CHAPITRE X
La morale des romans.
Est-ce une contradiction encore à signaler, dans les pensées de Victor Hugo, que celle qu'on croirait trouver entre cette devise de ses romans, depuis Notre-Dame de Paris jusqu'à Quatre-vingttreize : Anankè, et la conviction forte, partout écrite dans sa prose et dans ses vers, qui se résume en ces mots : conscience, devoir, liberté? Nous ne le pensons pas. Le cas serait plus grave, et motiverait mieux un reproche, même s'adressant à un poète, qu'alors qu'il s'agissait des sentiments opposés de la justice et de la pitié: car on s'explique bien que ces derniers l'aient inspiré tour à tour selon la pente donnée à son esprit par les circonstances; mais on comprendrait plus difficilement qu'il eût constamment
professé le déterminisme, et si souvent, si fortement montré combien il était pénétré de la croyance au libre arbitre, si c'eussent été là pour lui des thèses philosophiques. Mais ce ne sont point des thèses; ce sont des vérités qui éclatent Tune et l'autre au spectacle du monde et s'opposent sans se contredire. La première est mal nommée nécessité, ou déterminisme. Elle a pour vrais noms la fatalité des passions déchaînées, la logique des caractères, l'action des solidarités, la force des circonstances. L'autre vérité ressort de la conviction, pratiquement invincible, qu'a tout agent moral de la possibilité soit d'un acte futur, soit du contraire de cet acte, à l'issue d'une délibération. La réalité du libre arbitre n'empêche pas que des enchaînements nécessaires de faits n'enveloppent des masses de phénomènes de tout ordre, dont l'étendue et la gravité ne peuvent guère s'exagérer, à moins de dire que rien n'v échappe. Mais c'est ce que ne fait point YAnankè de Victor Hugo. Les philosophes qui ont pris une idée plus adoucie des choses n'ont eu la vue exacte ni de ce côté de la vérité, ni du côté opposé, ni bien approfondi les notions correspondantes.
Les trente ans d'intervalle qui séparent de la publication de Notre-Dame de Paris celle des Misérables répondent à un progrès immense dans
les conceptions morales de l'auteur. UAnankè, dans le second de ces ouvrages, œuvre admirable dont plusieurs parties atteignent le sublime, n'est plus, comme dans le premier, appliquée à des effets de pure imagination, avec des couleurs crues et voyantes, en des passions de caractère exceptionnel, chez des personnages qui sont moins des types que des monstres ou des fantoches, et le tout vu à la lumière toujours un peu suspecte du reculement historique; elle est prise dans le réel et Factuel, dans un ennemi présent à combattre : « la damnation sociale, créant artificiellement, parle fait des mœurs et des lois, des enfers, et compliquant d'une fatalité humaine la destinée qui est divine » ; d'où le triple problème que nous posent « la dégradation de l'homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l'atrophie de l'enfant par la nuit » l. Ce roman est le développement des sentiments qui avaient inspiré la poignante analyse du Dernier jour d'un condamné, et le récit presque tout réaliste de la vie de Claude Gueux : généreuses protestations de la jeunesse de l'auteur contre le système pénal et le régime pénitentiaire des sociétés civilisées. On y trouve un rare et bel assemblage des qualités