‹ Victor Hugo, le philosopheChapitre 7 sur 95 · Les- Contemplations, VI, 18 (pièce datée de 1S · texte numérisé non relu

Les- Contemplations, VI, 18 (pièce datée de 1S

Le plus grand intérêt que nous offre ici la révolution des idées du poète est le changement complet qui se fit de son point de vue sur l'univers matériel : il se produisit à la fois philosophiquement, et dans l'ordre imaginatif et pittoresque, pour mettre fin aux adorations naturalistes et à l'éblouissement des sensations superficielles du monde de la vie. L'hymne banal des splendeurs de la nature et de l'immuable harmonie des cieux est remplacé par le tableau des phénomènes instables, des phénomènes subversifs, et des métamorphoses de la matière « affreuse ». Victor Hugo est entré, le premier des hommes d'imagination, dans cette forme de contemplation des « grands abîmes étoiles » qui, depuis les découvertes de

l'astronomie physique, s'impose à la raison, et condamne au ridicule, pour un avenir qui tarde trop, les vieilles rêveries des poètes et les billevesées des spiritistes.

Quelques-uns de ces globes meurent;

Dans le semoun et le mistral

Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent;

Leur flanc crache un brasier central.

Sphères par la neige engourdies,

Ils ont d'étranges maladies,

Pestes, déluges, incendies;

Tremblements profonds et fréquents;

Leur propre abîme les consume;

Leur haleine flamboie et fume;

On entend de loin dans leur brume

La toux lugubre des volcans...

L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être. Quelle tempête autour de l'astre radieux! Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître, Jusqu'à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux; Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe; L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe, L'àme verra neiger les astres dans les cieux!...

Qui. 1 1 a n -> l'ombre vivante et l'aube sépulcrale,

Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond,

A tordu ta splendide et sinistre spirale,

Ciel, où les univers se font et se défont?

Un double précipice à la fois les réclame.

« Immensité ». dit l'être, « éternité », dit l'àme,

A jamais! le sans fin coule dans le sans fond '.

I. Les Contemplation*. III, 30 : ■ Magnitudo parvi ». Toutes les pièces de ce 3e livre sont datées de 1835 à 1846, la plupart de 1843 (année de la catastrophe île Villequier), et la moitié environ (contentons-nous de citer Melancholia, Saturne, E.rj'lication, Joie du soir. J'aime l'araignée) sont inspirées par le

La pièce où le monde physique est peint sous cet aspect lugubre, quoique publiée pour la première fois dans les Contemplations (1856), est datée tVIngouville, 1839, et appartient, par conséquent, à l'époque de la composition du recueil les Rayons et les Ombres, et prouve que Victor Hugo avait dès ce moment changé le commun point de vue esthétique du ciel étoile contre l'effroi qui

peut naître du spectacle médité d'une projection de mondes naissants et mourants en des périodes de temps incalculables, sans que ni ordre ni raison puissent être aperçus dans leur multitude indéfinie et dans leur inconcevable dispersion. Mais l'esprit général de cette pièce la rapproche encore, en quelques points, de celles des recueils lyriques antérieurs à l'exil, tandis que la terreur de l'infini et Y ingens numinis horror deviennent, quinze ans plus tard, le sentiment exclusif du poète. En fait d'astronomie, il oppose l'idée de l'instabilité profonde, et des possibles contre lesquels il n'est pas de garantie, au lieu commun de l'ordre éternel de la sphère : « Ah ! fantômes

même esprit que les pièces du 6e livre {Au bord de l'infini), où la théorie de la chute, de l'expiation et des métamorphoses reçoit seulement tout son développement. Une partie des pièces du 5e livre étaient écrites à la même époque. Victor Hugo pouvait, avant 1848, publier un recueil lyrique supérieur pour la forme et pour l'idée à ceux de 1831-1840.

humains, courbés sous les désastres! Qui donc a dit : — C'est bien, Eternel. Assez d'astres. N'en fais plus. Calme toi! »

Donc ne nous disons pas: « — Nous avons nos éloiles. » — Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles

Viennent en ce moment; Peut-être que demain le Créateur terrible, Refaisant notre nuit, va contre un autre crible

Changer le firmament...

Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres, Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres

Et ses Ilots de rayons, Le muet Infini, sombre mer ignorée, Roule vers notre ciel une grande marée

De constellations ' !

Ceci ne regarde que le monde des astronomes. Le monde de la vie apparaît sous un aspect plus noir :

« Toute la nature que nous avons sous les yeux est mangeante ou mangée. Les proies s'entremordent. Selon les savants, tous les êtres rentrent les uns dans les autres ! Pourriture c'est nourriture. Nettoyage effrayant du globe. L'homme, carnassier, est, lui aussi, un enterreur. Notre vie est faite de mort. Telle est la loi terrifiante-.

1. Les Contemplations, VI, 9 : « A la fenêtre pendant la nuit » (1854). L'idée d'une apparition d'astres nouveaux est venue a Charles Pourier, mais dans une vue optimiste. Victor Hugo a pu l'emprunter pour un autre usage.

Page 1