‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 53 sur 95 · Ibid., 44 : « Fulgur · texte numérisé non relu

Ibid., 44 : « Fulgur

Par la foudre sublime, irritée et haïe,

Comme toi par l'esprit sinistre d'Isaïe;

Les éclairs sont mes cris, les foudres sont ma voix;

Je gronde sur l'écueil comme toi sur les rois...

J'ai, comme toi, l'azur, une douceur de femme,

Une gaité d'enfant, des vagues pleines d'yeux,

Des aurores où rit le ciel prodigieux...

J'offre mes gouttes d'eau nuit et jour aux brins d'herbe.

Mais je fais peu de cas de tout ce bleu superbe,

De ce vaste sourire épanoui sur tout,

De cette grâce où l'ombre en clarté se dissout.

De ces flots de cristal, de ces ondes de moire;

Et le passage affreux du tonnerre est ma gloire.

En résumé, nous avons trois éléments de détermination à distinguer dans le fond commun du jugement pessimiste relatif aux choses présentes ou passées de l'humanité : par-dessus tout le sentiment, avec ses impulsions variables, qui font du poète tantôt le « juge d'ombre », le juge d' « équité noire », tantôt le spectateur attendri des misères et des crimes, qu'il impute à d'autres causes qu'à des volontés mauvaises; puis, quand il veut formuler un sentiment définitif unique, c'est ou la pitié suprême du penseur religieux, ou l'indulgence transcendante du philosophe déterministe. Cette dernière lui vient de l'influence du siècle, à laquelle il s'est toujours montré fier d'obéir, étant certain a priori que le siècle allait du bien au mal et de l'ombre à la lumière. L'autre, la pitié qui n'est pas l'indul-

gence, peut difficilement se rapporter, chez un penseur aussi profondément ignorant, à la source philosophique et platonicienne. Comme sentiment chrétien, reste de l'éducation religieuse de Fauteur de Torquemada et du Pape, on se l'expliquerait peut-être moins bien encore, parce • que, tout évangélique qu'elle est en un sens, cette pitié est loin de s'accorder avec l'esprit du christianisme théologique ordinaire, qui est plus porté à maudire les méchants qu'à les plaindre. Reste donc que nous l'attribuions au développement naturel d'une àme grande et bonne dans la méditation du problème du mal.

Depuis cinquante ans, le fond des opinions morales des classes dirigeantes est changé; non pas entièrement encore en ce qui touche la règle consacrée des mœurs, mais quant aux jugements moraux sur la nature de l'univers, la destinée humaine et le caractère de l'homme. D'une atmosphère intellectuelle encore fortement imprégnée d'idées bihliques, et dans laquelle on trouvait du déisme, du panthéisme, accusé ou latent, de la religiosité, et, en dehors des physiologistes, peu de matérialisme, et puis, acceptées de tous les côtés, des doctrines juridiques impliquant la liberté et la responsabilité, les esprits sont passés à un milieu mental tout différent. Le déisme et la crovance à la création, c'est-à-dire à un ordre

moral primitivement institué du monde, n'ont presque plus d'existence visible en dehors de l'enseignement religieux positif; le panthéisme a pris la forme d'un évolutionisme naturaliste ; l'inconnaissable a été laissé pour tout domaine à la religion; le matérialisme est devenu un point de vue plus spécieux en se transformant en idéalisme empirique: enfin le déterminisme absolu, les doctrines de la lutte pour l'existence, de la sélection naturelle, du progrès nécessaire, ont affaibli les notions juridiques et préparé la confusion entre le délit et la maladie, entre la punition d'un délinquant et l'exécution brutale d'un individu anomal. Dans l'intervalle des anciennes et des nouvelles idées, il y a une place à prendre, et qui a été prise en effet, et ne peut qu'aller en s'agrandissant, pour ceux à qui le matérialisme a toujours répugné, et qui, sortis du christianisme, ou d'un déisme, ou d'un panthéisme démodés, ne se trouvent pourtant pas satisfaits d'un système de pure évolution naturelle, et des vues d'avenir social même les plus optimistes, mais veulent que l'ordre moral de l'univers dépende de quelque suprême intelligence, et qu'il y ait, pour les mérites ou les démérites des individus, une sanction dans un développement de phénomènes qui contienne leurs destinées à tous. Les doctrines du genre du brah-

manisme et du bouddhisme, en ce qui concerne l'existence et les transmigrations des âmes, répondent à ce desideratum, et n'excluent d'une façon nécessaire ni la Providence, ni môme la création, quoiqu'on les trouve plus ordinairement liées au concept d'émanation. Nous avons vu Victor Hugo arriver à ces doctrines spontanément, c'est-à-dire moins guidé par la vague information qu'il pouvait avoir de leur place dans l'histoire des religions, que poussé lui-même par le puissant génie des personnifications et des métamorphoses qui les a autrefois produites. Elles lui ont permis de garder de beaucoup plus fortes attaches avec le christianisme, croyance de sa jeunesse, qu'il n'en a contracté avec l'évolutionisme moderne et avec la morale optimiste, antijuridique du système du progrès nécessaire. C'est ce dont vont nous donner la preuve les idées éparses dans ses ouvrages, sur l'esprit et la chair, les douleurs de la vie, l'épreuve, l'expiation, la prière. Nous garderons pour un autre chapitre les croyances morales et théologiques d'ordre tout rationel, qu'il a maintenues jusqu'à la fin, très fermement, contre les partis pris de plus en plus décidés de ce siècle dont il se faisait gloire d'avoir suivi « tous les progrès ». Nous verrons combien s'est approché quelquefois du criticisme, sur ce point

des postulats moraux, ce génie si grand, si imaginatif, si ouvert, si varié, prodigieusement ignorant, mais profond, quoi qu'on en ait dit, qui ne connaissait Kant que de nom, se faisait de lui l'idée la plus bizarre, le répétait parfois à sa manière en pensant le combattre, et se montrait finalement inébranlable dans une croyance qui n'est autre que celle des trois postulats de la raison pratique.

Le sentiment de ce que Pascal, avec les auteurs ascétiques, appelle la misère de V homme est celui des sentiments chrétiens qui s'inscrit en faux le plus nettement contre le plat optimisme de l'évolution naturelle. Victor Hugo en a été de tout temps pénétré. Ne remontons toutefois pas plus haut que les Contemplations. Dans une pièce de ce recueil, datée de 1854, il ne s'exprime pas autrement qu'il n'eût fait plus de vingt ans auparavant dans les Feuilles cV automne : « Nous bons! nous fraternels! ô fange et pourriture... Nous sommes le néant; nos vertus tiendraient toutes Dans le creux de la pierre où vient boire l'oiseau. L'homme est l'orgueil du cèdre emplissant le roseau. Le meilleur n'est pas bon... Dieu seul peut nous sauver. C'est un rêve de croire Que nos lueurs d'en bas sont là-haut de la gloire1. » Dans une

1. Les Contemplations, VI, '6 : « Croire, mais pas en nous ».

autre pièce, avec l'idée des transmigrations, cette fois :

Avant d'être sur cetle terre, Je sens que jadis j'ai plané ; J'étais l'archange solitaire, Et mon malheur, c'est d'être né...

Oui, mon malheur irréparable, C'est de pendre aux deux éléments, C'est d'avoir en moi, misérable, De la fange et des firmaments!

Hélas! hélas! c'est d'être un homme; C'est de songer que j'étais beau, D'ignorer comment je me nomme, D'être un ciel et d'être un tombeau !

C'est d'être un forçat qui promène Son vil labeur sous le ciel bleu; C'est de porter la hotte humaine Où j'avais des ailes, mon Dieu !

C'est de traîner de la matière; C'est d'être plein, moi, fils du jour, De la terre du cimetière, Même quand je m'écrie : Amour ' !

Mais voici des traits où se montre avec plus de olence ] l'homme.

violence le dégoût de la condition matérielle de

Roi forçat, l'homme, esprit, pense, et, matière, mange... L'homme, comme la brute abreuvé de néant, Vide toutes les nuits le verre noir du somme. La chaîne de l'enfer, liée au pied de l'homme,

I. Les Contemplations : VI, 13 : « A une qui veut rester voilée

Ramène chaque jour vers le cloaque impur, La beauté, le génie, envolés dans l'azur, Mêle la peste au souffle idéal des poitrines, Et traîne, avec Socrate, Aspasie aux latrines '.

D'assez nombreux passages épars dans les œuvres , en contraste avec l'esprit d'aimable abandon des Chansons des rues et des bois, sont empreints d'un sentiment de honte et de répulsion vis-à-vis des sujétions de la chair et de ses entraînements, et, tout bien pesé, on peut mettre au compte de l'opinion réfléchie du poète ce qu'il met dans la bouche de son évêque Myriel : « L'homme a sur lui la chair, qui est tout à la fois son fardeau et sa tentation. Il la traîne et lui cède. Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir de la faute ; mais la faute ainsi faite est vénielle. C'est une chute, mais une chute sur les genoux, qui\ peut s'achever en prière... Tout ce qui est terrestre est soumis au péché. Le péché est une gravitation*. » Dans la douleur qui suit une chute, Olympio souffrant voyait encore une sorte d'occasion de triomphe, défiait la haine et l'envie, se promettait des progrès dans son art, grâce à

1. Les Contemplations, VI, 2G : « Ce que dit la Bouche d'ombre

Page 1