‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 34 sur 95 · lbid. : « les Deux es » (juillet · texte numérisé non relu

lbid. : « les Deux es » (juillet

tion de son propre idéal, que l'acclamation prenait, grâce à ce détour, le dessus sur l'imprécation, et devenait une glorification. Comment aurait-il pu en être autrement si le prestige des batailles gagnées — ou même de celles qui sont perdues — et de la terre dépeuplée doit prévaloir sur la justice et sur l'humanité? On était encore sous la Restauration, quand Victor Hugo, à propos de certains titres contestés par l'Autriche à la noblesse impériale, porta un défi à l'Allemagne, et à l'Europe entière, par occasion. Une ardente revendication de gloire militaire amenait cette fois la franche exaltation du géant dont le poète osait appeler la succession Y Empire d'Alexandre, et qu'il mettait assez curieusement en parallèle avec un autre géant de France, l'exterminateur des Saxons : « Les deux géants de France ont foulé sa couronne! » (la couronne de l'Autriche).

L'histoire, qui des temps ouvre le Panthéon,

Montre empreints aux deux fronts du vautour d'Allemagne

La sandale de Charlemagne,

L'éperon de Napoléon.

Et alors la mémoire des jeunes années lui revenait triomphante :

C'est moi qui me tairais! Moi qu'enivrait naguère Mon nom saxon mêlé parmi des cris de guerre!

Moi qui suivais le vol d'un drapeau triomphant ! Qui, joignant aux clairons ma voix entrecoupée, Eus pour premier hochet le nœud d'or d'une épée! Moi, qui fus un soldat quand j'étais un enfant '!

A dater de ce moment et jusqu'à l'heure des luttes contre la présidence de « Napoléon le petit » l'enthousiasme pour la mémoire napoléonienne ne tarit plus chez Victor Hugo. C'est, dans les Orientales : « Lui ! Toujours Lui !» — « Son nom gigantesque entouré d'auréoles, Se dresse dans mon vers de toute sa hauteur », — lui, « De son àme à la guerre armant six cent mille âmes, Grave et serein avec un éclair dans les yeux », — lui, « sa pensée orage éternel ». — « Napoléon, Soleil dont je suis le Memnon! » — « Ange ou démon, qu'importe! » — « Des porte-clefs anglais misérable risée, Au sacre du malheur il retrempe ses droits » 2; et c'est, dans les Chants du crépuscule, après la Révolution de juillet, une protestation véhémente contre le vote des « trois cents avocats » (la Chambre des députés de 1830) qui osaient chicaner un tombeau à la cendre du dieu des batailles, sous la colonne de la place Vendôme. Dans cette Ode à la colonne, où il croyait devoir

1. Odes et Ballades : « A la colonne de la place Vendôme » (février 1827).

2. Les Orientales : « Lui » (déc. 1827). — Cf. les Feuilles d'Automne, I (pièce datée de juin 1830).

offrir cependant ses excuses à la liberté et à la paix , Victor Hugo chantait encore Y Empire d'Alexandre, et disait au héros : « Dors! nous t'irons chercher! ce jour viendra peut-être! Car nous t'avons pour Dieu, sans t'avoir eu pour maître1. » Ce jour vint, comme il l'avait prédit, et le prophète, en décembre 1840, en écrivit pour lui-même le récit, où respire à toute page l'idolâtrie napoléonienne2.

Les actes politiques de Victor Hugo, depuis cette époque — ce sont ses discours, — manifestèrent encore son napoléonisme esthétique, jusque dans l'opposition qu'il établissait de la bassesse du caractère, chez le président traître, Louis Bonaparte, et de la grandeur héroïque du conquérant, chez Napoléon Bonaparte. Le livre de Napoléon le petit, en 1852, a pris son titre de cette antithèse. Mais l'occasion se trouve ici, qu'on ne peut laisser passer dans une étude sur Victor Hugo le philosophe, de rappeler qu'on lit dans ce livre des pages d'une rare éloquence sur la conscience, à propos de la violation du serment3. Il n'est pas moins vrai que l'auteur, déclarant formellement que « le 18 brumaire est un crime dont le 2 décembre

! . Les Chants du crépuscule, Il : « A la Colonne » (juillet 1831). 2. Choses vues : Funérailles de Xapoléon i IS déc. 1840). :!. Napoléon le petit, VI, 6.

a élargi la tache sur la mémoire rie Napoléon », demande qu'on reconnaisse « quelque différence entre conquérir l'empire et le filouter » '. L'esthétique, en effet, distingue entre l'ambitieux qui se donne pour fin la jouissance, et celui qui a voulu que l'histoire inscrivît son nom sur la liste des grands guerriers et poursuivants d'empire, « Nemrod, Cyrus, Alexandre, Annibal, César, Charlemagne, Napoléon ». Mais la morale n'admet pas que l'injustice qui a pour instrument la violence trouve une atténuation à n'être pas celle qui prend pour moyen la ruse. La pensée du poète reste la même dans le livre des Châtiments; elle s'exprime surtout licitement dans une pièce célèbre : l'Expiation.

Nous avons dit que les conquérants n'avaient point place dans la pièce des Mages. Leur exclusion y prend une haute signification, en ce que le nom de « gladiateurs de dieu » qui eût pu leur convenir dans une vue historique où les événements les plus importants seraient ramenés aux fondations ou destructions d'empires, ce nom est donné expressément en dépit de ce mot : gladiateur , à des inventeurs et à des philosophes : Volta, Franklin, Fulton, Rousseau, Voltaire, à

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