Les Travailleurs de la mer, 3e partie, I
tion qui ne dit pas son secret, une diffusion de feu en poussière qui semble une volée d'étincelles arrêtée, le désordre du tourbillon et l'immobilité du sépulcre, le problème offrant une ouverture de précipice, l'énigme montrant et cachant sa face, l'infini masqué de noirceur, voilà la nuit...
« L'inaccessible ajouté à l'inexplicable, tel est le ciel. De cette contemplation se dégage un phénomène sublime : le grandissement de l'àme par la stupeur. L'effroi sacré est propre à l'homme ; la 'bête ignore cette crainte. L'intelligence trouve dans cette terreur auguste son éclipse et sa preuve...
« La nuit, c'est Fétat propre et normal de la création spéciale dont nous faisons partie. Le jour, bref dans la durée comme dans l'espace, i n'est qu'une proximité d'étoile. Le prodige nocturne universel ne s'accomplit pas sans frottements, et tous les frottements d'une telle machine sont des contusions à la vie. Les frottements de la machine, c'est là ce que nous nommons le Mal. Nous sentons dans cette obscurité le mal, démenti latent à l'ordre divin, blasphème implicite du fait irebelle à l'idéal. Le mal complique d'on ne sait quelle tératologie à mille têtes le vaste ensemble jcosmique... C'est l'Ombre. L'homme est là-dessous. Il ne connaît pas le détail, mais il porte, en
quantité proportionnée à son esprit, le poids monstrueux de l'ensemble. Cette obsession poussait les pâtres chaldéens à l'astronomie. Des révélations involontaires sortent des pores de la création ; une exsudation de science se fait en quelque sorte d'elle-même, et gagne l'ignorant. Tout solitaire, sous cette imprégnation mystérieuse, devient, souvent sans en avoir conscience, un philosophe naturel...
« On est contraint à la foi. Mais avoir foi ne suffit pas pour être tranquille. La foi a on ne sait quel bizarre besoin de forme. De là les religions. Rien n'est accablant comme une croyance sans contour... On se sent pris. On est à la discrétion de cette ombre. Pas d'évasion possible. On se voit dans l'engrenage, on est partie intégrante d'un Tout ignoré, on sent l'inconnu qu'on a en soi fraterniser mystérieusement avec un inconnu qu'on a hors de soi. Ceci est l'annonce sublime de la mort. Quelle angoisse, et en même temps quel ravissement! Adhérer à l'infini, être amené par cette adhérence à s'attribuer à soi-même une immortalité nécessaire, qui sait? une éternité possible, sentir dans le prodigieux flot de ce déluge de vie universelle l'opiniâtreté insubmersible du moi! regarder les autres et dire : je suis une àme comme vous! regarder l'obscurité et dire : je suis
an abîme comme toi! Ces énormités c'est la Muit1. »
Ce sentiment profond de l'inconnu, de V immanence, du mystère de l'après, dominant chez lui !la notion du juste, qu'il avait pourtant si puissante, est, avec la pitié, avec l'horreur esthétique pour le matériel du supplice, la guillotine et la potence, avec la répugnance pour cette cruauté du mal qui se fait au nom du bien, du mal inhérent à la punition après l'avoir été au crime, ce sentiment est le mobile principal de la guerre de soixante ans que Victor Hugo a faite à l'échafaud.
Cette pitié et cette répugnance doivent sans doute être combattues, pour autant qu'elles s'attacheraient d'une manière générale à l'infliction d'une peine, sans tenir compte ni du sentiment de lia vindicte, ni de la nécessité sociale de la loi de crainte; mais elles reprennent toute leur force en n'appliquant à la nature du châtiment, s'il se prouve que le châtiment, tel qu'il est légalement jinstitué, ne réponde pas réellement au principal iobjet que la justice humaine se propose, ou le dépasse, ou produise même, en qualité de spectacle, des effets de démoralisation. La répugnance absolue pour le mal infligé volontairement cesse
i. Les Travailleurs de lu mer, IIe partie, h, 5 : « Sub umbra ».
elle-même d'être déraisonnable, et se justifie, quand elle se rapporte à des parties de la peine qui sont odieuses et ne sont pas nécessaires. Les raisons de sentiment que Victor Hugo a fait valoir contre l'échafaud nous paraissent les plus sérieuses et les seules vraiment profondes, autant qu'éloquentes, malgré l'apparence plus logique de certaines autres. Ce sont celles-là qui se rapprochent, au fond, de l'argument essentiellement invoqué par ceux des criminalistes rationnels, adversaires de la peine de mort, qui objectent que cette peine manque son but d'intimidation, est de mauvais exemple, et tend à confirmer dans leurs passions de haine et de mépris, ou dans leur indifférence brutale, les criminels qu'elle vise à contenir.
En écrivant la préface du Dernier jour & un condamné, le poète s'est flatté, et c'était bien naturel, d'ajouter à son ouvrage la force du raisonnement, et d'augmenter par là l'impression qu'il en attendait. Mais, au contraire, il n'a pu ainsi que l'affaiblir. Le livre lui-même, par sa composition pittoresque, ses qualités d'expression et de coloris, a quelque chose de saisissant, que l'on peut comparer aux effets que recherche aujourd'hui l'école impressioniste, à cela près qu'on n'y trouve pal ces phrases désarticulées et ces formes tourmentées par lesquelles des romanciers de beaucoup de
talent essaient de communiquer au lecteur leurs 'propres états érectiles et leurs troubles nerveux. Mais la préface fait valoir des motifs mêlés, fort inégaux, quelques-uns qui sont faibles, d'autres, (meilleurs, qui ne laissent pas d'appeler la controverse. Résumons-les, et laissons le lecteur faire le partage.
La vengeance est au-dessous de la société ; le châtiment est au-dessus, il est à Dieu. La sûreté sociale est assez garantie par les prisons. L'exem- !ple, qu'on dit utile, est inefficace et produit l'endurcissement; d'ailleurs on a renoncé à ce qui passait pour en faire surtout la force : l'échafaud est réduit par le sentiment public à se cacher. La peine sévit sur le criminel, sur lui seul, qui cependant a trouvé dans la société les conditions de sa culpabilité ; et elle s'étend indirectement à sa famille, s'il en a une, dont les membres sont innocents. Le supplice a perdu de sa moralité depuis que la foi dans la vie future et dans le jugement de Dieu est affaiblie chez le condamné et chez le juge ; et, en même temps que cette foi baisse, l'adoucissement des mœurs du à l'influence du christianisme appelle la réforme de la pénalité : « La douce loi du Christ pénétrera enfin le code et rayonnera à travers. On regardera le crime comme une maladie, et cette maladie aura ses
médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui remplaceront vos bagnes. La liberté et la santé se ressembleront. On versera le baume, et l'huile où Ton appliquait le fer et le feu. On traitera par la charité ce mal qu'on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La croix substituée au gibet. Voilà tout l. »
N'est-il pas curieux que Victor Hugo soit arrivé, il y a soixante-dix ans, à une conclusion dans laquelle il se rencontre avec les juristes et les médecins de l'école antijuridique et positiviste la plus récente : assimiler le criminel au malade, vouloir remplacer les tribunaux et les jugres par des maisons de santé et des aliénistes. Planter la croix sur cette réforme, il n'y a qu'en ce dernier point que le criminalisme soi-disant scientifique ne relève pas précisément des mêmes idées. Et pourtant la charité, s'ils allaient au fond de leurs propres sentiments, se trouverait encore être le véritable mobile de ces adversaires du jugement et de la peine; car quel autre principe invoquer, à moins que ce ne soit le principe contraire? Il est vrai qu'ils ont le choix : ils peuvent, aussi bien que
1. Le Dernier jour d'un condamné, fin de la préface. L'ouvrage, paru en 1829, eut plusieurs éditions avant celle de 1832 à laquelle l'auteur, qui avait d'abord gardé l'anonyme, ajouta cette préface afin de « dire tout < ■ sa pensée ».
sur la pitié, — peut-être en prétendant transporter leur bienveillance de l'individu au corps entier de l'humanité, — s'appuyer simplement sur le fait et la force, et vouloir aider la loi de l'évolution dans son œuvre. Remarquons que, dans ce cas, la peine de mort devrait logiquement reparaître, en échangeant seulement son caractère juridique contre celui d'une opération qui supprimerait, dans l'intérêt de l'espèce, les malades que nul traitement médical ne peut ramener à la santé.
Ce dernier ordre d'idées n'aurait pu que répugner
i profondément à Victor Hugo. Bons ou mauvais
; que soient en eux-mêmes les arguments qu'il tire
;du mystère de la destinée, et cet autre, où il met
en doute le droit de combattre le mal par cela qui,
(i considéré absolument, est un mal aussi, ils sont
|!tout l'opposé du dogmatisme évolutioniste ; ils
Il sont individualistes et mystiques; et ce sont bien
;ceux qu'il a développés d'une manière originale et
avec la plus grande éloquence, en plusieurs
(endroits, surtout dans ces beaux vers du poème
du Pape ' :
Ainsi vous maniez la mort sans la connaître!... Vous n'avez pas construit et vous osez détruire!... Dieu fait la mort divine et vous la mort humaine! Sombre usurpation dont frémit le penseur... De quel droit mettez-vous une àme toute nue,
\. Dans la section de ce poème intitulée : Un échafaud.
Et failes-vous subir à cette nudité
L'effrayant face à face avec l'éternité?
Ce dépouillement brusque est interdit au juge..
Dieu nous a mis à tous sur la face la nuit;
Il ne nous a point faits transparents; il nous couvre
D'un suaire de chair et d'ombre qui s'entrouvre
Quand il veut, au moment indiqué par lui seul;...
Malheur, si nous faisons soudainement des morts!...
Je m'ignore, je suis pour moi-même voilé,
Dieu seul sait qui je suis et comment je me nomme.
L'arrachement du masque est-il permis à l'homme?
Frémissez. Savez-vous le possible d'une àme?...
Soyons prudents devant ce que nous ignorons.
La terre est un point sombre avec des environs
Illimités de brume et d'espace farouche.
Tout l'infini frémit d'un atome qu'on touche...
L'homme tue au hasard. L'homme, en proie au délire,
A dans de l'inconnu jeté de l'ignoré.
Ah! c'est un attentat triste et démesuré
De jeter quelque chose à la noirceur muette,
Sans savoir où l'on jette et savoir ce qu'on jette,
D'accroître la stupeur du gouffre avec ce bruit,
La hache, et d'envoyer de l'ombre à de la nuit.
Les mêmes pensées se retrouvent dans la satire intitulée VÉchafaud \ avec la même tendance, peut-être encore plus marquée, à nier tout droit de punir, à remettre à Dieu — ou à la destinée qu'il a instituée — tout jugement et toute suite naturelle de nos actions, quelles qu'elles soient. Cette espèce de quiétisme est un corollaire très logique de la morale de la pitié et de l'amour ; absolu, ainsi qu'on peut le voir clairement dans ;