Pendant l'exil, 1869 : « Congrès de Lausanni
LA LOI 1)1 PROGRES i î'»
la dernière. Alors, tout sera accompli. La paix, étant inviolable, sera éternelle. Alors, plus d'armées, plus de rois. Evanouissement du passé. Voilà ce que nous voulons. » Le triste sophisme de la dernière guerre a trouvé place dans V Année terrible; on y lit quelque part cette déclaration catégorique : « Une dernière guerre, hélas ! il la faut! oui ». Et cependant, on trouve, dans le même livre, une protestation générale, en vers superbes, contre le sentiment qui dicte les revanches :
Jamais je ne dirai : — « Voilons la vérité! »
Jamais je ne dirai : — « Ce traitre a mérité.
Parce qu'il fut pervers, que moi, je sois inique:
Je succède à sa lèpre; il me la communique;
Et je fais, devenant le même homme que lui, •
De son forfait d'hier ma vertu d'aujourd'hui.
Il était mon tyran, il sera ma victime. »
Le talion n'est pas un reflux légitime.
Ce que j'étais hier, je veux l'être demain.
Je ne pourrais pas prendre un crime dans ma main
En me disant : « Ce crime était leur projectile;
Je le trouvais infâme, et je le trouve utile;
Je m'en sers, et je frappe, ayant été frappé. »
— Non, l'espoir de me voir petit sera trompé...
Pas plus que deux soleils je ne vois deux justices '.
Après 1849, et pendant l'exil, la liaison de plus <n plus étroite de Victor Hugo avec le parti révo-
1. L'Aimée terrible. Avril, V : « Pas de représailles Conf. Février. IV et V.
IdO VICTOR HUGO
lutionnaire et socialiste, Ta évidemment entraîné hors de ses pentes naturelles de sentiment sur l'homme et la société. Ce n'est pas qu'il ait rien changé à ses jugements pessimistes; au contraire, ils sont allés, nous l'avons vu, s'assombrissant, et s'inspirant des doctrines antiques de la descente de l'être et de la métempsycose. Seulement, à l'optimisme voulu que, de tout temps, dans chaque pièce de vers où s'exhalaient ses plaintes, il faisait apparaître, avec un appel religieux à Dieu pour finir sur la note la plus élevée de l'espérance, il a joint cet optimisme d'une autre espèce qui met son fondement dans les forces humaines et dans la destinée naturelle. De là est résultée une contradiction intime dont il ne s'est pas aperçu. Les doctrines modernes du progrès définissent le bien et le mal comme de simples rapports entre les termes d'une évolution, dont toutes les parties sont liées et solidaires; elles ne sauraient donc admettre ni l'anathème jeté sur le passé, ni les lamentations sur la perversité de l'homme, ni les idées de chute et de rédemption, ni les vues religieuses sur un jugement dernier, quand môme on le considérerait comme s'exerçant par la marche providentielle du monde, et non dans l'éclat d'une parousie. Mais Victor Hugo, dans la Légende des siècles et ailleurs, a condamné le
passé monarchique et religieux absolument, avec des formes d'outrage que n'ont pas même égalées les auteurs révolutionnaires des « Crimes des rois et des papes » ; et, pour sa vision de l'avenir de félicité, il ne s'est pas contenté de la marche lente et sûre du progrès, telle que l'entendent les évolutionistes; il a demandé à un miracle de Dieu par la science, non sans intervention de « ce monstre divin, la Révolution », l'entrée de l'homme dans la fraternité, en laquelle « tout doit se dissoudre », l'ouverture de l'ère de bonheur où « doit, quoi quon fasse, aboutir l'effort humain, ce sombre et souriant martyr1 ». L'alliance de l'esprit prophétique et de l'esprit révolutionnaire n'est pas faite pour annoncer une transformation mais un déluge. Le « vieux inonde » essaie d'arrêter le flot qui monte et le submerge; il allègue la parole de Dieu : — « Ne va pas plus loin ». Mais le flot : — « Tu me crois la marée et je suis le déluge 2. »
C'est également par un effet de son humeur de Nabi, et contre l'esprit de la plus ordinaire philosophie du progrès, que Victor Hugo s'est fait de la ville de Paris une idée semblable à celle de la