‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 5 sur 95 · Les Feuilles d'automne : « 0 mes lettres d'amour · texte numérisé non relu

Les Feuilles d'automne : « 0 mes lettres d'amour

La vue sombre s'étend du passé et de l'obscur avenir de la personne aux illusions et aux incertitudes de la vie en général :

Naître, et ne pas savoir que l'enfance éphémère,

Ruisseau de lait qui fuit sans une goutte amère,

Est l'âge du bonheur et le plus beau moment

Que l'homme, ombre qui passe, ait sous le firmament!

Plus tard, aimer...

Voir, aux feux du midi, sans espoir qu'il renaisse,

Se faner son printemps, son matin, sa jeunesse,

Perdre l'illusion, l'espérance, et sentir

Qu'on vieillit au fardeau croissant du repentir;

Effacer de son front des taches et des rides;

S'éprendre d'art, de vers, de voyages arides,

De cieux lointains...

Vieillir, enfin, vieillir! comme des fleurs fanées Voir blanchir nos cheveux et tomber nos années, Rappeler notre enfance et nos beaux jours flétris, Boire le reste amer de ces parfums aigris, Être sage, et railler l'amant et le poète, Et, lorsque nous touchons à la tombe muette, Suivre en les rappelant d'un œil mouillé de pleurs Nos enfants, qui déjà sont tournés vers les leurs!

Hélas! naître pour vivre en désirant la mort! Grandir en regrettant l'enfance où le cœur dort, Vieillir en regrettant la jeunesse ravie, Mourir en regrettant la vieillesse et la vie!

Où donc est le bonheur, disais-je? — Infortuné! Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné M

Le dernier mot de la pièce en exprime le sentiment philosophique. Le poète n'ignore pas qu'il est un homme heureux. La vie, qui lui est échue,

1. Les Feuilles d'automne : « Où donc est le bonheur? » avec cette épigraphe : Sed satis est jam posse mori.

avec son passé, avec son avenir à prévoir d'après les conditions communes de la destinée humaine, cette vie sur laquelle il jette un regard si attristé est une de celles qu'on peut envier dans le monde. Mais que vaut la vie sans l'idéal? et l'idéal est une déception :

Restons loin des objets dont la vue est charmée. L'arc-en-ciel est vapeur, le nuage est fumée. L'idéal tombe en poudre au toucher du réel. L'àme en songes de gloire ou d'amour se consume. Comme un enfant qui souffle en un flocon d'écume, Chaque homme enfle une bulle où se reflète un ciel!...

Rêver, c'est le bonheur: attendre, c'est la vie. Courses, pays lointains, voyages, folle envie! C'est assez d'accomplir le voyage éternel. Tout chemine ici-bas vers un but de mystère. Où va l'esprit dans l'homme? Où va l'homme sur terre? Seigneur! Seigneur! où va la terre dans le ciel?...

Que faire et que penser? Nier, douter ou croire? Carrefour ténébreux! triple route! nuit noire! Le plus sage s'assied -uns l'arbre du chemin. Disant tout bas : J'irai, Seigneur, où tu m'envoies. Il espère, et, de loin, dans les trois sombres voies, Il écoute, pensif, marcher le genre humain ' !

Dans la pièce du même recueil intitulée la Pente de la rêverie, la pensée du poète est sensiblement plus approfondie et plus sombre. Ce ne sont plus les sentiments de l'inquiétude et du doute, dont le terme de mélancolie exprimerait

1. Les Feuilles d'automne : « A mes amis L. I! et S. B. mai 1830.

suffisamment le caractère. Le lecteur au courant des révélations de la Douche d'ombre au temps de l'exil reconnaît, dans la. rêverie des années voisines , de la révolution de 4830, des traits où perce déjà l'effroi du monde et de la destinée, mais qui ne parurent pas attirer particulièrement, hormis 'leur beauté, l'attention des contemporains.

Le sujet est une vision où , comme en une chambre noire, merveilleuse, embrassant le temps avec l'espace, on aurait le tableau de la multitude des êtres et de leurs tourbillons sans fin :

C'était comme un grand édifice Formé d'entassements de siècles et de lieux; On n'en pouvait trouver les bords ni les milieux; A toutes les hauteurs, nations, peuples, races, Mille ouvriers humains laissant partout leurs traces, Travaillaient nuit et jour, montant, croisant leurs pas, Parlant chacun leur langue et ne s'entendant pas; Et moi je parcourais, cherchant qui me réponde, De degrés en degrés cette Babel du monde...

Bientôt autour de moi les ténèbres s'accrurent, L'horizon se perdit, les formes disparurent, Et l'homme avec la chose, et l'être avec l'esprit Flottèrent à mon souffle, et le frisson me prit. J'étais seul. Tout fuyait, l'étendue était sombre. Je voyais seulement au loin, à travers l'ombre, Comme d'un océan les flots noirs et pressés, Dans l'espace et le temps les nombres entassés!

Oh! cette double mer du temps et de l'espace Où le navire humain toujours passe et repasse, Je voulus la sonder, je voulus en toucher Le sable, y regarder, y fouiller, y chercher,

Pour vous en rapporter quelque richesse étrange, Et dire si son lit est de roche ou de fange. Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu, Au profond de l'abime il nagea seul et nu, Toujours de l'ineffable allant à l'invisible... Soudain il s'en revint avec un cri terrible, Ébloui, haletant, stupide, épouvanté, Car il avait au fond trouvé l'éternité '.

Après 1830, à l'époque des poésies élégiaques dont les Feuilles d'automne sont le premier recueil, Victor Hugo avait perdu la foi religieuse ; il en exprimait encore et comme par une sorte de foi j poétique, de vagues sentiments conformes au goût des néo-chrétiens de ce temps ; mais il ne laissait pas d'écrire :

L'intérieur de l'homme offre un sombre tableau.

Un serpent est visible en la source de l'eau,

Et l'incrédulité rampe au fond de notre âme...

Je vous dirai qu'en moi je porte un ennemi,

Le doute, qui m'emmène errer dans le bois sombre,

Spectre myope et sourd, qui, fait de jour et d'ombre,

Montre et cache à la fois toute chose à demi.

Je vous dirai qu'en moi j'interroge à toute heure

lu instinct qui bégaye, en mes sens prisonnier,

Près du besoin de croire un désir de nier,

Et l'esprit qui ricane auprès du ctrur qui pleure...

Nous portons dans nos cœurs le cadavre pourri

De la religion qui vivait dans uns pères2.

Le dernier mot des sentiments du poète, en ces années de doute <is( donné dans une pièce 3 où il

i. Les Feuilles d'automne : > la Pente de la rêverie ».

2. Les Chants du crépuscule : « Que nous avons le doute en nous ».

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