Les Rayons el les Ombres, XL1V : •• A M"° L. B
prête la parole à trois voix, qui tour à tour s'adressent à son àme et, ne pouvant l'entraîner, se la partagent. La première de ces voix se plaint de la foi perdue, de la croix qui chancelle et du respect qui s'en va : « Le livre était la loi, le prêtre était l'exemple. Livre et prêtre sont morts. » L'homme est mauvais. La seconde voix relève et conseille; il faut, dit-elle, aimer et respecter la création et la créature. « Que cet ensemble auguste où l'insensé se blase, tourne de plus en plus ta vie et ton extase vers l'œil mystérieux qui nous regarde tous! Invisible veilleur! témoin intime et doux! » Cette voix est déiste, elle veut qu'on « démontre l'àme et Dieu ». La troisième, au contraire, se fait l'organe d'un panthéisme naturaliste porté jusqu'à l'indifférence pour tout ce qui est individuel et transitoire :
Aimer? haïr? Qu'importe!
Qu'on chante ou qu'on maudisse, et qu'on entre ou qu'on sorte, Le bien, le mal, la mort, les vices, les faux dieux. Qu'est-ce que tout cela fait au ciel radieux?... Non. Pan n'a pas besoin qu'on le prie et qu'on l'aime... Que te font, ô Très Haut! les hommes insensés, Vers la nuit, au hasard l'un par l'autre poussés, Fantômes dont jamais tes yeux ne se souviennent, Devant ta face immense ombres qui vont et viennent!
La consultation des voix se termine au parti pris sceptique de laisser faire les idées : « J'écoute ces trois voix. Si mon cerveau fragile S'étonne, je
persiste; et sans peur, sans effroi, Je laisse s'accomplir ce qu'elles font en moi... Et de ce triple aspect des choses d'ici-bas, De ce triple conseil que l'homme n'entend pas, Pour mon cœur où Dieu vit, où la haine s'émousse, Sort une bienveillance, universelle et douce. » Au fond, sans préjudice pour la bienveillance, c'est la foi religieuse et politique morte qui ouvre la place à ce jugement pessimiste sur l'homme et sur la société, dont nous avons reconnu l'origine, chez les âmes esthétiques, à l'issue des révolutions qui font concevoir l'espérance d'une ère de justice et de bonheur. La contradiction entre les splendeurs de la nature et le désordre humain éclate pour l'esprit affranchi du poète. L'admiration, sentiment vif et profond chez Yictor Hugo en tout temps, plaide en la cause du bien :
La plaine brille, heureuse et pure; Le bois jase, l'herbe fleurit.
— Homme! ne crains rien! la nature Sait le grand secret, et sourit.
Puis il se demande à quoi servent le spectacle sublime des cieux et toutes les merveilles de la création, « Si c'est pour que le peuple... aussi bien que les rois, Ait la brutalité pour dernière raison, Et réponde, troupeau qu'on lue ou qui lapide, A l'aveugle boulet par le pavé stupide;... Pour qu'on
s'entre-déchire à propos de cent rêves; Pour que tout soit tyran, même la liberté,...
Si c'est pour que le prêtre, infirme et triste apôtre,
Marche avec ses deux yeux, ouvrant l'un, fermant l'autre,
Insulte à la nature au nom du verbe écrit,
Et ne comprenne pas qu'ici tout est l'esprit.
Que Dieu met comme en nous son souffle dans l'argile,
Et que l'arbre et la fleur commentent l'Évangile!...
Car l'humanité, morne et manquant de prophètes,
Perd l'admiration des œuvres que vous faites;
L'homme ne sent plus luire en son cœur triomphant
Ni l'aube, ni le lis. ni l'ange, ni l'enfant,
Ni l'âme, ce rayon fait de lumière pure.
Ni la création, cette immense figure!
De là vient que souvent je rêve et que je dis :
Est-ce que nous serions condamnés et maudits •? •>
L'opposition de l'ordre et de la beauté, dans la nature, au vice et à la laideur dans l'homme est le vrai caractère philosophique de la poésie lyrique de Victor Hugo, si l'on ne consulte que les recueils publiés avant l'exil. Des pièces restées alors en portefeuille sont inspirées déjà d'un esprit tout différent. Mais la pensée maîtresse du dernier de ces recueils peut encore se résumer ainsi : Si l'on regarde le ciel, Dieu remplit tout, le monde est \son temple, on écoute de ses deux extrémités monter confusément une louange immense, tandis que, dans l'àme humaine : « Comme dans les étangs assoupis sous les bois », on peut voir
1. Les Rayons et les Ombres, VII et XVII (pièces datées de 1839).
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Le ciel qui teint les eaux à peine remuées,
Avec tous ses rayons et toutes ses nuées,
Et la vase, fond morne, affreux, sombre et dormant,
Où des reptiles noirs fourmillent vaguement '.
Une révolution s'est accomplie dans l'âme du poète, vers l'époque dont ces pièces sont datées; il séparera désormais le jugement moral du jugement esthétique. Sous le brillant des sensations, les profondeurs de mort lui sont dévoilées. L'univers lui apparaîtra, comme il nous le montre presque partout dans ses Contemplations, sous l'aspect le plus désolant de la nature qui se dévore elle-même. Un esprit qui vient de l'abîme des cieux lui apprend que ce monde sans fond est, comme le nôtre, un tombeau :
Hélas! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe : La nuit est la muraille immense de la tombe.
Les astres, dont luit la clarté, Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure, Sont les cailloux qu'on voit dans ta tranchée obscure,
0 sombre fosse éternité!
Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,
Et me dit : — Je suis aigle en un ciel où se lève
Un soleil qui t'est inconnu.
J'ai voulu soulever un coin du vaste voile; J'ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile;
Et c'est pourquoi je suis venu ;
Et quand j'ai traversé les cieux grands et terribles, Quand j'ai vu le monceau des ténèbres horribles
1. Les Rayons et les Ombres. X, XXIX (de la même date). Conf. les Feuilles d'automne : « Pan ».
Et l'abîme énorme où l'œil fuit,
Je me suis demandé si cette ombre où l'on sonlTre Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre Pourrait contenir cette nuit!
Et moi, l'aigle lointain, épouvanté, j'arrive. Et je crie, et je viens m abattre sur ta rive,
Près de toi, songeur sans flambeau. v
Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige, Toi, l'autre aigle de l'autre azur? — Je suis, lui dis-je,
L'autre ver de l'autre tombeau *.
Ces étranges ou plutôt ces impossibles images le l'ombre incapable de combler le puits, et du gouffre trop petit pour contenir la nuit, accusent H' effort que peut faire un tel poète pour rendre l'effroi des espaces infinis. Ce n'est pas leur « silence éternel » qui le trouble, comme Pascal; c'est la terrible pensée objective du gouffre et de l'ombre. L'infini ne lui paraîtra jamais une beauté.