Ibid., liv. VII
:;. Ibid.. liv. V, 5.
saillantes de cette belle œuvre qui s'élève si fort au-dessus de tous les autres romans français ou anglais d'une époque cependant si féconde. On ne pourrait en rapprocher pour l'élévation morale que les romans de George Eliot, dont l'infériorité à d'autres égards est marquée, si l'on songe au génie d'invention, à la grandeur et à la complexité du sujet, dans les Misérables.
Une pensée à relever la première, parce qu'elle est au cœur même de l'œuvre et nous la fait le mieux comprendre, est ainsi formulée dans un passage de l'admirable étude de l'àme de Marius amoureux et abandonné ' : « Heureux, même dans les angoisses, celui à qui Dieu a donné une àme digne de l'amour et du malheur. Qui n'a pas vu les choses du monde et le cœur des hommes à cette double lumière n'a rien vu de vrai et ne sait rien. L'àme qui aime et qui souffre est à l'état sublime. » Des hommes incapables de voir sous ce jour les choses du monde sont caractérisés dans un autre passage, encore bien que regardés comme au-dessus de la sphère si peuplée des médiocres, dans la catégorie des penseurs et des esthètes2. « Ces penseurs oublient d'aimer... Dieu
{.Les Misérables. IVe partie, n. 1.
■2. Ibid., Ve partie, i. 16.
leur éclipse l'âme. C'est là une famille d'esprits à la fois petits et grands. Horace en était, Goethe en était, La Fontaine peut-être; magnifiques égoïstes de l'infini, spectateurs tranquilles de la douleur, qui ne voient pas Néron s'il fait beau, auxquels le soleil cache le bûcher, qui regarderaient guillotiner en y cherchant un effet de lumière, qui n'entendent ni le cri, ni le sanglot, ni le râle, ni j le tocsin, pour qui tout est bien, puisqu'il y a le mois de mai, qui, tant qu'il y aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus de leur tête, se déclarent contents... L'indifférence de ces penseurs, c'est là, selon quelques-uns, une philosophie supérieure. Soit, mais dans cette supériorité, il y a de l'infirmité. » Sans vouloir discuter l'àme de La Fontaine ou de Gcethe, on peut au moins reconnaître ici tels poètes ou romanciers nos contemporains qui ont professé cette belle indifférence. Us ont fait école en France et en Angleterre \
Les tableaux de la misère et de la dégradation morale, dans les Misérables, sont vivants et poi- ; gnants, avec un caractère d'émotion réelle qui est
1. Voir la correspondance de G. Flaubert, qui s'est rendu le martyr de sa religion, ayant fait son dieu de l'art d'écrire. Et voir un roman anglais récent : Miss Brown, dont l'auteur a pris pour sujet la forme esthétique de la corruption du cœur.
loin de se rencontrer chez tous les romanciers qui ont traité de semblables sujets. Les tirades de déclamation pittoresque, chez un Thénardier, une fille Eponine, et autres personnages des bas-fonds sociaux, ont, dans leur réalisme, une tournure poétique, par où le style relève singulièrement le fond. Le détail des sensations éprouvées par un malheureux, dans le dénûment, ressemble si peu à des choses imaginées, qu'il nous rappelle plutôt l'observateur pénétrant, exact quand il a voulu l'être, si fidèle en ses récits de faits et de paroles, notés comme « choses vues » ou entendues; par exemple, dans les comptes rendus que Victor Hugo avait écrits pour lui-même, et qu'il nous a laissés, d'une conversation familière avec Villemain, atteint de folie, ou du procès Teste et Cubières, à la Chambre des pairs, ou de l'affaire de l'espion Hubert à Jersey, etc. '.
Il faut citer, à l'appui d'un talent d'analyse qui étonne chez ce grand imaginatif, la description des états d'âme chez les insurgés, dans le bel épisode de la guerre des barricades; de leurs mobiles d'action, divers comme leurs tempéraments et comme leurs humeurs; et de leurs illusions ; et de
1. Voir, pour exemple de traits observés et soigneusement recueillis, « l'Origine de Fantine »,dans Choses vues, année 18 il.
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cet effet, profondément observé, de l'espèce d'exaltation qui meut et détermine l'homme comme dans un rêve, et l'emporte à des actes qui, rendu à la réflexion, le surprennent comme s'ils eussent été inconscients l. Le même genre de mérite est très remarquable dans toute la partie descriptive des sentiments complexes des personnages, dans les crises successives de leur vie, encore bien quo les événements dépassent souvent les proportions du vraisemblable. Mais, c'est un grossissement qui ne déforme pas.
Le point de vue pris par le romancier, en son appréciation de l'état social au moment des insurrections républicaines contre le gouvernement de Louis-Philippe, ne manque ni de généralité ni d'élévation. « Il y a sous la construction sociale des excavations de toutes sortes. Il y a la mine religieuse, la mine philosophique, la mine politique, la mine économique, la mine révolutionnaire. Tel pioche avec l'idée, tel pioche avec le chiffre, tel pioche avec la colère. On s'appelle et on se répond d'une catacombe à l'autre. Les utopies cheminent sous terre dans les conduits... Quelquefois elles s'j combattent... Mais rien n'arrête ni interrompt la tension de toutes ces énergies vers le but et la