‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 52 sur 95 · Les Misérables, UV partie, vu · texte numérisé non relu

Les Misérables, UV partie, vu

malheureux qui ne seraient que ce qu'ils peuvent être? Il est vrai qu'ils ne sont point le droit, mais ils ne le voient point, et ils sont le fait l ; et doiton s'irriter contre les faits?

Pourquoi si l'homme a ri, lui crier: « Ah! tu finiras bien par hurler, misérable!... Tu dis : je ne sens rien... Mais je tiens le fer rouge et vois ta chair fumer? » Il ne faut pas refuser l'entrée de l'histoire aux personnages dont l'histoire est le séjour naturel, car elle n'est pas le lieu de l'idéal : « Quoique tremblant sous la verge lyrique, Tu dis dans ton orgueil : — Je vais être historique. — Non, coquin, le charnier des rois t'est interdit; Non, tu n'entreras pas dans l'histoire, bandit! Haillon humain, hibou déplumé, bête morte, Tu

1. « Le propre du droit, c'est de rester éternellement beau et pur... Si l'on veut constater d'un coup à quel degré de laideur le fait peut arriver, vu à la distance des siècles, qu'on i regarde Machiavel. Machiavel, ce n'est point un mauvais génie ni un démon, ni un écrivain lâche et misérable; ce n'est rien que le fait. Et ce n'est pas seulement le fait italien, c'est le l fait européen, le fait du xvie siècle. 11 semble hideux, et il l'est. | en présence de l'idée morale du xrx'". » {Les Misérables, ■i IVe partie, i, 1.) — Or, il y avait du temps de Machiavel des I hommes qui voyaient comme nous le droit « éternellement 3 beau et pur », et il y en a beaucoup, du nôtre, que la laideur 8 des fails qui ont pour auteurs les Bonaparte, les Bismarck et î les Crispi ne révoltent pas autrement que les faits des Borgia ne révoltaient des contemporains de Machiavel. Toutes ces • sortes de faits couvrent l'étendue même de l'histoire, et ce n'est pas le reculement, la distance des siècles, qui les fait sembler, non plus que ce qui les fait être laids.

resteras dehors et cloué sur la porte. » — Mais il n'y est que trop entré dans l'histoire, le bandit! entré comme ceux qui y laissent de terribles traces, et durables, ineffaçables. D'accord avec la pitié suprême, la transcendante indulgence historique aurait dû arrêter l'expansion d'une haine qui cherche pour des coupables une peine plus infamante que l'échafaud. Mais c'eût été grand dommage. La littérature française y eût perdu une imprécation dont il n'y a guère de pareilles en aucune langue. Citons, et ne biffons pas des noms qui sont inscrits là sans espoir qu'on les oublie.

Des révolutions remuer le vieux glaive

Pour eux! y songent-ils? diffamer l'échafaud!

Mais, drôles, des martyrs qui marchaient le front haut.

Des justes, des héros souriant à l'abîme.

Sont morts sur cette planche et l'ont faite sublime!

Quoi! Charlotte Corday. quoi! madame Roland

Sous cette grande hache ont posé leur cou blanc,

Elles L'ont essuyée avec leur tresse blonde,

Et Magnan y viendrait faire sa tache immonde!

Où le lion gronda grognerait le pourceau!

Pour Routier, Fould et Suin, ces rebuts du ruisseau,

L'échafaud des Camille et des Vergniaud superbes!

Quoi! grand Dieu ! pour Troplong, la mort de Malesherbefl

Traiter e ieur Delangle ainsi qu'André Chénier!

Jeter ces tétes-là dans le même panier,

Et, dans ce dernier choc qui mêle et qui rapproche.

Faire frémir Danton du contact de Baroche!

Non, leur règne, où l'atroce au burlesque se joint,

Est une mascarade, et. ne l'oublions point,

Nous en avons pleuré, mais souvent nous en rîmes.

Sous prétexte qu'il a commis beaucoup de crimes.

Et qu'il est assassin autant que charlatan,

Paillasse, après Saint-Just, Robespierre et Titan.

Monterait cette échelle effrayante et sacrée!

Après avoir coupé le cou de Briarée,

Ce glaive couperait la tète d'Arlequin!

Non, non, maître Routier, vous êtes un faquin;

Fould, vous êtes un fat; Suin, vous êtes un cuistre.

L'échafaud est le lieu du triomphe sinistre,

Le piédestal dressé sur le noir cabanon,

Qui fait tomber la tète et fait surgir le nom;

C'est le faîte vermeil d'où le martyr s'envole;

C'est la hache impuissante à trancher l'auréole;

C'est le créneau sanglant, étrange et redoute.

Par où i'àme se penche et voit l'éternité.

Ce qu'il faut, ô justice, à ceux de cette espèce,

C'est le lourd bonnet vert, c'est la casaque épaisse,

C'est le poteau; c'est Brest, c'est Clairvaux, c'est Toulon;

C'est le boulet roulant derrière leur talon,

Le fouet et le bâton, la chaîne, âpre compagne,

Et les sabots sonnant sur le pavé du bagne!

Qu'ils vivent accouplés et flétris! L'échafaud

Sévère n'en veut pas. Qu'ils vivent, il le faut.

L'un avec sa simarre et l'autre avec son cierge!

La mort devant ces gueux baisse ses yeux de vierge *.

1. Les Châtiments, VII, 9 : « Ce serait une erreur de croire... » — Dans ceux des chapitres de la première partie de notre étude {Victor Hugo, le poète), où nous avions surtout affaire au mérite poétique, nous avons, àToccasion, désigné en note des pièces des recueils lyriques qui nous semblaient particulièrement belles. Nous ferons de même ici pour les Châtiments, et nous appellerons surtout l'attention sur quelques-unes de celles qu'où a le moins coutume [de citer, sur leSjChansons, qui sont des merveilles. Citons donc : le Te Deum du Ier janvier 1852, — Chci7isons (I, 10 et 13), — C'est la nuit, la nuit noire, — Confrontations, — l'Ordre est rétabli, — Fable ou Iiistoire, — l'Homme a ri, — Orientale, — Un bon bourgeois dans sa maison, — l'Histoire a pour égout des temps comme les nôtres, — Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent. — le Sacre, — le Bord

Il faut rendre au grand poète cette justice, de reconnaître que ce n'est point par mégarde qu'il s'est jeté dans la contradiction violente : flagellation satirique et pitié, indulgence et anathème; il a voulu bien sciemment les deux choses, sans, il est vrai, s'inquiéter de la façon dont elles pourraient se concilier, confiant seulement en la souveraine efficacité de la lumière pour tout arranger et mettre en ordre en ce bas monde :

La lumière de tout ici-bas fait l'essai.

Le juste est sur la terre éclairé par le vrai.

de la mer, — A un qui veut se détache)', — l'Expiation, — Éblouissements, — Lima, — On dit Soyez prudent, — Juvenal, — Floréal, — le Chasseur noir, — VÊgout de Rome, — Chansons (VII. 6 et 14), — Ultima verba. — Nous nous demandons, en finissant d'écrire cette liste, pourquoi nous n'y faisons pas entrer d'autres pièces encore ; mais elles y seraient à peu près toutes si nous ne regardions qu'à tel ou tel trait superbe, à tels vers choisis dans chacune. Après cela, il reste à citer un certain nombre de pièces du premier livre des Quatre Vents de l'espi-it, qui sont comparables à celles des Châtiments. Ce sont principalement le sonnet : Jolies femmes (I, 1$), — le Soutien des empires (I, 7), — Éclipse (I, 4), — l'Échafaud (I, 17), — Idolâtries et philosophies (I, 31). N'oublions pas les invectives éloquentes et de grand style contre des ennemis littéraires (\, 27, 33). V Année terrible aussi renferme plusieurs pièces et un assez grand nombre de passages qui] appartiennent au genre de la satire. Mais nous ne classerons pas sous ce chef des pièces de la plus haute sublimité (Juillet, 10, 11, 12), pour lesquelles on voudrait une désignation spéciale qui manque. 11 faut enfin signaler, dans les Chansons des rues et des bois : Depuis six mille ans la guerre, le Vrai dans le vin, et l'incroyable et délicieuse chanson de trois ou quatre cents vers, Senior est junior.

Le juste c'est la cime et le vrai c'est l'aurore.

Donc, Lumière, Raison, Vérité, plus encore,

Bonté dans le courroux et suprême Pitié,

Le méchant pardonné, mais le mal châtié,

Voilà ce qu'aujourd'hui, comme au vieux temps de Rome,

La satire implacable et tendre doit à l'homme '.

Sa solution de l'antinomie a consisté à prendre tout naturellement chacun des deux rôles, selon que son sentiment, qu'il aimait à nommer le devoir, l'y poussait :

J'ai fait les Châtiments. J'ai dû faire ce livre.

Moi, que toute blancheur et toute grâce enivre,

Je me suis approché de la haine à regret.

J'ai senti qu'il fallait, quand l'honneur émigrait,

Mettre au-dessus du crime, en une ombre sereine,

Le resplendissement farouche de la peine,

Et j'ai fait flamboyer ce livre dans les cieux -.

Ailleurs, ce n'est plus à regret et pour remplir un devoir qu'il veut s'être livré, lui, tout amour, aux passions de la haine. Il est fier d'avoir été le vengeur, d'avoir rempli son rôle de prophète foudroyant; et il exprime alors son dédain pour les sentiments doux. La pièce a quelques vers remarquables3 :

L'Océan me disait : 0 poète, homme juste, J'ai parfois comme toi cette surprise auguste, Qu'il me descend des cieux une immense rougeur; Et je suis traversé tout à coup, ô songeur,

Page 1