CHAPITRE VIII
« Pitié suprême. » Indulgence et Satire.
On peut dire de l'àme de Victor Hugo qu'elle rendit et fit résonner toutes les notes que la sensibilité est capable de fournir, même celles qui sembleraient devoir exiger l'effort d'une haute raison, mais qui peuvent naître aussi du sentiment le plus élevé du vrai bien, et de l'horreur du mal moral. Nous voulons parler de la thèse platonicienne du malheur du méchant, et de la commisération qu'on doit lui accorder. Cette pitié religieuse est celle que le poète a appelé suprême, à l'étonnement de ceux qui se faisant du bonheur une idée dont ils n'excluent pas le vice ni peut-être le crime, ne peuvent, en conséquence, imaginer qu'on plaigne des gens heureux qui font du mal aux autres! Au reste, le senti-
ment de la pitié suprême n'est pas exclusif de l'indignation et de la satire, non pas même de la colère et de la haine, pour deux raisons : la difficulté de distinguer, dans une action mauvaise, entre le mal et son auteur libre comme objets de réprobation, ensuite l'idée de la peine méritée par le malfaiteur. Mais la contradiction commence au > moment où ce n'est plus de la pitié ainsi modifiée qu'il s'agit, mais d'un sentiment dont il faut la distinguer profondément : Yinclulgence universelle, liée à la doctrine du progrès nécessaire, du fatal conditionnement du bien par le mal, et de la réelle irresponsabilité des individus. A cet autre point de vue, l'indignation et la satire n'ont plus leur raison d'être ; on ne peut que les considérer comme des protestations pratiques du penseur contre ses opinions de théorie. Cette contradiction est à ajouter, chez Yictor Hugo, à celle que nous avons déjà reconnue entre ses croyances de religion naturelle et la thèse du progrès naturel et. nécessaire, entre le déisme et l'évolution. Il mêle la doctrine de justice et de rétribution à celle de j l'indulgence universelle motivée par la confusion du crime et de la folie, de l'ignorance et de la méchanceté, de l'influence des milieux moraux,/ qui atténue les responsabilités, ou de l'entière solidarité, qui les anéantit. Par-dessus le tout règne
un optimisme passionné qui , soit qu'il s'agisse de la destinée sociale immédiate, ou de la fin de l'univers, fait survenir la prophétie de la disparition du mal, sans raison, à la suite des vues les plus pessimistes sur l'homme et sur la nature.
C'est ainsi que, dans l'une des plus belles pièces du dernier livre des Contemplations, dans ce poème où l'on peut compter quatre ou cinq cents vers qui forment certainement l'œuvre la plus saisissante qu'on ait encore écrite en commentaire du vanitas vanitatum de la Bible, après un tableau lugubre des métamorphoses de la nature qui crée pour détruire et détruit pour créer, et de l'étrange insensibilité des humains, criminels ou misérables, devant ce spectacle de la vie et de la mort échangeant perpétuellement leurs produits et leurs rôles, Victor Hugo étend, comme de coutume, aux corps inertes sa pensée de personnification morale et de justice divine exercée par des métamorphoses : « Est-ce que par hasard ces pierres sont punies?... Est-ce que les Nérons... est-ce que Charles IX, Constantin, Louis XI... est-ce que ces cailloux tout pénétrés de crimes... vivraient affreusement? Est-ce que ce seraient des âmes condamnées?... Homme et roche, exister, noir dans l'ombre vivante! Songer, pétrifié dans sa propre épouvante ! Rêver l'éternité! Dévorer ses
fureurs, confusément rugies ! Etre pris, ouragan de crimes et d'orgies, dans l'immobilité!... » Et puis, brusquement, après la haine qui imagine et décrit le supplice, l'attendrissement et la grâce qui y mettent fin :
0 Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables! Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables!
Ouvrez les soupiraux. Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes. Père, fermez l'enfer. Juge, au nom des victimes,
Grâce pour les bourreaux!...
Dieu, rouvrez au maudit! Dieu, relevez l'infâme! Rendez à tous l'azur. Donnez au tigre une âme, Des ailes au caillou: '...
Ici, c'est encore la miséricorde divine; ailleurs, c'est la mère Nature, qui ne serait pas, au fond, si indifférente qu'elle le paraît, et sur laquelle on pourrait compter pour l'opération miraculeuse de l'avenir :
0 nature profonde et calme, que t'importe!...
Tu parais ignorer le bien comme le mal:
Tu laisses l'homme en proie à sa misère aiguë.
Que t'importe Socrate! et tu fais la ciguë.
Tu créas le besoin, l'instinct et l'appétit;
Le fort mange le faible et le grand le petit...
Qu'importe! allez, naissez, fourmillez pour la tombe...
Erreur! erreur! erreur! 0 géante aux cent yeux,
Tu lais un grand labeur, saint et mystérieux!
Oh! qu'un autre que moi te blasphème, ù Nature!...
Le bien germe à toute heure et la joie en tout lieu...