L'Année terrible, Juillet, X
que la prospérité : « Soyez joyeux pendant que je suis accablé. A chacun son partage. J'ai vécu presque un siècle, enfants; l'homme est troublé Par de l'ombre, à cet âge. Est-on sûr d'avoir fait, ne fût-ce qu'à demi, Le bien qu'on pouvait faire? A-t-on dompté la haine, et de son ennemi A-t-on été le frère? Même celui qui fit de son mieux a mal fait. Le remords suit nos fêtes. Je sais que si mon cœur quelquefois triomphait, Ce fut dans mes défaites. En me voyant vaincu je me sentais grandi. La douleur nous rassure. Car à faire saigner, je ne suis pas hardi; J'aime mieux ma blessure. »
Mais il faut surtout citer, pour le développement de cette pensée : le progrès de l'àme par la douleur, une des plus belles pièces de la partie lyrique des Quatre Vents de l'esprit.
Ma vie entre déjà dans l'ombre de la mort, Et je commence à voir le grand côté des choses. Uhommc juste est plus beau, terrassé par le sort; Et les soleils couchants sont des apothéoses...
Ne plaignez pas l'élu qu'on nomme le proscrit. Mon esprit, que le deuil et que l'aurore attire, Voit le jour par les trous des mains de Jésus-Christ. Toute lumière sort ici-bas du martyre'.
Les sentiments de Victor Hugo sur l'expiation et la douleur morale pouvaient aller jusqu'à la
1. Les Quatre Vents de Veyprit, III, 33 (pièce datée de ISoiV
justification de la vie ascétique. « Pour nous, ditil quelque part, les cénobites ne sont pas des ' oisifs, et les solitaires ne sont pas des fainéants. Songer à l'Ombre est une chose sérieuse. Sans rien infirmer de ce que nous venons de dire », — c'est-à-dire des justes reproches adressés à l'Eglise et à la vie du cloître, — « nous crovons :. qu'un perpétuel souvenir du tombeau convient ' aux vivants. Sur ce point, le prêtre et le philo- ; sophe sont d'accord. // faut mourir. L'abbé de la Trappe donne la réplique à Horace. Mêler à sa vie une certaine présence du sépulcre, c'est la loi du sage ; et c'est la loi de l'ascète...
« Les esprits irréfléchis et rapides disent : A quoi
bon ces figures immobiles du côté du mystère? à
I quoi servent-elles? qu'est-ce qu'elles font? Hélas!
en présence de l'obscurité qui nous environne et
I qui nous attend, ne sachant pas ce que la disper-
.'. sion immense fera de nous, nous répondons : il
n'y a pas d'oeuvre plus sublime peut-être que celle
que font ces âmes. Et nous ajoutons : il n'y a
peut-être pas de travail plus utile. Il faut bien
ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient
j jamais...
« Nous sommes de ceux qui croient à la misère des oraisons et à la sublimité de la prière... A cette heure où tant d'hommes ont le front bas et
l'âme peu haute, parmi tant de vivants ayant pour morale de jouir, et occupés des choses courtes et difformes de la matière, quiconque s'exile nous semble vénérable. Le monastère est un renoncement. Le sacrifice qui porte à faux est encore le sacrifice. Prendre pour devoir une erreur sévère, cela a sa grandeur1. »
Plus loin, dans le récit des impressions et des réflexions de Jean Valjean réfugié au couvent des religieuses de Picpus, l'idée de l'expiation se présente avec son sens décidément chrétien. Il est vrai que le narrateur nous avertit qu'il entend réserver à cet endroit sa « théorie personnelle » ; mais, évidemment, il ne retient pas sa sympathie. Jean Valjean, dans ses pensées, au spectacle des supplices que s'infligent sans pitié pour ellesmêmes de volontaires victimes innocentes, compare « deux lieux d'esclavage » : l'un, le bagne, dont parfois on s'évade, dont il s'est évadé luimême, et d'où se dégage une immense malédiction, « la méchanceté désespérée, un cri de rage contre l'association humaine, un sarcasme au ciel » ; l'autre, le couvent, d'où sort une bénédiction, et où d'autres êtres souffrent qui ont « pour
1. Les Misérables, IIe partie, vu, S. — Le morceau qui suit sur les religieuses, est d'un grand sentiment. Bornons-nous s l'indiquer.
toute espérance, à l'extrémité lointaine de l'avenir, cette lueur de liberté que les hommes appellent la mort ».
« Dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux espèces d'êtres si différents accomplissaient la même œuvre, l'expiation. Jean Valjean comprenait bien l'expiation des premiers, l'expiation personnelle, l'expiation pour soi-même ; mais il ne comprenait pas celle des autres, celle de ces créatures sans reproche et sans souillure, et il se demandait avec un tremblement : expiation de quoi? quelle expiation?
« Une voix répondait dans sa conscience : « la « plus divine des générosités humaines, l'expiation « pour autrui. » Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abnégation, la plus haute cime de la vertu possible ; l'innocence qui pardonne aux hommes leurs fautes et qui les expie à leur place; la servitude subie, la torture acceptée, le supplice réclamé par les âmes qui n'ont pas péché pour en dispenser les âmes qui ont failli; l'amour de l'humanité s'abimant dans l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct, et suppliant; de doux êtres faibles ayant la misère de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui sont récompensés. Et il se rappelait qu'il avait osé se plaindre! »
L'expiation et la prière sont deux sujets qui
vont naturellement ensemble. En recherchant ce que Victor Hugo a pensé du dernier, nous achèverons de bien reconnaître la distance à laquelle il s'est constamment tenu de la physique et de la morale de l'évolutionisme. L'idée de la prière, qui ne se présente qu'avec une forme banale dans ses premiers recueils lyriques, est on peut dire définie, dans les Contemplations, d'une manière aussi profonde que poétique, et nous ne pensons pas qu'on puisse rendre plus fidèlement que par la métaphore du pont sur l'infini le double sentiment de faiblesse extrême et de confiance inexplicable qui nous porte à lever les mains au ciel, à certains moments d'émotion, indépendamment de toute croyance positive ' :
J'avais devant les yeux les ténèbres. L'abîme
Qui n'a pas de rivage et qui n'a pas de cime
Était là, morne, immense; et rien n'y remuait.
Je me sentais perdu dans l'infini muet.
Au fond, à travers l'ombre, impénétrable voile,
On apercevait Dieu comme une sombre étoile.
Je m'écriai : — Mon âme, ô mon âme! il faudrait,
Pour traverser ce gouffre où nul bord n'apparait,
Et pour qu'en cette nuit jusqu'à ton Dieu tu marches,
Bâtir un pont géant sur des millions d'arches.
Un fantôme apparaît au poète :
C'était un front de vierge avec des mains d'enfant; Il ressemblait au lis, que la blancheur défend;