase aux mages du calcul :

Avec sa spirale sublime,

Archimède, sur son sommet,

Rouvrirait le puits de l'abîme

Si jamais Dieu le refermait;

Euclide a les lois sous sa garde ;

Kopernic, éperdu, regarde,

Dans les grands cieux aux mers pareils,

Gouffre où voguent des nefs sans proues,

Tourner toutes ces sombres roues

Dont les moyeux sont des soleils.

Mais son ravissement est surtout pour les génies qu'il peut envisager sous un aspect théâtral, comme les « acteurs du drame profond », les « splendides histrions », chargés de rôles dans cette immense représentation qui est le monde : « Ils ont leur rôle; ils ont leur forme; Ils vont, vêtus d'humanité, Jouant la comédie énorme de l'homme et de l'éternité;... Ah! ce qu'ils font est l'œuvre auguste. Ces histrions sont les héros! Ils sont le vrai, le saint, le juste, Apparaissant à nos barreaux. Nous sentons, dans la nuit mortelle, La cage en même temps que l'aile; Ils nous font respirer un peu; Ils sont lumière et nourriture; Ils donnent aux cœurs la pâture, Ils émiettent aux âmes Dieu... » Ils sont tous là, Christ à leur tête, Homère au milieu, les combattants des idées, les gladiateurs de Dieu ; mais quelle que soit leur

mission, les premiers de ces hommes sont les contemplateurs du souverain mystère; ils savent Y ombre et ils savent la religion. Ces penseurs, ces lutteurs sont les seuls pontifes. Après la terre le ciel, où la pensée s'abîme :

Allez, prêtres! Allez, génies!

Cherchez la note humaine, allez, Dans les suprêmes symphonies Des grands abîmes étoiles!

En attendant l'heure dorée, L'extase de la mort sacrée, Loin de nous, troupeaux soucieux, Loin des lois que nous établîmes, Allez goûter, vivants sublimes, L'évanouissement descieux!

La foi humanitaire, le culte des grands hommes, la doctrine du progrès rapprochent de la religion positiviste le messianisme de Victor Hugo. Mais le sentiment vrai de la nature du mal, qui n'est pas un degré moindre du bien, mais une dégradation, la ferme croyance en un mystère divin, en la distribution des missions, en la destinée des âmes, ces points capitaux, du côté du poète, interdisent toute assimilation au positivisme. Ils permettent un autre rapprochement. Les génies qui, suscités des profondeurs du séminaire des grandes âmes, viennent sur la terre où ils prennent des rôles de prophètes, d'inventeurs et de prêtres, et sont ramenés dans la paix sereine du blanc abîme

par la contemplation, par Y « extase de la mort sacrée », nous rappellent les bouddhas et leur ciel, le nirvana. L'esprit général des visions sur les rapports de l'humanité commune avec des âmes humaines supérieures les rattache au moins à la doctrine bouddhique, dite du grand véhicule, développement transcendant du bouddhisme primitif, retour partiel aux croyances et aux superstitions, transformées, il est vrai, dont Çakia- Mouni avait cru affranchir la conscience en lui donnant pour fin le nirvana. Mais les idées religieuses de Victor Hugo étaient reliées par la tradition, et sans doute aussi par une autre de ses pentes propres, à des doctrines de solidarité et de déchéance pour lesquelles le messianisme bouddhique n'a point d'affinité.

Il est remarquable que de quatre-vingts, ou environ, hommes illustres dont les noms figurent dans la grande ode des Mages, et qui tous sont présentés comme d'émincnts serviteurs de l'humanité, dans tous les ordres et toutes les variétés de religion, de philosophie, de science et d'art, il ne s'en trouve pas un seul qui ait porté un titre de prince, de pontife ou de général. C'est cependant la règle ordinairement suivie dans les théories du progrès de donner aux grands politiques et aux conquérants, aux gagneurs de bataille, des

places de premier rang' parmi les hommes auxquels l'humanité a dû ses progrès les plus décisifs. Auguste Comte, notamment, n'y a pas manqué. Il est vrai qu'Auguste Comte a disqualifié Napoléon le Grand, sous ce rapport, jusqu'à l'appeler le grand rétrogradateur : ce fut chez lui un défaut de logique tenant sans doute au manque de reculement dans la perspective historique; la passion d'un contemporain peut toujours donner lieu à un jugement exceptionnel. Mais, dans le calendrier positiviste, César ohtient la présidence d'un mois tout entier, qui lui est consacré ; Alexandre a un dimanche, Annibal, Marius, Constantin ont leurs jours; le pape ltildebrand, Innocent III et saint Bernard, persécuteurs d'hérétiques, reçoivent les honneurs dominicaux, ainsi que les grands politiques Louis XI, Richelieu et Cromwell. Victor Hugo, qui n'a pas craint, nous le verrons ', de regarder le mal comme un organe du progrès, n'a du moins voulu compter que les auteurs du bien parmi les hommes auxquels il en rapporte la gloire. Et c'est un mérite notable chez lui, qu'il ait su écarter de sa conception messianique une vue déterministe, favorisée dans ce cas par l'éblouissement de la gloire militaire, et

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