‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 42 sur 95 · L'Année terrible : « Épilogue · texte numérisé non relu

L'Année terrible : « Épilogue

montagne de Sion des prophètes. En ce sens, il est permis de trouver dans les exagérations, même énormes, comme elles sont, auxquelles il s'abandonne, autre chose qu'une flatterie sans mesure inspirée par la passion de la popularité. L'absurde et le ridicule demandent grâce pour l'illusion du poète « ébloui » qui contemple, dans ce siège de tous les mirages, « la ville dont le peuple est grand comme un sénat », la « ville univers », la « ville lumière », la ville « qui souffle la vie », le « lieu saint », etc. : « Ville sacrée, Ton agonie enfante et ta défaite crée. Rien ne t'est refusé, ce que tu veux sera. Le jour où tu naquis l'impossible expira ' ! » Mais cette apothéose d'une cité qui n'est pas précisément l'image de la société idéale, et avec le sort de laquelle il confond ainsi l'avenir de l'humanité, est chez lui une marque de peu de réflexion sur la vraie nature du progrès et du bien. Dans l'état actuel des divisions nationales et des sentiments nationalistes en Europe,

1. L'Année terrible, Juillet, XI; — la Fin de Satan : « l'Ange Liberté », p. 302 et suiv.; — Depuis l'exil : Discours aux funérailles de Frédéric Lemaitre; — les Misérables (3° partie,

1. S et 9). — L'admiration complaisante de Paris et du gamin célèbre, Gavroche, qui en est, eu partie du moins, la personnification, ne s'arrête pas devant les difformités et les vices. Ils ont leur poésie sans doute, et les embellir est bien d'un artiste, mais de ce beau le laid n'est pas loin.

c'est une espère de défi adressé à des peuples prêts à soutenir sur les champs de bataille que Paris nest pas « la seule cité sur la terre qui, devant l'art et l'idéal à honorer, sache être Athènes, et qui, devant le monde à dominer, sache être Home! »

A la contradiction entre la méthode révolutionnaire, absolue et violente, et la philosophie du progrès, relativiste et universellement justificative, il s'en ajoute une autre : celle de la perversité humaine, fait naturel, et de l'utopie, idéal dont la réalisation suppose les hommes devenus bons. Victor Hugo, en dépit des thèses qu'il a défendues sur lignorance, cause du crime, et sur l'éducation morale par la lumière, a admis l'existence des méchants par pure volonté mauvaise, gens fort éclairés et pervers : les Néron, les Borgïa, dans le monde réel; les Barkilphedro, dans la fiction; il a ouvert les vues fantastiques que nous savons sur le rapport de la méchanceté de l'homme avec celle des êtres et des forces de la nature, avec le désordre des éléments; il a de tout temps paru bien pénétré de l'impossibilité humaine d'échapper aux pièges tendus à Vâme en son assujettissement à la chair; ses drames et ses romans sont pleins de l'idée de la fatalité des passions, — la grande voix de la conscience ne guidant que des person-

nages exceptionnels; — enfin, les admirables tableaux poétiques de la misérable et criminelle condition de l'humanité, il les a peints de façon à ne pouvoir conserver d'espérance possible que dans le miracle, pour la guérison de tant de maux qui enchaînent et corrompent solidairement les individus dans ce « corps de péché », selon la juste expression de saint Paul ' : on se demande alors comment il a pu croire que, dans un avenir prochain, cet être malheureux et mauvais se trouverait soudainement heureux et bon? On peut lui opposer une sentence qui est de lui, et que l'expérience des siècles confirme : « Je ne vois pas pourquoi ces hommes seraient autres Que ceux qu'a vus Socrate et qu'ont vus les apôtres2. »

Mais si c'est un miracle qu'il lui faut, c'est bien un miracle qu'il décrit, dans le chant du Satyre, et non plus seulement la pauvre imagination qu'il accueille de la conquête de la paix par la « der nière guerre », et de la vertu par la « révolution suprême » :

Dans l'ombre, une heure est là qui s'approche, et frissonne.

Qui sera la terrible et qui sera la bonne,

Qui viendra te sauver, homme, car tu l'attends.

Et changer la figure implacable du temps!

1. Voir, par exemple. <• Bestiarium », dans les Quatre Vents de l'esprit, 111, :>i.

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