I. Les Misérables, 8e partie, I
rizarre, qu'il croit apparemmeni lever par le simple fait de la formuler, — « C'est la grande révolte obéissante à Dieu! La sainte fausse-clef du fatal gouffre bleu1! » Mais la contradiction 'fondamentale est entre les idées nées de l'éblouissement des découvertes scientifiques, de la conta-ion de la philosophie du progrès, ci celles qui se rattachent à la tradition chrétienne, et aux anciennes habitudes épiques de l'esprit en matière l'eschatologie. La Légende des siècles (première série) se trouve ainsi avoir deux conclusions uxtaposées, qui n'ont aucun lien entre elles. L'une s'inspire de l'idée de la divinisation de l'homme par l'intelligence et par l'audace, grâce à la victoire remportée sur les éléments, et même à une sorte de violence faite à la destinée; l'autre, de la croyance à la fin du monde et à la comparution de l'homme pécheur devant le tribunal de Dieu. La première partie est peut-être, pour l'éclat du style, la force et la grandeur des images, l'enchaînement des périodes, la splendeur des strophes, la sublimité des traits, ce que Victor Hugo a écrit de plus étonnant. C'est un poème qui, sous ce titre : Vingtième siècle, comprend deux grands tableaux : Pleine mer : Le vieux monde sous le
i. La Lér/ende des siècles : « Plein ciel ».
symbole du Lèviathan, vaisseau monstrueux qu'il voit échoué, détruit par le flot et l'ouragan; Plein ciel : la navigation aérienne, peut-être même le > pyroscaphe éthérien, autre et plus brillant symbole pour l'apogée du développement terrestre : l'affranchissement de la pesanteur, et, par on ne sait quel lien entre choses si différentes, l'entrée dans la perfection morale et le bonheur, l'immortalité :
Stupeur! se pourrait-il que l'homme s'élançât? 0 nuit! se pourrait-il que l'homme, ancien forçat.
Que l'esprit humain, vieux reptile, Devînt ange, et, brisant le carcan qui le mord, Fût soudain de plain-pied avec les cieux? La mort
Va donc devenir inutile!
C'est la place du tableau célèbre de la traversée de l'éther, d'astre en astre, dans 1' « abîme » du monde physique. On ne voit pas le rapport de ce merveilleux parcours avec l'abolition du régime de la mort. Le song-eur sent lui-même que son élan le porte au delà des réelles perspectives humaines. Il voudrait redescendre, et là se place un mouvement poétique d'une grande beauté, qui n'aurait cependant toute sa valeur morale que si, rentrant des plaines éthérées dans les limites de l'atmosphère, il revenait aux conditions terrestres d'imperfection et d'efforts méritoires, au lieu de se reprendre bientôt après avec la même ardeur
au songe du bonheur terrestre sans cause et sans mérite, fruit du triomphe de la science et de l'industrie sur la fatalité de la pesanteur :
Pas si loin! pas si haut! redescendons. Restons L'homme, restons Adam; mais non l'homme à tâtons, Mais non l'Adam tombé! Tout autre rêve altère L'espèce d'idéal qui convient à la terre. Contentons-nous du mot : Meilleur! écrit partout. Oui, l'aube s'est levée...
Nous sommes au xxe siècle, et le poète décrit, comme d'un point de vue rétrospectif, les effets de la grande révolution physique dont il veut bien se contenter pour idéal :
Oh! ce fut tout à coup Comme une éruption de folie et de joie, Quand, après six mille ans dans la fatale voie, Défaite brusquement par l'invisible main. La pesanteur, liée au pied du genre humain. Se brisa; cette chaîne était toutes les chaînes! Tout s'envola dans l'homme, et les fureurs, les haines, Les chimères, la force évanouie enfin, L'ignorance et l'erreur, la misère et la faim, Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou guèbres, Le mensonge, ledol, les brumes, les ténèbres, Tombèrent dans la poudre avec l'antique sort, Comme le vêtement du bagne dont on sort...
Les esprits purs, essaim de l'empyrée auguste, Devant ce globe obscur qui devient lumineux. Ne sentent plus saigner l'amour qu'ils ont en eux; Une clarté parait clans leur beau regard sombre; Et l'archange commence à sourire dans l'ombre.
Les grandes strophes s'épanouissent de nou-
veau, pour la reprise de l'allégorie de la navigation aérienne :
Où va-t-il, ce navire? Il va, de jour vêtu, A l'avenir divin et pur, à la vertu.
A la science qu'on voit luire, A la mort des fléaux, à l'oubli généreux. A l'abondance, au calme, au rire, à l'homme heureux:
11 va, ce glorieux navire,
Au droit, à la raison, à la fraternité, A la religieuse et sainte vérité
Sans impostures et sans voiles, A l'amour, sur les cœurs serrant son doux lien, Au juste, au grand, au bon, au beau... — Vous voyez bien
Qu'en effet il monte aux étoiles!...
Ce navire là-haut conclut le grand hymen.
11 mêle presque à Dieu l'âme du genre humain.
11 voit l'insondable, il y touche; Il est le vaste élan du progrès vers le ciel: Il est l'entrée altière et sainte du réel
Dans l'antique idéal farouche...
Le poème du XXe siècle, en ses deux parties, Pleine mer et Plein ciel, est suivi de la pièce intitulée Hors des temps : — la Trompette du jugement, — où s'accuse une contradiction, dont Victor Hugo ne se rend pas compte : ici, c'est la doctrine de la responsabilité humaine, individuelle et collective, devant Dieu, — ne serait-ce même qu'une loi de rétribution du bien et du mal chez les individus, posl mortem , par des voies naturelles ; — là, c'était le point de vue opposé, celui de l'évolution et du progrès, suivant lequel les actes sont néces-
saires, le mal un simple degré d'imperfection, les individus entièrement solidaires de l'espèce, et la destinée humaine toute située dans le temps. Xon seulement Victor Hugo ne se conforme en rien à la logique de l'idée d'évolution , mais encore il oublie qu'il vient de célébrer l'élan prochain et définitif de l'humanité vers la paix, la sagesse et le bonheur; il se la représente comme persévérant jusqu'au jour du jugement dans ses voies perverses. Il personnifie le jugement futur dans un effroyable clairon, vivant et songeant, qui attend l'heure en silence :
Je vis dans la nuée un clairon monstrueux...
Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change,
L'entourait. A travers un frisson, on sentait
Que ce buccin fatal, qui rêve et qui se tait.
Quelque part, dans l'endroit où 1 on crée, où l'on sème,
Avait été forgé par quelqu'un de suprême
Avec de l'équité condensée en airain.
Il était là, lugubre, effroyable, serein.
Il gisait sur la brume insondable qui tremble,
Hors du monde, au delà de tout ce qui ressemble
A la forme de quoi que ce soit. — Il vivait...
Ce clairon de l'abîme a reçu les empreintes de toutes les actions de la nature et de l'homme; il les conserve, « il pense, couvant le châtiment, couvant la récompense », jusqu'au jour où, saisi par une main sinistre qui sortira de l'invisible, il
sonnera « la diane effrayante des morts » et réveillera toutes les mémoires. Alors on verra toutes les âmes,
Frémissantes, sortir du tremblement des tombes,
Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux,
Et se dresser, et prendre à la hâte leurs os,
Tandis qu'au fond, au fond du goulTre, au fond du rêve,
Franchissant l'absolu, comme un jour qui se lève,
Le front mystérieux du juge apparaîtrait!
Réduits à leur plus simple expression de pensée, par une juste interprétation de ce qui n'y est dit que symboliquement, ce passage et les autres du même morceau ont une signification exclusivement conforme à la doctrine judéo chrétienne. Par là, la conclusion de la Légende des siècles (première série) rejoint dans son esprit l'entrée en matière, dont le sujet se déroule « d'Eve à Jésus », pour passer ensuite à l'Islam, en négligeant toute cette pluralité de légendes et de traditions, et cet agrandissement d'horizon que nous devons aux études historiques de notre siècle, et qui se fût mieux accordé avec l'ordinaire philosophie du progrès. Car, si Victor Hugo omet le péché originel en sa forme consacrée, forme si éminemment légendaire, au moins admet-il la création et la primitive innocence; et c'est là qu'est le point capital de la question par rapport
à l'opposition des deux doctrines. La préface de l'ouvrage déclare, au surplus , la volonté de l'auteur d'écrire « une espèce d'hymne religieux à mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde, et sur son sommet une haute prière » ; et, dans le sujet de cet hymne, entrent les deux ordres d'idées dont la contrariété, pour nous, ne fait pas doute : d'une part, la doctrine dont témoignent des expressions telles que : « drame de la création éclairé par le visage du créateur », — « droit pour cette vie, responsabilité pour l'autre » ; et, d'une autre part : « transformation paradisiaque de l'enfer terrestre ». A moins d'un chiliasme proprement dit, tel qu'on le rêvait au premier siècle de l'ère chrétienne, mais qui se trouve exclu ici par la façon tout humaine et prochaine (sans parousie) dont on s'en figure la réalisation, ce plan procède de deux points de vue incompatibles. Il aboutit à la juxtaposition des inconciliables. Mais, bien loin de voir là, comme le pourrait un critique malveillant, la preuve de l'indifférence du poète pour son sujet, dès qu'il peut en tirer de beaux effets, et faire montre de son art, nous y trouvons le témoignage de la sincérité d'un esprit qui a suivi son siècle dans le dogmatisme de la philosophie de l'histoire, et participé à des illusions, généreuses en somme, mais
qui a refusé de le suivre dans les négations que la logique y venait joindre, et conservé les sentiments de sa jeunesse, malgré son amour de la popularité. Après cela, la contradiction, comme on dit, ne le gênait pas autrement.